III
Pendant les jours qui précédèrent sa mort, Tanxiété avait été grande, sa maladie était la préoccupation de tous. Des patrouilles allaient par les rues, invitant la population à ne point faire de bruit.
Le 18, à six heures du soir, il avait dit, en s*affaissant sur son lit et y laissant retomber sa tète : « Maintenant, je vais dormir. » Il demeura sans mouvement vingt-neuf heures de suite et jusqu'au lendemain soir à onze heures; alors il ouvrit les yeux et les referma aussitôt. II n'était plus.
l'inspiration poétique.
Enfin j'ai termiâé l'cavraga Par vos larmes tant applaudi...
Le Cid d'Andalousie, achevé au mois de mars 1823; représenté h la Comédie-Française au mois de mars 1825.
Saint-Paul est un ancien prieuré, caché au fond d'une vallée voisine de Dampierre. C'était, en 1823, l'habitation d'été de mon ami M. Aubernon , préfet de Versailles pendant tout le règne du roi Louis-Philippe, et membre distingué du conseil d'État et de la chambre des pairs.
Ces vers sur Vinspiration poétiqus ont été lus à l'Académie française, le 20 novembre 1828, pour la réception de M. de Barante, comme ceux sur le ciel d'Athènes et sur le Parnasse, le 1*' avril 1830, pour la réception de M. de Lamartine.
Vous raimez bien , ma jeune Estrelle ?
N'est-ce pas qu'elle est noble et belle, Touchante et faite pour charmer?
L'auteur pensait certainement , en écrivant ceci , à la figure et à la voix de mademoiselle Mars. On sait qu'Estrelle est un
personnage du Cid (TAndaiousie, que mademoiselle Mars, paraissant pour la première fois dans la tragédie, a représenté avec cette gr&ce^ ce charme et ce naturel qui n'étaient qu'à elle.
Il faut donner ici une autre excuse de Tillusion dont toute répitre est pleine : c*est que cette illusion, assez ordinaire atout auteur au moment où il vient de terminer un ouvrage, était alors partagée non-seulement par des cœurs amis, mais par des esprits très -désintéressés et par de très -bons juges. Le Cid d'Andalousie arriva véritablement avec les plus favorables présages dans le monde littéraire, dont son apparition eicita la curiosité, et qui en a gardé quelque mémoire.
Un témoin hautement autorisé, Técrivain qui tient depuis tant d*années le sceptre de la critique théâtrale dans le plus littéraire des grands journaux quotidiens, M. Jules Janin, s*est plu à retracer, un jour, à vingt ans de distance, la soirée où le Cid d* Andalousie a paru pour la première fois, et il en fait une peinture si vivante qu'on peut se croire transporté au soir du i" mars 1825.
Il nous permettra de lui emprunter cette page si animée d'histoire littéraire :
22 décembre 1845.
« L'autre jour, au sortir de f opéra, et poussé par l'intérêt du nouveau rôle que madame Stoltz vient de créer avec tant d'énergie et de passion (dans VÈtoUe de Sémlle)^ nous avons voulu lire (elle a été récemment imprimée, et pour la première fois) la tragédie de M. Lebrun, le Cid d'Andalousie, Quelle distance dt^jà nous sépare de ces journées de 1825, quand devant nous s'ouvrait la jeunesse poétique avec toutes ses splendeurs, quand nous avions foi à toutes les libertés, quand sur le théâtre agrandi Talma et mademoiselle Mars confondaient leur double génie ! De ce nouveau Cid , M. de Chateaubriand, ministre du roi Louis XVIII, avait été le protecteur. Cette soirée du Cid d'Andalousie est une des grandes soirées du Théâtre-Français.
Un immeuse tumulte se heurtait sur le seuil, de bonne heure envahi ; la salle resplendissait de cette foule ardente et choisie qui présidait dans ce temps- là aux destinées de la poésie nouvelle. 11 s*agissait, disait-on à Tavance, d'une histoire espagnole mêlée d'héroïsme et d'amour; et, depuis le Cidy notre théâtre les aime, ces espagnols au tendre cœur, à la tête alUère, et, quoi qu'ils fassent, que le père de Chimène subisse la plus cruelle des insultes, que le roi don Sanche soit frappé du plat de l'épée par don Bustos, que le roi Philippe IV soit touché du b&ton par le duc d'Albuquerque, l'esprit français accepte cornplaisamment toutes ces histoires, dont la conclusion se trouve toujours à la taille des &mes les plus fières et des têtes les plus hautes. Voilà pourquoi on était attentif. En même temps , le nom de l'auteur, les succès déjà obtenus, la hardiesse des premières tentatives, un certain pressentiment des révolutions littéraires qui allaient s'accomplir, mademoiselle Mars donnant la main et la réplique à Talma dans le même drame, et enfin l'intérêt que le public d'il y a vingt ans prenait à toutes les tentatives du théâtre; tant de poètes nouveaux, tant de tentatives menaçantes, tant de beaux rêves, tant d'imprévu, tant d'idées grandes et généreuses qui étaient dans l'air, et cette langue nouvelle qui se formait confusément encore dans la poésie, dans la critique, dans le drame, dans l'histoire : voilà de quoi justifier toutes les émotions de cette salle remplie de curiosité et de passions. En ce moment, les deux écoles étaient en présence : celle-ci à son déclin, mais puissante encore et soutenue par toutes les forces viriles de la renommée; l'autre, encore incertaine et tremblante, essayant son vol d'une aile indécise; donc, que de motifs pour tenir attentif ce parterre de 1825, si jeune, si dispos, si fin, si railleur, si fort avide de nouveautés, si impatient quand on trouble sa joie, si admirablement oisif, et, en un mot, si peu semblable aux tristes manœuvres qui applaudissent de nos jours les comédiens du Théâtre-Français comme on assommerait un bœuf à l'abattoir.
« Eh bien, chose étrange! accidents heureux! à vingt ans de distance, à vingt ans de notre première jeunesse, quand Talma est mort, quand mademoiselle Mars s^est éloignée pour ne plus revenir, quand tant de passions ont passé sur ces belles heures de la passion et de la vie, quand tant de drames se sont amoncelés dans notre mémoire, comme font les feuilles jaunies de l'automne dans la forêt profonde, cette tragédie du Cid d'Andalousie nous apparaît telle que nous l'avons vue le premier jour, un peu confuse, un peu languissante dans sa hardiesse, un peu hésitante dans cette route nouvelle à demi tracée à travers les vieux sentiers, une roue du char restant dans Tornière, tandis que Tautre court et se précipite dans le chemin nouvellemen ouvert; aussi je retrouve la grandeur de Faction, l'importance des événements , l'intérêt moral d'une œuvre fondée sur les transports du cœur humain. Oui, c'est bien là notre tragédie telle que nous l'avons vue le premier jour ; Voilà bien notre premier acte de fête et de joie, les cloches qui sonnent, les fanfares et les vivat remplissant l'air de leur enthousiasme et de leurs mélodies ; je retrouve avec bonheur les grands noms qui ont charmé mon oreille, je reconnais Séville nos amours, la Séville chantée si souvent et par tant de poésies heureuses. Sur son balcon se tient encore , brillante, la reine cachée de la fête, Dofia Estrelle,
Qui portait à son sein une grenade en fleur.
« Dans ce premier acte, il y avait de l'air, de l'espace; la foule était parée, et elle pi*enait sa part de Taction dramatique. On a fait beaucoup plus depuis le Cid d'Andalomie, mais personne n'a commencé plus tôt.
« Au second acte, il me souvenait de la scène charmante entre Talma et mademoiselle Mars. Je vois encore ce beau visage de Talma tout rempli d'admiration et d'amour; je vois Talma, quand il ôte son turban avec cette grâce inimitable qui n'était qu'à lui ; j'entends la voix de mademoiselle Mars^ cette voix
sonore et pure, faite pour charmer les échos d'une nuit de printemps. Puis, venait la scène terrible, la scène espagnole, du roi frappé par Bustos, scène applaudie et pourtant plus dangereuse cent fuis que nos deux amourenx de tout à Theure, contant leurs peines d*amonr à rentrée de TAlcazar.
« Venaient ensuite les vengeances da roi, le Don Sanche qui veut ch&tier Toffenseur de son maître, et la jeune Estrelle et son miroir, et l'amant qui s'en vient chercher sa fiancée au son des musiques amoureuses, et le corps de Don Bustos apporté tout sanglant au milieu de la fête nuptiale. Le roi est vengé, Estrelle est mourante, Don Sanche est perdu. C'est un peu l'histoire du Cid qui immole tout au devoir. Il me semble aussi qu'en ce moment funeste, mademoiselle Mars manquait de courage, de précision, d'énergie; elle n'était pas encore habituée à ces violences, et nul ne se doutait qu'avant peu elle représenterait avec tant de grâce et de force Doiia Sol et la Thisbé.
« Pai retrouvé à cette lecture tout l'intérêt des dernières scènes du cinquième acte, quand la jeune Estrelle est perdue à la fois pour le roi et pour Don Sanche, quand Séville s'agite à ces nouvelles lamentables. Le peuple demande justice, le roi remet entre les mains d'Estrelle cette justice; entre l'amant et sa maltresse la scène était belle; ces regrets, ces larmes, ces transports, ces espérances brisées, ces deux jeunes gens qui s'aiment toujours, et enfin dona Estrelle qui pardonne. Don Sanche qui résiste à ce pardon, et puis enfin le roi qui ne veut pas laisser mourir son défenseur; puis les deux amants se séparent pour ne plus se rencontrer que dans le ciel.
« Mais à quoi songeons-nous, et comment se fait-il que cette œuvre sérieuse d'un poëte sérieux se soit venue placer entre une bluette du Théâtre-Français et une bouffonnerie du théâtre du Palais-Royal? C'est la fantaisie qui le veut ainsi, ou plutôt c'est le sentiment d'un juste orgueil littéraire qui ne veut pas s'en tenir à des quolibets de fin d'année. »
l'étoile de Vénus.
J'errais, du Ben-l'Homond vers la Tweed rappelé Au magique château de l'enchanteur voilé Qui se coaronue de bruyères.
On sait que Walter Scott a publié la plupart de ses plus beaux romans sans laisser deviner le nom de leur auteur. A Tépoquc où ces vers ont été écrits, il ne s'était pas encore fait connaître.
Dans une promenade que nous fîmes avec lui aux environs de son château d'Abbotsford, il se plaisait en effet à attacher à sa casquette des branches de bruyère.
Quelques notes, écrites sans ordre, au moment même où nous venions de quitter un hôte aussi bon et aussi aimable qu'il était illustre, ne paraîtront peut-être pas ici sans intérêt :
Jeudi, l*f septembre 1825.
Je viens de dire adieu à Abbotsford. II n'y a que peu de moments j'étais encore auprès de sir Walter Scott, et j'éprouve déjà le besoin de fixer quelques-uns des instants passés avec ce grand et excellent homme. Je pourrais pourtant m'en reposer avec confiance sur ma mémoire. Ces trois jours ne sont pas de ceux qu'on oublie. Mais en attendant le courrier qui doit nous ramener à Edimbourg, assis sur cette pierre au bord du chemin, j'ai du plaisir à jeter ici quelques notes; je pense à celui que j'aurai à les retrouver un jour.
C'est avant-hier matin que nous sommes venus, Duparquet et moi, d'Edimbourg à Melrose, où nous sommes arrivés à midi. Deux ou ti'ois milles avant d'y arriver, on nous montra, sur la droite de la route, de l'autre côté de la Tweed, un château d'apparence gothique, élevant ses tours au penchant d'une colline plantée de jeunes pins ; et on nous dit : Voilà Abbotsford.
Cest là que nous allioas. Mais on nous fit grand*peur en nous disant que sir Walter Scott n*y était pas revenu et était encore en Irlande. Je lui avais écrit notre arrivée en lui envoyant une lettre de miss Dumergue.
Ce n*est qu'à la barrière de Melrose que nous apprîmes qu*il était de retour depuis Tavant- veille, et un billet de sa main qu*on me remit à notre arrivée à Davidson-Inn , en nous en donnant la certitude, nous assura que nous étions attendus.
I^ château d'Âbbotsford est à trois milles de Melrose, au penchant d'une colline^ appuyé sur un jeune bois de pins et de mélèzes plantés par Walter Scott. Il regarde la Tweed. Un drapeau sur le màt de la tour indique au voisinage que le maître est chez lui.
— Grandes portes, tourelles, baron* s hall, ornée des écussons des différents clans de TÉcosse et des hommes qui ont défendu ses frontières : Técusson des Scott est là le premier. ~ Des armes, des armures, des peaux et des têtes d^animaux ; vitraux en verre de couleur. Effet romantique du clair de lune dans cette salle. — Un sabre de la garde impériale parmi les trophées; des armures françaises; celle d*un cuirassier, qui, à Tendroit qui couvrait le cœur, montre le trou d'un boulet; le cœur d'un Français a palpité à cette place, et la cocarde tricolore est là attachée à un schako dans la salle d'un Écossais!
— Le portrait de Claver-house, le pistolet de Claver-house, le fusil de Rob-Roy, les énormes clefs de Tolbooth, la porte à clous de la prison d'Edimbourg : trophées plus agréables à rencontrer dans le château de sir Walter, au milieu des lieux mêmes où se sont passées les scènes de plusieurs de ses romans. — Le gué de l'abbé est là en face, le monastère est à Melrose au pied d'Eildone, la montagne aux trois sommets; Rymer-glen est auprès, et un peu plus loin, au delà de Melrose, la tour de Smail - Holm , près de laquelle a été élevé Walter Scott et dont il a fait son château d'Avenel : la prairie qui environne cette tour était autrefois un lac.
— Délicieuse promenade , le soir auprès du château , par le plus beau clair de lune.
— Galerie grillée qui sépare la cour du premier jardin. Serres à raisin ; murs de brique, creux en dedans et remplis de tuyaux de chaleur. Le raisin mûrit par derrière, non du côté du soleil.
— Auprès du portique, un chien en pierre : statue du chien qui, vivant, a gardé cette porte et qui y est enterré, à sa place accoutumée ; son maître, en rentrant, le retrouve toujours.
— A la première porte, un carcan, car l'illustre romancier a bâti et orné son château à Timage des châteaux des vieux barons d'Écossc. C'est une copie et un calque du vieux temps ; c'est une des peintures de ses romans exécutée en pierre , c'est un jeu^ moitié sérieux, dont Walter Scott amuse son imagination et sa vanité enfantine. Son libraire Blackwood, s*arrétant avec nous devant ce carcan : « A quoi cela sert- il? » demanda- 1- il à sir Walter. a Je vais vous le montrer; » et sir Walter se préparait gaiement à mettre dans le carcan le cou de l'honorable libraire.
Quand nous sommes d'abord arrivés à Abbotsford, sir Walter Scott était dans la première cour, près d'une serre; il donnait quelques ordres. En nous apercevant, il est venu à nous en nous tendant la main, et nous a introduits, à travers la salle des armes, dans un riche salon orné d'une tenture chinoise qui représente des arbres sur lesquels sont perchés des oiseaux, des perroquets. Là , il nous a présentés à miss Anna et à lady Scott. Puis, il nous a conduits aux chambres que nous devions occuper.
La fenêtre de la mienne s'ouvrait sur un balcon, du côté du Jardin, et avait la vue de la Tweed; celle d'Achille donnait sur un grand balcon du côté de la cour. La porte de la prison d'Edimbourg, porte donnée à sir Walter lors de la destruction de cette prison, était placée près de ce balcon.
— État de grand seigneur. Domestiques nombreux, chevaux, chiens; table somptueuse, vins de prix; maison ouverte. —
Bibliothèque magnifique, à laquelle préside le br.ste de Shakespeare. — Je n^y ai point trouvé un seul des romans de sirWalter Scott; peu de livres français, point de livres modernes, si ce n*est VHermite de la chaussée d'Antin,
Nous n'avons pas dit un mot à sir Walter Scott de ses romans : il ne les avoue pas, et ne veut pas qu'on lui en parle. Nous nous sommes contentés d'y faire, dans nos promenades avec lui, quelques allusions détournées, qui le flattaient sans l'embarrasser. J'ai demandé en riant à miss Anna Scott si elle connaissait l'Antiquaire? — Oui, elle l'avait lu, — Si son père l'avait lu aussi? — Elle ne croyait pas. — Mais elle riait en répondant cela.
La première nuit que je passai à Âbbotsford, je sentais, retiré dans ma chambre, une émotion extraordinaire, en pensant que j'allais dormir sous le même toit que sir Walter Scott. J'ouvris ma fenêtre, et je demeurai quelque temps sur le balcon à prêter l'oreille aux bruits et au silence de ce lieu qui me semblait plein de je ne sais quel charme nouveau. Je me trouvais encore bien jeune ! La lune éclairait les jardins et faisait briller la Tweed. Mon imagination était fort ébranlée et ne pouvait se figurer que je fusse réellement dans la demeure de l'enchanteur inconnu qui a évoqué et fait sortir du néant tous ces êtres si pleins de vie et d'individualité, toutes ces images si réelles, que ma mémoire ramenait en foule autour de moi.
Je ne pouvais consentir à céder au sommeil, je ne pouvais me décider à éteindre le gaz qui éclairait ma chambre.
Le gaz éclaire tout le château, salons, chambres, corridors, cabinets les plus secrets, et la nuit y est absolument semblable au jour ; effet vraiment magique.
Sir Walter est un homme d'environ soixante ans, d'une forte stature, d'une taille élevée ; comme lord Byron, il est pied-bot. Il n'a rien de la faiblesse ordinaire de son âge ; il est, si l'on peut parler ainsi, dans l'adolescence de la vieillesse, sain et frais et vigoureux et gai. Son front n'est pas fort élevé, ni sa
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tête fort large. Ses cheveux blancs semblent de soie; son front avancé et ses sourcils blonds et épais pressent ses yeux bleus, qui sont petits , mais pleins d^intelligence et de finesse. Son regard est observateur et rapide ; son nez, un peu gros au bas, un peu court et légèrement retroussé, est séparé de sa bouche par une grande distance. Le rire lui vient facilement et comme malgré lui , et donne au bas de sa figure une expression de bonhomie toute singulière. Sa main, un peu grasse et paysanne, porte souvent à son visage, et au-dessus de sa lèvre, un doigt machinal et maladroit, et ce geste a je ne sais quelle grâce. Je Tai dit, il rit de bon cœur, il aime la joie; il raconte gaiement, et rit le premier de ce qu'il raconte ; il ne peut s'en empocher ; il s'amuse; cela lui monte à la gorge, la détente part, et puis il s'arrête tout à coup , et devient soudain sérieux, d'une manière fort drôle. On dirait que son œil a aperçu tout à coup quelque objet qui doive fixer son attention, comme un chien qui semble courir vers quelque but en toute hâte et qui s'arrête et se retourne soudain, frappé par une mouche qui passe.
Sir Walter nous a menés faire visite à sa fille, madame Lockart. — Vallon à peu de distance d'Abbotsford et dépendant de cette terre. — Eau abondante, joli cottage avec son portique de clématites et de chèvrefeuille. — Mari aimable, joli enfant aux beaux yeux bleus, au front noble et ouvert. — Sir Walter Scott parait adorer sa fille et son litle John,
Sir Walter Scott a pris là du pain pour ses cygnes. Nous avons laissé la calèche au cottage et continué notre promenade à pied, en remontant le vallon et le cours du petit torrent.
Il faisait chaud. Les cheveux blancs de sir Walter étaient mouillés comme s'ils sortaient de l'eau, et les gouttes coulaient de son front et sur tout son visage. Il allait grimpant avec nous comme un jeune homme, et nous racontait, chemin faisant, les mœurs de l'Ecosse, les combats des bordêrers et les traditions superstitieuses de chacun des lieux qu'il nous montrait : à Rymer-glen, Thomas-le-rimeur entretenant commerce
avec les fées; à Tétang de Cold-Hill, le taureau d'eau, que les paysans ont vu quelquefois paraître à sa surface. Nous retrouvions, dans ses récits, son penchant an merveilleux; il y mettait une sorte de sérieui qui ressemblait presque à de la croyance. La dame blanche était là, errante dans quelque coin ; nous cherchions à reconnaître chaque lieu de ses scènes fantastiques, en errant avec leur auteur. Puis, nous nous reposions à côté des chutes d'eau, heureui de nous sentir seuls avec Walter Scott, loin du monde, de l'avoir tout entier à nous. Nous passâmes ainsi plusieurs heures. Il paraissait lui-même'prendre plaisir à s'oublier.
En haut du vallon, il y a une petite plaine, toute violette de bruyères. Sir Walter en cueillit une touffe, qu'il mit à sa casquette en disant gaiement : « Qu'une branche de bruyère soit le badge de notre clan ! » et nous mimes des bruyères à notre chapeau, et nous arborâmes les couleurs du clan de Walter Scott.
Plus loin, on arrive à son lac de Cold-Hill, séjour du taureau merveilleux. A peine au bord, nous y vîmes accourir, en voguant à pleines voiles, ses deux cygnes solitaires; nous leur jet&mes du pain, mais le chien leur faisait grand'peur et ils n'osaient approcher. C'est là que sir Walter nous a raconté en détail l'histoire du taureau de Cold-Hill, et la superstition des paysans, qui lui ont juré l'avoir vu quelquefois, en passant, s'élever au-dessus de l'eau. Ce Heu est fort désert.
Sir Walter nous avait, pendant cette promenade et à l'occasion de quelques faits héroïques ou merveilleux de l'Ecosse, promis de faire chanter à sa fille les ballades de son pajrs. Le soir, il nous a tenu parole. Madame Lockart était venue dîner au ch&teau, et après le dîner il la pria de -se mettre à sa harpe et de nous chanter les airs nationaux. Il est fier de la façon dont elle les chante. La musique se fait dans la grande bibliothèque. C'est au milieu des livres de Walter Scott que sont la harpe et le piano de ses filles. Nous nous étions donc établis dans la
bibliothèque, sir Walter Scott assis dans son fauteuil gothique, nous auprès de lui avec M. Hamilton, le reste de la compagnie dans le salon, dont la porte était entr^ouverte. Sir Walter nous expliquait, à Achille et à moi, en français le sujet de chacune des ballades que sa fille allait chanter. Madame Lockart chantait avec un enthousiasme charmant les airs de la patrie. Quoiqu'elle soit d'une figure plutôt agréable que jolie, elle était belle, sa harpe à la main, ses yeux levés vers le ciel, et son visage animé de je ne sais quelle fierté enfantine pleine de grâce ; et sir Walter Scott était beau, assis dans son grand fauteuil, les mains croisées sur sa canne; ses yeux devenaient humides, et ils étincelaient; et puis il se levait sans pouvoir s'en défendre; il marchait, en faisant mouvoir fièrement sa tête, et il mêlait sa voix au refrain. Ces airs écossais, la chanson de Marie, la chanson du fils de Rob-Roy, les plaintes au convoi d'un guerrier, le jeune homme empoisonné par sa maltresse, le dialogue du fils et de la mère, Killicranki et Glaverhouse, toutes ces ballades nationales remuaient les âmes écossaises; lui-même, le gros M. Hamilton, espèce d'épicurien goutteux, se sentait emporté.
Sir Walter Scott se lève de bonne heure, à cinq ou six heures du matin. Il travaille un peu, puis va visiter ses chiens ; il appelle : dog^ dog, dog, et il en sort de toutes les portes, de grands, de petits, de toute taille, de toute couleur, Peper, Bévis, etc. Son chien favori est un lévrier magnifique, qui sera, dit-il, plus gros encore de moitié si nous le revoyons l'année prochaine. Sir Walter se promène jusqu'à l'heure du déjeûner, dans le jardin, avec ceux de ses hôtes qu'il rencontre. A neuf heures et demie, la cloche du déjeuner se fait entendre, le thé est sur la table, et les dames paraissent dans la salle à manger. On déjeune largement et longuement. Sir Walter aime alors à causer, à conter; il dialogue ses histoires, il les met en scène; il est mime, il imite le parler et jusqu'à la figure des personnages qu'il veut peindre. Il parle comme il écrit ; quand III. 23
on récoute, on croit lire un de ses romans. A onze heures et demie, sir Walter rentre dans sa librairie particulière; il y reste environ deux heures ; puis, il fait une grande promenade jusqu*au dîner; son grand travail c'est l'exercice. Le soir il est tout à la compagnie. Telle est la vie, telles sont les habitudes d'Abbotsford.
Quand donc écrit-il? C'est une fée invisible qui fait ses romans. Je la peindrais dans un château plein d'images de chevalerie, pieds nus, portant une robe de tartan bigarré, et sur la tête, une couronne de bruyère.
Edimbourg, vendredi 2 septembre.
J'ai laissé hier sur la route d'Abbotsford, auprès de la pierre où j'étais assis et où j'écrivais ces notes en attendant le passage du courrier, un petit livre de notes qui me manquera beaucoup : perte bien regrettable pour moi. J'avais là tout Abbotsford et l'abbaye de Meirose. Où vont tomber mes impressions et mes souvenirs?
Sir Walter Scott s'est souvenu dans ses mémoires de ces c( deux Français amis de miss Dumergue » qui lui ont fait visite dans l'automne de 1825. Il écrivait, à la date des 22 et 24 novembre de cette môme année, que « Abbotsford commençait à être hanté par beaucoup trop de compagnie de toute sorte, et surtout d'étrangers, qui avaient le mauvais goût de lui faire dans sa propre maison force compliments, et ne tardaient pas à le convaincre qu'ils ne savaient guère ce dont ils parlaient que pour avoir vu îa Dame du lac à l'Opéra, » et il se livre, à cette occasion ^ sur plusieurs, à sa yerve caustique. Mais ces « deux Français » avaient trouvé gr&ce devant ses yeux. « Ils lui avaient plu. Ils étaient disposés d'abord à être complimenteurs^ mais ils furent bien vite convaincus que
ce n^était pas l'usage de la maison, et ils furent agréables, » L*un d'eux, ajoute-t-il, avait fait une tragédie dont il a eu la bonne grâce de ne point parler. Mais quel coup d'épingle pour la vanité de celui-làl II l'appelle Lenoir. Prenant pour mnémonique le nom d'une couleur, il était passé en deux mois du brun au noir, changement fort concevable, surtout chez un étranger^ peu familier avec notre langue. Et c'est sous ce nom de Lenoir qu'il me chercha quand, quelques années plus tard, il vint à Paris. On lui assura qu'il n'y avait point à Paris d'auteur tragique appelé Lenoir, c'était sans doute Raynouard qu'il voulût dire; et, sur ce renseignement, il envoya sa carte et ses compliments d'arrivée à l'auteur des Templiers, à Passy. Raynouard, à qui l'on rappelait sa visite à Abbotsford, d'abord n'y comprit rien, puis comprit qu'il s'agissait de moi, et me rendit à l'Académie la carte et les compliments. Sir Walter rit beaucoup avec moi ensuite de cette méprise, qu'il me raconta luimême avec beaucoup de bonhomie et de gaieté.
' Voyez la destinée ! j'avais cherché à recommander mon nom
par quelques ouvrages, et c'est sous celui de Lenoir que je passerai à la postérité. Les biographes des âges futurs, en trouvant ce nom dans les mémoires de Walter Scott, chercheront curieusement quel a pu être cet auteur tragique appelé Lenoir, qui florissait en France vers l'an de grâce 1825, qui ne parlait pas de ses ouvrages, et que Walter Scott trouvait, pour cela sans doute, agréable,
Avez-vous, cette nuit, entendu la tempête?
Au moment de l'expédition d'Alger, on fut quelques jours sans nouvelles de la flotte, et les bruits les plus sinistres s'étaient répandus dans Paris.