‹ Œuvres de Pierre Leroux (1825-1850) (volume 2)Chapitre 10 sur 132 · A NOTRE ÉPOQUE · texte numérisé non relu

A NOTRE ÉPOQUE

Nous avions dit(l) :

« La Révolution Française n'a pas seulement été une révolution politique^ elle a été aussi une révolution dans l'ordre moral; elle ne peut se terminer que par une réorganisation morale. Hommes de la liberté, quand vous aurez bien combattu sur des ruines, ce n'en seront pas moins des ruines... La société est en poussière; et il en sera ainsi tant qu'une foi commune n'éclairera pas Jes intelligences et ne remplira pas les cœurs. »

A peine avions-nous émis notre pensée, que voilà les politiques qui s'écrient :

v Qu'avez-vous besoin de soulever des questions religieuses ? Ce n'est pas là qu'est la plaie du siècle (2). Qu'a à faire la religion avec les choses d'ici-bas? Il y a une loi morale qui suffit aux honnêtes gens. Cen est fait à jamais des idées théologiques si longtemps débattues par l'Humanité; elles peuvent rester éternellement dans le silence : qu'elles ne sortent plus du domaine de l'histoire. »

Arbitres de la presse, permettez que nous vous interrompkmsÀ notre

(1) Voyex le Discours aux Philosophes.

(S) Le National, numéro du SI juillet 163t.

tour. Vous décidez trop vite les questions. Savez-vous ce qu'ont écrit sur ce point les plus grands esprits de notre temps?

Je ne vous citerai pas Saint-Simon, qui, par ses vues sur la philosophie de l'histoire et sur la politique, a droit assurément à l'attention de tous; vous me diriez, d'après la réputation qu'on lui a faite, que c'est un rêveur, lui ce penseur si positif, cet adepte de la science, cet inspiré du Dix-Huitième Siècle et de la Révolution; vous repousseriez les prévisions du disciple de Condorcel, faute, dis-je, de vouloir le connaître. Mais combien d'autres, à qui, du moins, vous ne dénierez pas le génie I

« Il faut nous tenir prêts, dit De Maistre, pour un événement im- » mense dans l'ordre divin, vers lequel nous marchons avec une vi- » tesse accélérée qui doit frapper tous les observateurs. 11 n'y a plus » de religion sur la terre; le Genre Humain ne peut rester dans cet » état... Mais attendez que l'affinité naturelle de la religion et de la » science les réunisse dans la tête d'un seul homme de génie-, l'appa- » rition de cet homme ne saurait être éloignée, et peut-être même » existe-t-il déjà. Celui-là sera fameux , et mettra fln au Dix-Huitième » Siècle, qui dure toujours; car les siècles intellectuels ne se règlent » pas sur le calendrier, comme les siècles proprement dits (4). »

Dans ses Considérations sur la France. De Maistre avait déjà exprimé cette pensée prophétique de la manière suivante : « Lorsque je consi- » dère l'affaiblissement général des principes moraux, la divergence » des opinions, l'ébranlement des souverainetés qui manquent de base, » l'immensité de nos besoins et l'inanité de nos moyens, il me semble » que tout vrai philosophe doit opter entre ces deux hypothèses, ou • qu'il va se former une nouvelle religion, ou que le Christianisme sera » rajeuni de quelque manière extraordinaire (2). »

— « Peut-être sommes-nous, dit madame de Staël, à la veille d'un » développement du Christianisme qui rassemblera dans un même » foyer tous les rayons épars, et qui nous fera trouver dans la religion » plus que la morale, plus que le bonheur, plus que la philosophie, » plus que Je sentiment même, puisque chacun de ces biens sera mul- » tiplié par sa réunion avec les autres (3). »

— « Tout est changé autour de nous, dit M. dk Lamennais; lois, in- » stitutions, mœurs, opinions, rien ne ressemble à ce que virent nos » pères. Les idées ont pris et continuent de prendre des directions nou- » velles. Le zèle le plus vif ne servirait à rien, sans la connaissance de » la société au milieu de laquelle il doit s'exercer (4). »

(1) Soirées de Saint-Pétersbourg, onzième Entretien. (S) Considérations sur la France, page 66.

(3) De l'Allemagne, quatrième Partie, ehap. I.

(4) Progrès de la Révolution.

— « Nous sommes arrivés à une époque palingénésique, dit M. Bal- » lanchb, et la ville des expiations est un tableau par lequel j'ai voulu » signaler les principales tendances de cette époque... J'ai voulu peindre » le malaise général qui saisit les peuples dans ces jours dont la méd moire est ensuite consacrée par des solennités publiques, dans ces » jours de (In et de rénovation où les anciennes croyances sociales s'é- » teignent pour être remplacées par de nouvelles croyances, où une » partie des hommes vit encore dans le passé pendant que l'autre » s'avance vers l'avenir (t). d

M. de Chateaubriand s'exprime ainsi dans la préface de ses Étude$ Historiques : « La société, en avançant, accomplit certaines transfor- • malions générales, et nous sommes arrivés à l'un de ces grands chan- » gemenls de l'espèce humaine... Du servage on a passé au salaire; et » le salaire se modifiera encore, parce qu'il n'est pas une entière li- » berté (2). »

— a Nous sommés à une des plus fortes époques que le Genre Hu- » main ait à franchir pour avancer vers le but de sa destinée divine, » dit M. de Lamartine, à une époque de rénovation et de transforma- » tion sociale pareille peut-être à l'époque évangélique... Nous allons » à une des plus sublimes haltes de l'Humanité, à une organisation » progressive et complète de l'ordre social, sur le principe de liberté » d'action et d'égalité de droit... Tout est débris, tout est vide devant » nous; le sol est nivelé comme pour une grande reconstruction sociale » préparée par le divin architecte (3). »

Mais vous me direz peut-être que ce sont des voix individuelles qui ont proclamé ces idées, ou bien encore que ce sont des Chrétiens, des Catholiques, ou enfin que ce sont des littérateurs, des artistes; vous voulez des suffrages d'hommes positifs, comme on dit aujourd'hui; vous reconnaissez avant tout l'autorité des têtes politiques. Écoutez donc une assemblée d'hommes dont vous ne nierez pas le caractère politique; écoutez le dernier concile du Dix-Huitième Siècle, le premier de l'ère nouvelle; écoutez la voix du Genre Humain, écoutez la Convention...

J'allais vous citer la Convention, Robespierre, Saint-Just; je me ravise. Je garde ces autorités pour vous en accabler plus loin. Je prends l'engagement de vous montrer plus loin que la Révolution tout entière est une religion en germe, et que la Convention a non seulement reconnu la nécessité d'une religion, mais a voulu fonder une religion.

(1) Palingénésie sociale, page 191.

(9) Pages 191 et 135, Œuvres complètes.

(3) Sur la Politique rationnelle, pages 19, 91 et 41.

TROIS IHSCOUR&

Noue avion» dit encore (I) :

«Aux grandes époques de rénovation, lorsqu'un ordre social tombe et qu'un nouveau monde va naître, le génie du mal semble se déchaîner sur la terre. C'est que tous les éléments de la pensée humaine, ayant cessé d'être coordonnés, luttent confusément comme dans le ehaos. Il y a alors une crise de douleur et d'enfantement, de misère morale et physique excessive, de pleurs et de grincements de dents. G'est la dissolution qui précède la vie nouvelle , c'est l'agonie, la mort : mais c'est aussi l'indice certain de la renaissance. Ce que l'Humanité attend, e'est l'initiation à une nouvelle vie, c'est le programme de sa marche nouvelle, c'est le signal de son départ pour im nouveau ciel et une nouvelle terre. Quand les hommes commencent à douter de ce qu'il» ont cru, quand ils détruisent ce qu'Us avaient élevé, ce travail s'appelle philosophie. Alors ceux qui ne pensent pas comme les autres s'appellent les sages, les philosophes. Mais «piand l'Humanité, après avoir bien cherché avec les philosophes, a trouvé la solution dn problème qui l'occupait, elle se réunit, s'accorde dans cette solution; et alors la philosophie s'appelle une religion. Les philosophics détruisent (es religions incomplètes adoptées par l'Humanité, et celte œuvre importante prépare les religions qui doivent leur succéder et les ensevelir. »

Et nous avions cherché (3), dans la mesure de nos forces, les bases de la doctrine- qui doit terminer le chaos moral où s'agite le monde aujourd'hui. Mais nous n'avions pu le faire sans nous expliquer nette» ment Air les idées et les solutions générales du Christianisme. Cette marche a été remarquée -, et, dans un journal dont l'approbation nous est chère, un grand écrivain nous a reproché YhoHMU au Chistianinne (3).

Nous n'acceptons pas ce reproche, tel qu'il nous a été fait. Si nous lé méritions, ce serait une erreur grave que nous aurions commise. Nous regardons le Christianisme comme la dernière forme dans laquelle notre Occident a vécu spirituellement, moralement, socialement j et véritablement avoir de l'hostilité contre le passé de l'Europe* tout entière, ne pas chercher à comprendre, ne pas admirer par ses

(I) Voyez le Discours aux Philosophes.

(1) Dans plusieurs article» île U Revue Encyclopédique, 1831, 183*. (S) M. Sainte-Beuve, dans le National, numéro du Si juillet 1838.

aux fotmoim a*

beaux côtés k» vie atrtèùmte dont nous somme* sortis, ce aer&H, sous tous les rapports, un «Ace que nous manquons* de ce sentiment qui fait comprendre la rie, doit qu'il s'agisse de I* nature, de Fart, otf de la société; ee serait démentir nous-mêmes cette prétention à une tendance organique que nous annonçons et qui fait notre toi. II est vrai que, suivant nous, cette forme du passé est irrévocablement brisée ; nous nions donc que le Christianisme ait puissance de renaître ; et, ën ce sens, nous nions le Christianisme comme nous nions les théories générales scientifiques dur passé, comme* nous nions la politique du passé, comme nous nions le régime des républiques cTAristote otf de la monarchie (te Louis XIV : mais nous n'avons pas fktar cela d'hostilité contre lui. La Philosophie du Dix-Huitième Siècle avait de Thostîlité contre le Christianisme; elle ne se chargeait paade l'expliquer, elle voulait lui ôter la puissance et l'empîre. La Philosophie du Dix- Neuvième Siècle expliquera la Christianisme, et le réhabilitera dans l'histoire. Mais le Christianisme n'absorbera pas la Philosophie. Suivant nous, la religion de l'avenir ne sera pas le Ctirisftanisme. Ce seront deux choses différentes, quoique se succédant l'une à Fautre. Il y aura, entre les deux, succession, héritage, relation du père au fils, si Fon veut, mais non pas identité : le ûls tient du père, il a été en partie1 engendré par lui, mais il n'est pas lui. Le secret de la génération des grandes synthèses générales, sons le rapport de l'influence héréditaire, est un mystère presque aussi grand que celui de la génération de tous les êtres.

Si donc on entend, par hostilité au Christianisme, que nous croyons à la nécessité d'une nouvelle synthèse de toute lacennaissance humaine, nous ac< épions pieineineiiL la ieï»ponsat>Hiie oe ceiie opinion; car c est notre pensée, notre pensée fondamentale, celfe qui embrasse el relie tons nos travaux .

Nous croyons k la nécessité et une nouvelle synthèse générale de la connaissance humaine? noue croyons que c'est le travail que la société accomplit aujourtfftm par la politique, par la aciertre, et par l'art, sans en avoir encore clairement conscience; que c'est là le but caché de toutes les douleurs de notre époque, et que ce sera le remède à toutes ces douleurs; et en même temps nous ne croyons pas à la restauration possible de l'ancienne synthèse, aujourd'hui ruinée, qui fut le Christianisme. Nous voyons bien que des hommes d'un grand génie ont entrepris cette restauration; mais noua noua expliquons fé résultat providentiel de leurs efforts tout autrement qu'ils ne le conçoivent.

Persuadés donc que la religion de P avenir ne sera pas la synthèse chrétienne, innis une synthèse nouvelle, noue croyons que le respect superstitieux qui s'attache encore à la religion du passé est un <fes phis grands obstacles aux progrès de tous genres que la société a à faire.

Nous venons de le dire, et nous en sommes profondément convaincus, tous les maux de notre époque s'apaiseront quand une direction générale aura été imprimée à toute la connaissance humaine. Mais si une direction générale ne lui est pas donnée, ou si des directions générales divergentes lui sont laissées (à cause du besoin nécessaire à l'esprit humain d'en avoir une bien ou mal fondée), si la négation et l'affirmation sur toute chose demeurent en présence, et si en même temps, et par une conséquence nécessaire, la connaissance humaine reste brisée en mille fragments, comment voulez-vous qu'il n'y ait pas anarchie et douleur?

Anarchie de la société, anarchie de chaque homme dans le fond de son cœur, voilà notre époque.

Le progrès que la société doit accomplir aujourd'hui n'est donc pas de faire telle ou telle découverte partielle dans la science, de produire telle ou telle œuvre d'art qui nous distraie un instant, d'amener en politique tel ou tel événement d'une importance secondaire. Toutes ces choses partielles sont bonnes en tant qu'elles s'acheminent vers le but géuéral; mais le but de la politique, de la science, et de l'art, c'est de proclamer des vérités liées qui mettent de l'harmonie dans l'âme humaine.

Cette harmonie dans l'homme, et par conséquent dans la société, résultera d'une histoire de la Nature et d'une histoire de l'Humanité (voilà la science), d'une politique, et d'un art, qui tous concourront et convergeront aux mêmes solutions morales.

Et qu'on ne dise pas que ce sont là des utopies et des rêves. Il ne se fait rien aujourd'hui qui ne tende directement ou indirectement à ce but. Les travaux en apparence les plus fragmentaires apportent leur tribut à cette grande synthèse, œuvre imposée et réservée au Dix- Neuvième Siècle, aussi évidemment qu'il est évident que l'œuvre du Dix-Huitième Siècle, dont beaucoup de travaux aussi durent paraître isolés et fragmentaires à ceux qui les considéraient ou les exécutaient, lut de détruire de fond en comble la synthèse chrétienne.

Voici donc les deux critiques ou les deux objections qui nous sont faites tour-à-tour :

« 1° Pourquoi s'occuper de religion? ce n'est pas là qu'est la plaie du » siècle. 11 paraît improbable que la société ait un avenir religieux.

» 2° Quand même il serait démontré que la société a un avenir reli- » gieux, que savez-vous si le Christianisme, en se transformant, en

o s'expliquant, eu se régénérant, ne sera pas le centre de formation de » la religion de l'avenir (1)? »

Maisd'où vient cet intérêt si tendre pour la vieille religion, de la part d'écrivains qui se font gloire d'ailleurs du titre de libres penseurs? Pourquoi aussi cette espèce de scellé mis sur les idées? Pourquoi ce refus de passeport à la Philosophie?

Il faudrait pourtant s'entendre. Si l'Humanité n'a pas d'avenir religieux, votre soin pour préserver le Christianisme de tout jugement définitif est superflu. Car, puisque l'Humanité ne sera plus religieuse, on ne saurait trop tôt en finir avec les superstitions du passé.

Et si, au contraire, comme vous le supposez ensuite, le Christianisme doit être le centre de formation de la religion de l'avenir, c'est donc que l'Humanité marche vers un avenir religieux ; et, en ce cas, il faut hâter cette transformation, cette explication, cette régénération du Christianisme.

En outre, dans cette seconde hypothèse, il est trop clair que, l'Humanité devant aboutir à~une religion, l'absence de cette religion est aujourd'hui la plaie du siècle.

Ahl ce langage, dans votre bouche, n'est pas la vérité. Tout ce que vous dites là est trop contradictoire pour être le fond de votre pensée. La vérité, c'est que vous, politiques attachés aux choses du moment, aux incideuts du jour, vous êtes portes à faire consister uniquement la politique dans ces incidents, qu'il vous convient par conséquent que rien ne soit trop profondément agité dans l'âme humaine; et c'est à ce titre que vous prenez sous votre protection le reste de Christianisme fictif que nous avons encore.

Il nous prend envie aujourd'hui de répondre à vos critiques sur votre terrain même, en démontrant qu'il est impossible de traiter un peu profondément de la politique sans toucher aux questions religieuses, sans aborder la synthèse nouvelle (2).

Au nom de la politique on nous arrête dès les premiers pas, on nous barre le passage, on nous interdit d'entrer dans le cercle où nous voulions pénétrer; on ne veut pas même discuter avec nous; on croit avoir tout dit lorsqu'on nous a crié : Prenez garde de nuire en étendant trop les questions, en introduisant de nouveaux problèmes, en dérangeant

(1) Le National, numéro du SI juillet 1833.

(2) Aucun mot n'est plus prodigué aujourd'hui que ce mot de synthèse. Beaucoup l'emploient qui nous paraissent n'en pas comprendre clairement la valeur. On s'en sert aussi dans des acceptions fort diverses. Cela prouve que les esprits sont poussés, même à leur insu, par le besoin de l'unité, vers l'idée que ce mot représente.

Synthèse, société, religion, encyclopédisation de la connaissance humaine, sont pour nous des expressions presque identiques. A quelle condition y a-t-il une société, une religion, une synthèse, une encyclopédie? C'est ce que nous avons entrepris d'expliquer. 3# UV1. TOM. I. f 8.

les calculs de notre politique, en gênant ses opérations, ses mouvements, ses manœuvres.

A notre tour, donc, nous adressant aux politiques, nous leur demanderons compte de leur science, et, au nom même de la politique, nous leur dirons : Prenez garde de rendre la politique, non seulement faible et débile, mais impuissante et stérile, en Tisolant de tout ce qui pourrait l'éclairer et la diriger dans son œuvre. Vous nous accusez de trop étendre les questions. Il s'agit de savoir si c'est nous qui les étendons trop, ou si c'est vous qui les restreignez à tort. Vous prétendez que la religion est en dehors de la question; nous, à l'inverse de vous, nous sentons la religion sous toutes les questions de la politique.

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