ITHAQUE
Versez, versez, jusqu'au bord de mon verre, De ce via noble et généreux , Ké chez Ulysse , au sol pierreux Tant chanté par le vieil Homère.
Extiail de twles éeriles en Grèce.
Ithaque, 14 octobre 1820.
Le vent a continué à nous être favorable toute la journée. Après nous être arrêtés à Patras , pour donner au capitaine de notre b&timent le temps de se munir de sa patente, nous avons été rejoindre avec la barque le vaisseau qui était resté en panne. A peine les passagers ont-ils été montés et les voiles rendues au navire qu'il est parti, emporté par le veut, avec la rapidité d'un cheval dont on a longtemps retenu l'ardeur, et à qui on lâche les rênes. Depuis midi jusqu'à la nuit, le vent nous a
poussés avec un souffle sonore, comme dit Homère. A sept heures du soir, nous ayons passé les Strophades, et à neuf, nous touchions à l'Ile d'Ithaque. Malgré ma faiblesse et le froid de la nuit, je n'ai pu m'empôcher de rester sur le pont jusqu'à ce qu'on eût jeté l'ancre. J'étais dans un vrai ravissement de me trouver en face de cette île que j'avais si souvent rftvée : Homère et Ulysse ont tant occupé quelques-unes des belles années de ma jeunesse ! Je suis remonté sur le pont plusieurs fois pendant la nuit; j'observais avec une avide curiosité tous les contours des montagnes dans l'ombre ; j'étais impatient de voir poindre le jour, pour voguer jusqu'à la petite ville de Vathy, au fond du golfe.
Voilà tout à l'heure un an que je suis Homère à la piste : j'ai vu tous les lieux qu'il a connus, toutes les mers qu'il a parcourues; mon vaisseau a passé partout, en quelque sorte, sur la trace du sien. J'ai habité les deux villes qui se disputent son berceau, Chios et Smyrne; je me suis assis à Chios, sur le rocher où il s'asseyait, et baigné à Smyrne dans l'eau du Mélès. J'ai aperçu le détroit de l'Aolide, parcouru la plaine de Troie, et vu se lever sur l'Ida l'étoile du matin, telle qu'elle se levait après la nuit de l'embrasement.
Jamqae jugis summss surgebat Lucifer Idœ, Ducebatque diem, Danaisque obsessa tenebant Limina portarum.
Après l'Iliade, l'Odyssée. J'ai reconnu, à Mola, le promontoire élevé de Malée, la terre des Lestrigons; en Sicile, près du mont Érix, le séjour de Polyphème ; près de Malte, l'île de Calypso, comme je verrai, dans quelques jours , près d'ici, l'île de Nausica. J'ai fait à Sparte le môme voyage que Télémaque cherchant 3on père. Je pourrais dire tous les accidents du chemin où son char a passé. Et me voilà maintenant arrivé au port, après avoir fait ainsi avec lui, avec Ulysse, avec Homère, bien des courses aventureuses sur les mers qu'ils ont traversées , sur les bords
qu'ils ont fréquentés; me voilà dans cette lie qu'Homère a certainement vue, qu*il a traitée avec une prédilection si particulière, et qu41 a décrite avec tant de soin et d'amour !
g novembre.
Depuis trois semaines nous sommes à Ithaque. J'ai perdu beaucoup de temps au lazaret, si c'est un temps perdu que celui où l'on se repose et où l'on jouit d'un admirable ciel. D'ailleurs, le lazaret d'Ithaque n'est pas une prison comme une autre. Le voisinage des collines homériques et la lecture de VOdyssée m'ont fait facilement prendre patience. Il me semble que je n'avais jamais senti Homère avant de l'avoir lu ici; il est devenu pour moi tout autre. Sa connaissance profonde de la nature, la vérité de ses tableaux et de ses sentiments , son charme , son admirable philosophie , ne s'étaient pas encore révélés à moi avec tant de puissance. J'ai fait en lui mille découvertes qui s'étaient, jusqu'à ce moment, dérobées à mes yeux. Je me souviendrai longtemps de cette lecture faite au milieu de la mer, entouré de tous les lieux dont parle le poëte , à deux heures de l'ancienne ville d'Ulysse, et en face de ce haut Nérite dont la cime, où l'on aperçoit un couvent aujourd'hui, est si souvent couverte de nuages.
Au sortir du lazaret, notre premier soin a été très-prosidque. Grâce au commandant anglais de cette île, le capitaine Dumas, nous avons obtenu ce que nous eussions cherché en vain ici, un appartement commode, dans la maison d'un des principaux habitants, Gérasimo Dragouli. Nous avons [été logés chez lui à peu près de la même sorte qu'on loge chez les bourgeois d'un pays conquis les hommes de guerre. Mais enfin, d'abord assez mécontent du fardeau , il l'a ensuite porté de bonne grâce, il a même fini par nous montrer beaucoup d'obligeance. Je lui devrai de remporter en France du vin d'Ithaque et une médaille d'Ulysse.
Bien que nous soyons au milieu de novembre, il semble que le printemps commence ; Tair est doux et balsamique et plein d*une chaleur agréable. Je ne saurais rendre le p\^isir que je trouve à marcher sur le sol dlthaque, à suivre les petits chemins de la vallée de Vathy, en devisant avec mes amis. Cette île est vraiment charmante ; écartée du passage, et pour ainsi dire de l'atteinte des hommes, elle est montagneuse; pas de plaines, pas de routes ; on n'y saurait faire usage de chevaux, de voitures; quelques ânes sont les seules montures qu'on puisse y trouver. Beaucoup de rochers, des sommets infertiles, des écueils battus par les flots; oui, mais quelle sève au milieu de ces rochers, de ces pierres, de ces écueils ! Si un peu de terre se rencontre quelque part, quelle vigueur de fécondité! si quelque vallée se creuse entre deux sommets, quel éclat de verdure! Nulle part Je n'ai vu des oliviers plus sombres et plus noirs, une herbe plus verte, plus serrée, plus exubérante. Ces charmants petits sentiers, qu'on rencontre de toutes parts au milieu des vignes bordées de haies ou de petits murs de pierres, conservent à peine le passage d'une personne : l'herbe envahit tout espace qui n'est pas incessamment foulé; elle perce les pierres et les cailloux; elle se fait jour même à travers les maçonneries les plus dures ; elle s'étend en prairie et en tapis sous la vigne, et ce n'est point une herbe malfaisante et sauvage, une herbe envahissante et destructive; c'est une herbe tendre et innocente, du séneçon, de la mauve et autres semblables plantes; et tel est l'éclat de toute cette verdure qu'on doute, en parcourant la vallée de Vatby, si on est à la fin de l'automne ou au commencement du printemps. On rencontre, le long des sentiers, des bouquets de cette jolie fleur rose, appelée vulgairement la coquette (cyclamen); des marguerites paraissent çà et là, dans l'herbe, comme chez nous au mois d'avril; j'ai vu des arbres d'aubépine couverts de fleurs. Et tout cela c'est à Ithaque! Ce m'est un vrai charme que cette lie, que j'aimais déjà tant à cause de ses souvenirs, soit encore
aimable par elle-même, et ajoute de nouveaux enchantemeDts à ceux dont Tavait remplie la plus divine poésie qui soit parmi les hommes. Taimerais à habiter cette lie; le bonheur a Tair d'y être; Tair qu'on y respire est salubre, les habitants en sont hospitaliers; les mœurs y sont pures : on y travaille; pas un seul homme qui tende la main, pas un seul qui n*ait un toit, un petit jardin, une petite vigne auprès qu'il cultive, quelques oliviers, et un peu de lin, que la femme file pour vêtir le mari et les enfants.
Point de marchands, point de cabarets ; point de lieux où les mœurs puissent se perdre : les régiments anglais, me disait le docteur Scott, en repartent, chose inouïe, aussi sains qu'ils y arrivent. Il n'y a pas non plus de procureurs : les procès y sont inconnus. Un buraliste de papier timbré, qu'on prit fantaisie un jour d'y établir, écrivait à ce sujet au consul français de Corfou : « La vente du papier timbré à Ithaque est entièrement nulle; je ne fais rien du tout. L'huissier aussi meurt de faim. Quand il arrive une contestation, elle est portée devant quelque voisin, non devant le juge, et tout se termine à l'amiable. »
Du reste, il semble que cete lie ne soit sur le chemin de personne. Il y vient peu de gens; elle est pauvre; elle a peu de visites ; l'avidité n'a rien à y chercher. Je ne sais trop ce qu'y fait cette sentinelle anglaise dont on voit au sommet des rochers le fusil briller au soleil. On s'étonne qu'Ithaque soit gardée. Ses ports sont si profonds et si tranquilles qu'elle semble, dans leur retraite, comme cachée, à l'abri de toute atteinte et en dehors de tous intérêts. Ces ports sont comme de grands lacs, où se réfléchissent de toutes parts les montagnes. Oh, comme on oublierait ici le monde ! et comme on en serait bien oublié ! Quel charme de se faire l'habitant, le courtisan de toutes ces collines, de tous ces sentiers, où certes a dû errer Homère en poétisant, de les gravir, de les descendre, de les parcourir dans tous les sens; d'aller, avec Ulysse, du port de Phorcys à la rabane d'Eumée; avec Télémaque, du port de Rheitre à cette
même cabane où Tattend le bonheur de voir et d'embrasser son père; de fouler avec eux tous, en suivant ces penchants, le chemin qui mène à la ville ; de gravir au palais d'Ulysse, non sans se reposer un moment à la fontaine des Nymphes; de revoir enfin, VOdyssée à la main, tous ces lieux dépeints par Homère, et qui sont demeurés presque les mêmes depuis trois mille ans, comme pour attester la vérité de ses peintures. Il est facile de retrouver dans Ithaque le lieu des diverses scènes du poème, et Jusqu'à ce champ même où Laêrte se reposait sous ses poiriers.
Nous nous sommes mis aujourd'hui, par un très-beau temps, dans un bateau, et nous avons fait rames, conduits par un vieil Ithacien qui avait été de l'armée d'Egypte, vers le port de Phorcys et la grotte des Nymphes, en lisant le chant où Ulysse est déposé endormi sur sa rive natale, dans cette Ithaque qu'à son réveil il ne reconnaît pas. Nous, nous l'avons reconnue. La grotte des Nymphes, maintenant détruite, conserve cependant assez de traces de sa première forme pour qu'on ne craigne pas trop d'en fixer la place. De l'autre côté du petit port, des tombeaux indiquent cette ville dont Ulysse demanda le nom en ouvrant les yeux. Et on peut suivre, du regard, jusqu'au sentier qu'il dut prendre dans la montagne pour se rendre à la demeure d'Eumée; car dans un pays de montagnes et de rochei*s comme celui-ci, la place qu'occupent les chemins ne change guère; elle est, pour ainsi dire, obligée.
Du port de Phorcys, nous sommes allés prendre terre au petit port d'Aîto, pour monter à la ville d'Ulysse. La côte était roide et grimpante, nous nous reposions souvent sur les pierres qui bordent le sentier. Nous nous arrêtions, et nous lisions, à chaque repos, quelques pages d'Homère.
Nous avons monté ainsi jusqu'à l'endroit où le chemin redescend vers Samé, et d'où l'on aperçoit à la fois les deux ports de la ville antique, les deux lacs que forme la mer, d'un côté pressée par les montagnes d'Ithaque, de l'autre par celles de
Samé, qui semblent faire partie d'Ithaque même. Là j'ai joui d'une illusion complète, et j'ai vu VOdyssée vivante. J'étais arrêté près de la fontaine des Nymphes, cette fontaine qui coulait aux p<Mrtes de la ville, et qui descend encore en faisant entendre son murmure le long de la vallée d'Ânti-Aitos. Cest là qu'Ulysse fut insulté par Irus. De là je voyais les murs triangulaires de la ville antique, et les débris cyclopéens de la citadelle d'Ulysse. Le palais était au-dessous de cette citadelle et dominait Ithaque. Sur sa terrasse élevée, je me plaçais en idée au milieu des prétendants, et je voyais rentrer au port te vaisseau de Télémaque. Asteris, où les embûches attendaient le jeune prince, était là sous mes yeux, à mes pieds. Tout se comprend ici, tout se retrouve, et VOdyssée, lue dans ce lieu, n'est plus un poème, c'est une histoire, pleine de la plus inconcevable réalité.
La solitude de Laërte était au delà de cette montagne où se trouve maintenant Oxoô ; c'est une partie intéressante et qui parait la plus féconde de l'île.
Une promenade qui me laissera un long souvenir, et qui m'a surtout enchanté, c'est celle que nous avons faite à la fontaine Aréthuse et au rocher de Corax. Le temps était beau, l'air pur et doux, et une chaleur de printemps était répandue dans la campagne. Nous suivîmes d'abord les sentiers charmants de la jolie vallée de Vathy, et descendîmes, entre deux sommets de collines, au port de Reitre, où Télémaque se fit débarquer en revenant de Pylos et de Lacédémooe. Là un bateau nous attendait pour nous conduire à la petite plage de Corax et à la fontaine Aréthuse.
Le rocher de Corax s'élève à pic et se découpe sur le ciel comme un mur qui aurait été bâti par des géants. Du lieu où j'étais placé, on distingue dans ses flancs une grotte remplie de traces de chèvres. C'est là que les troupeaux, comme au temps d'Homère, vont se mettre à l'ombre pendant la chaleur
du midi. C*est là qu'Eumée allait dormir quand il surveillait, la Duit, ses verrats.
Au-dessous de ce rocher, dans Tétroite vallée que se sont ouverte les eaux, il y a une grotte fraîche, sombre, verte, tapissée de capillaires : cette grotte protège et recouvre une source dont Teau délicieuse tombe au dehors par un conduit qui traverse la petite façade de pierre b&tie au-dessous comme ornement. Des gouttes d*eau se détachant de moment en moment des herbes qui tapissent la grotte, troublent seules la limpidité et la transparence de Teau tranquille; c*est là la fontaine Aréthuse, cette fontaine où venaient boii*e les troupeaux d'Eumée. On peut encore, si Ton veut, reconnaître les sentiers et les pentes par où ces troupeaux descendaient de la montagne pour venir se désaltérer à la belle source. L'habitation d'Eumée n'est pas loin; elle est là sur un plateau qui domine le mont Née, duquel le rocher de Corax fait partie. J'aurais voulu pouvoir gravir Jusqu'à ces hauteurs, et suivre, en les longeant, le chemin qu'Eumée suivait avec Ulysse pour se rendre à la ville. Du lieu qu'on assigne à la demeure d'Eumée jusqu'à la ville , il y a justement la distance indiquée par Homère. On peut, en partant le matin, y être revenu de la ville avant la nuit, dans la saison d'automne; et c'est précisément la saison où nous sommes. C'est un charme de plus de voir Ithaque au même temps que s'y passaient les scènes de VOdyssée , et de lui trouver la même apparence qui frappait alors les yeux du poète.
Nous nous sommes reposés longtemps, assis en face de la fontaine. Rien ne troublait le silence de ce lieu qu'un léger bruit d'eau; la solitude était profonde; la mer, encaissée au milieu des collines et des écueils, ressemblait à un lac, et elle paraissait de loin en avoir l'immobilité. Deux moutons qui étaient venus boire à la source, seuls habitants de ce lieu désert, se voyaient là, arrêtés parmi les plantes buissonneuses; ils nous regardaient, et, chargés d'une toison jaune et dorée, on eût dit qu'ils étaient peints sur la pente du précipice. Du reste.
point d^arbres, poiut d'ombrage, seulenient des buissons de lentisques, de chênes verts, de saage odoriférante, d*arbousiers an f mit jaune et parftimé.
C'est là que nous avons tu fuir une heure délicieuse. Nous lûmes le chant qui se passe dans la cabane d'Eumée, et la reconnaissance d'Ulysse et de Télémaque. Le lieu favorisait notre illusion ; nous lisions, et nous regardions. Enfin l'heure nous rappela à la ville, et nous redescendîmes au bord de la mer pour trouver notre barque. Je ne quittai point la fontaine Aréthuse sans boire de son eau, la meilleure que J'aie bue, n'en déplaise à la source de Ville-d'Avray, et si bonne que, du temps des Vénitiens, on en envoyait chercher, dit-on, de Gorfou même.
En puisant dans la source, je remarquai par hasard, tracées au-dessus, deux lettres dont je me sers d'ordinaire pour abréger mon nom, et je dis en riant : Voilà mon chiffre gravé sur la fontaine Aréthuse. Mon étonnement fut grand d'apprendre que c'était mon chiffre en effet. Achille D... l'avait gravé là à son premier voyage. Il ne pensait pas que je dusse jamais venir à Ithaque; il avait voulu du moins y laisser mon nom. Je reconnus avec joie cette trace bienveillante du passage et du souvenir d'un ami.
Et Leucade, où pleura Vénus, Et Zante, de myrtes ornée, Et Corcyre, encor couronnée Des orangers d'Alcinoûs.
Le célèbre promontoire de Leucade (Sainte-Maure) présente maintenant un aspect fort aride. A l'endroit où le mont s'abaisse, toute verdure paraît cesser, et un long rocher blanchâtre s'étend vers le midi : c'est de son extrême pointe que les
amants malheureux faisaient le saut dans la mer pour guérir de leur amour.
Mais les environs de la ville de Sainte-Maure sont charmants. Des jardins, des sources, des ruisseaux, des avenues et des bois d'orangers, couverts, chargés, appesantis de leurs fruits, qui semblent avoir le poids de Tor dont ils ont la couleur; une jolie colline qui garde encore les débris cyclopéens d'une ville antique et d'où Ton aperçoit la mer passer comme un fleuve entre l'île et le coiiiUient d'Acarnanie, terminent un bois d'oliviers sous lequel s\^tend un immense tapis vert, éblouissant comme rémeraude : c'est la plus agréable promenade qu'on puisse imaginer pour ta voiture, pour le cavalier, comme pour le rèvfBur solitaire.
Corcyre (Corfou) est, sinon la plus grande, du moins la plus belle des lies grecques î c'est la reine de l'archipel ionien : île verdoyante, ombragée, couverte de forêts qu'on prend de loin pour des forêts de chênes et qui sont tout entières d'oliviers ; forêts riches, fécondes, qui se couvrent de fleurs et de fruits. Cest vraiment la terre des Phéaciens, cette terre heureuse où l'on ne se sentait porté qu'au plaisir, à la musique et h la danse. L'air est partout embaumé de l'odeur des orangers, la vue réjouie de l'aspect des grenadiers, des myrtes, de mille arbrisseaux en fleur. On retrouve partout Homère; on reconnaît, ou du moins on cherche à reconnaître, les lieux dont son île de Schérie offre la peinture. Le vaisseau qui a reconduit Ulysse à Ithaque est encore là, à l'entrée du port, changé en une petite île, que couronnent aujourd'hui une chapelle, des vignes et des cyprès. J*ai assigné leur place aux jardins d'Âlcinoûs sur une jolie colline penchante. Le double port des Phéaciens est une pêcherie; de l'autre côté de la ville actuelle est la rivière appelée Potamo, au bord de laquelle Ulysse, après son naufrage, a rencontré Nausica, cette rivière charmante, qui conduit à un si beau village et à des sites tout à fait italiques. Jl n'y a pas jusqu'à ce haut et superbe rocher sur lequel est
bâtie la forteresse, qui ne me dise quelque chose d*Homère, et où je ne retrouve cette masse énorme dont parie le poète, toujours menaçante, toujours prête à écraser la ville des Phéaciens.
De quelque tremblement nouyeau Leucade eocore est-elle émue?
Pendant que j'étais à Sainte-Maure, un tremblement de terre s'est fait sentir dans la nuit du 14 au 15 novembre; une secousse violente, repétée par trois fois, a réveillé en sursaut la maison que j'habitais et toute la ville. Dans cette même année 1820, Tlle a été plusieurs fois secouée par ce fléau. La plupart de ses maisons étaient crevassées et plus de cent renversées tout à fait.
LE CIEL D'ATHÈNES
O mes vers, je rends grâce à votre heureux pouvoir; Et dans mon souvenir vous avez fait ce soir Couler de délectables, heures.
Saint-Paul , 24 février 1824.
Je viens d'achever l'ode sur le ciel d*Athènês, Ce sujet est tendre pour moi; il m'a reporté véritablement vers FAttique, et bien souvent le souvenir d'Athènes me distrayait des vers que je faisais pour elle. Je posais la plume, et je me mettais à rêver à ce bon temps. On s'apercevra peut-être, en lisant cette pièce, du bonheur que j'ai eu à l'écrire. Rien qui n'y soit vrai; aucun mot qui ne soit, du moins pour moi, une chose, et qui n'ait voulu rendre une image souvent vue ou une impression souvent ressentie ; rien de vague; je veux dire, rien qui n'ait
son application dans mon s^venir. Ainsi, les oliTiers, la source, le platane, qui pourront paraître, quand on lira ce morceau, des lieux communs, sont loin d'être cela pour moi. Les oliviers, ce sont les oliviers de la forêt d'Athènes, du chemin d'Eleusis, du kiosque de la sultane Validé, lieux les plus ordinaires de nos promenades de pied ou de cheval ; la source, c'est la source du Céphise si abondante et si fraîche, et où nous avons eu tant de plaisir à boire en revenant de Marathon ; le platane , c'est le beau platane deKélidonou, lieu peu connu sans doute dans les livres, peu historique, je crois, mais qui n'en a pas moins pour moi un charme bien grand; il en est ainsi du reste. Point de fiction poétique; et mon hirondelle aussi est un souvenir. C'est bien en effet l'hirondelle de M. Fauvel, que nous voyions, de la galerie de sa maison, voler autour des chapiteaux du temple de Thésée comme dans un coin de prédilection, qui avait fait son nid au plafond du salon même de M. Fauvel, qui entrait, sortait sans cesse : la fenêtre était toujours ouverte à son intention. C'était une compagnie pour cet excellent vieillard que la présence de ces aimables et joyeux oiseaux; ils animaient son salon. Tous les ans, au printemps, il me l'a dit lui-même, il éprouvait un vif mouvement de joie à les voir entrer tout à coup, à les reconnaître ; c'étaient des hôtes attendus qui arrivaient, des amis qui revenaient yers lui d'un long voyage.
J'ai peint Athènes telle qu'elle est, et non telle qu'on nous l'a faite. J'ai beaucoup parlé du ciel et du Parthénon ; mais de Démosthènes, ou de Socrate, ou de Miltiade, fort peu. Le seul rapprochement de quelques noms entre eux, des minarets et du Parthénon, de la sultane et du Céphise, de l'Iman et des beaux soirs du Pîrée, de Daphné et du couvent qui porte son nom, tout cela me paraît peindre mieux qcie je ne saurais le faire autrement, la religion entée partout en Grèce sur la fable, et le despotisme sur la liberté.
LA MORT DE LORD BYRON
Son chef aux Musulmans ne le conduira pas.
Lord Byron, en arrivant à Missoionghi, avait pris à sa solde quarante souliotes pour lui servir de gardes-du-corps. Tous les Albanais demandèrent bientôt à se ranger sous son commandement et à aller avec lui mettre de Tordre en Morée, car, au moment où il débarqua sur le continent de la Grèce, aux derniers jours de décembre 1823, de grandes dissensions troublaient ce malheureux pays. Les partis étaient aux prises, et ils se disputaient le jeune libérateur; Métaxa Tavait attiré à Missolonghi, Mavrocordatos l'appelait à Hydra, Colocotroni au congrès de Salamine. Toutes les espérances de la Grèce se fixaient sur lui.
Son arrivée à Missolonghi avait été triomphale. Échappé miraculeusement à la flotte turque qui surveillait la place, lord Byron fut reçu par un peuple entier au rivage. Toutes les troupes, tous les chefs sauvages des montagnes, avec leurs klephtcs, étaient là, faisant briller leurs armes et le saluant de leurs acclamations. Le canon solennisait son entrée; on tirait de tous côtés de joyeux coups de pistolet ou de carabine; on chantait, on s'embrassait : c'était une ivresse générale.
La plaine qui entoure au loin Missolonghi est basse et malsaine. Dès le 15 février, six semaines à peine après son arrivée, Byron avait ressenti l'influence du mauvais air, de la maladie régnante, et peut-être des fatigues excessives de corps et d'esprit, car il se trouva tout à coup jeté au milieu -xle difficultés sans nombre, soit du côté des choses, soit du côté des hommes. Il émerveillait tout le monde par les ressources de son esprit, la sûreté de son jugement, sa résolution, sa hardiesse. L'homme d'action se révélait en lui. Il s'occupait incessamment, avec les
différents chefs, d^organisation, de négociations et de guerre. Souvent à cheval, quoique souffrant et affaibli, il allait chaque soir avec les officiers exercer les soldats, difficiles à discipliner. Il se composait une brigade, presque entièrement à ses frais, qu'il se proposait de conduire au siège de Lépante, quand il fut arrêté par la fièvre et par la mort.
La patrie a gémi, veuve entre deux tombeaux.
Le tombeau de Marc Botzaris et celui de lord Byron ont été élevés à Missolonghi dans la même église, Téglise de Saint- Nicolas. Celui de Byron est vide; son corps a été, selon son vœu, transporté à Hucknell, dans le caveau de sa famille, auprès de sa mère. Mais la Grèce a voulu garder son cœur.
Marc Botzaris l'avait précédé de bien peu dans la tombe. Ces deux espérances de la Grèce se sont éteintes presque à la fois. En apprenant l'arrivée de Byron à Céphalonie, Botzaris, alors dans les montagnes d'Agrapha, lui avait envoyé un messager, et écrit qu'il allait venir à sa rencontre; c'était peu d'heures avant le moment où Botzaris se fit tuer en héros près de la tente du pacha. Ces deux grands hommes ne devaient se rencontrer que dans l'église funèbre de Saint-Nicolas.
Le cercueil de lord Byron y fut exposé douze jours, au milieu de la douleur publique, avant d'être remis au vaisseau qui devait le conduire dans son ancienne patrie. Le peuple ne pouvait se décider à le rendre. Un deuil général eut lieu pendant vingt-et-un jours, et, pendant ce temps, trente-sept coups de canon étaient tirés chaque matin, en l'honneur de l'illustre défunt et en souvenir de son âge. C'est le 20 avril 1824, au lever du soleil, que cette salve funèbre, se faisant entendre pour la première fois, annonça au peuple que lord Byron avait cessé de vivre dans la nuit.