‹ Œuvres de Pierre Leroux (1825-1850) (volume 2)Chapitre 9 sur 132 · CONCLUSION · texte numérisé non relu

CONCLUSION

Résumons-nous. Puisque tout est doute aujourd'hui dans l'âme de l'homme, les poètes qui expriment ce doute sont les vrais représentants de leur époque; et ceux qui font de l'art uniquement pour faire de l'art sont comme des étrangers qui, venus on ne sait d'où, feraient

entendre des instruments bizarres au milieu d'un peuple étonné, ou qui chanteraient dans une langue, inconnue à des funérailles. Leurs chants ont beau être délicieux à mon oreille, le fond, le foud éternel de mon cœur est le doute et la tristesse. Ce qu'il y a de réel pour moi, c'est la poésie de Byron, poésie ironique et désolante, qui soulève des abîmes où notre esprit se perd, et qui, comme les harpies, salit, à l'infant même, tous les mets oui couvrent la table du festin. Cest là le glas funèbre que ne me font pas oublier toutes ces harmonies qui s'élèvent des Arabes ou des Persans, ou des châteaux du Moyen-Age, ou des cathédrales gothiques. La poésie que je sens encore dans sa réalité, c'est la poésie intime, la grande élégie de Joseph Deiorme : un enfant de génie, qui a cru à cette égalité dont on a assourdi ses oreilles dès le berceau; un homme qui se sent le coeur grand, les passions ( nergiques et la tête puissante ; qui rêve, dans une société équitable, la gloire et les plaisirs qui lui sont dus, et qui se trouve, lui poëte, dans un hôpital, occupé à disséquer des cadavres; qui se plonge dans l'athéisme obscur de Bichat et de Cabanis, se dessèche avec Locke et Condillac, jette un regard sur leurs successeurs parlant de liberté, de devoir et de vertu, et netnouve en eux que des sophistes; homme du peuple, plein de «y mpalhie pour ce peuple qu'il voit traité comme un vil trouoeau. niein dedeituùt nour toutes ces distinctions de rangs tondécs sur une absurdité et sur une iniquité; cherchant avec enthousiasme la vertu pour l'honorer, et ne sachant à quel signe la découvrir; à la ibis emblème de la souffrance de l'artiste et de celle du peuple ;et qui finit par prendre en mépris le monde et l'Humanité, ne voit dans l'univers qu'un destin aveugle, et, relevant sa tête hors du tombeau où jj est déjà couché, et où, brisé par la souffrance, il hésite devant le suicide, exhale ses derniers moments en sanglots étouffés, en plaintes arides, en ironie amère, entremêlés de chants sublimes et d'efforts qui touchent à la folie.

Byron dans tous ses ouvrages et clans toute sa vie, Goethe dans P/erther et Faust, Schiller dans les drames de sa jeunesse, Chateaubriand dans fané, Benjamin-Constant dans Adolphe, Sénancourt dans Obermann, Sainte-Beuve dans le livre que nous venons de caractériser, une innombrable foule d'écrivains anglais et allemands, et toute cette littérature de verve délirante, d'audacieuse impiété et d'affreux désespoir qui remplit aujourd'hui nos romans, nos drames et tous nos livres, voilà l'école ou plutôt la famille de poètes que nous appelons Byronimn$ : poésie tapirée par te sentiment vK et profond de la réalité actueNe, c'est-à-dire de l'étal d'anarchie, de doute et de désordre où l'esprit humain est aujourd'hui plongé par suite de la destruction de l'ancien ordre social et religieux {l'ordre théotogique-féodat) et de la

proclamation du principe de l'Égalité, qui doit engendrer une société nouvelle. Et nous venoos de voir comment, en lace de cette école, fille directe de la Philosophie du Dix-Huitième Siècle, est venue se placer une autre famille poétique, dont Lamartine et Hugo sont les représentants et les chefs en France ; école qui, au fond, est aussi sceptique, aussi incrédule, aussi dépourvue de religion que l'école Byronienne, mais qui, adoptant le monde du passé, ciel, terre et enfer, comme un dcUum, une convention, un axiome poétique, a pu paraître aussi religieuse que la poésie de Byron paraissait impie, s'est faite ange par opposition à l'autre qu'elle a traitée de démon, et cependant a fait route de conserve avec elle pendant plus de quinze ans, à tel point que l'on a vu les mêmes poètes passer alternativement de l'une à l'autre, sans même se rendre compte de leurs variations; tantôt incrédules et sataniques comme Byron, tantôt Chrétiens résignés comme l'auteur de X Imitation.

Ces deux poésies, qui se sont montrées simultanément en France, en Angleterre, en Allemagne, rentrent tout-à-fait dans le principe que nous avons émis sur la loi du développement de l'art; car toutes deux sont l'expression de l'époque, toutes deux ont été engendrées par la réalité actuelle, par la nature du temps où nous vivons. Seulement l'une, la poésie que nous appelons Byronienne, sort des entrailles mêmes de la société actuelle, si je puis m'exprimer ainsi; elle découle naturellement de la Philosophie du Dix-Huitième Siècle et de la Révolution Française ; elle est le produit le plus vivant d'une ère de crise et de renouvellement, où tout a dû être mis en doute, parce que, sur les ruines du passé, l'Humanité va commencer l'édification d'un monde nouveau; tandis que l'autre, bien que progressive en ce qu'elle révèle le même besoin par son retour au Christianisme, est pour ainsi dire l'inspiration du passé voulant vivra dans le présent, le résultat d'une reprise momentanée de l'ancien ordre social et religieux dont l'Humanité, inquiète et reculant d'effroi devant l'enfantement de ses destinées nouvelles, s'est donné à elle-même une représentation avant de le délaisser à jamais : ainsi les Juifs dans le désert, marchant vers la terre promise, recommencèrent un jour à adorer les dieux d'Égypte.

La distinction de ces deux poésies est aussi importante que facile à faire; et avec elle on se rend compte de toutes les oppositions, de tous les contrastes que présente la littérature actuelle.

L une répond à l'état vrai de l'Humanité de notre temps; c'est le fond noir et profond du cœur humain dans notre époque. L'autre est comme an nuage fantastique voltigeant sur cet abîme : quand on le considère d'un pic élevé de montagne qui le domine, on aperçoit, à travers sa légèreté transparente, l'abîme obscur par-dessous; et ce nuage même,

avec ses formes chimériques et ses teintes lumineuses qui décomposent tous les rayons du ciel, c'est encore l'abîme qui, chauffé par le soleil, lui a donné naissance, et s'en couvre comme d'un voile diaphane, jusqu'à ce que le voile retombe en pluie froide dans le sein qui l'a produit.

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