DES PRINCIPES, OU 1>U LÉGISLATEUR
CHAP1TRB I.
La société moderne n'attend lias un Messie.
Commençons par déclarer que nous repoussons, comme une erreur, cette opinion qui a surgi tout-à-coup dans l'école Saint-Simonienne, et qui a pris quelque faveur même en dehors d*elt'e, auprès d'un certain nombre d'esprits, que la société moderne attend un Messie.
Il est bien vrai que l'esprit humain est aujourd'hui dans une grande crise d'enfantement, et que la société est en dissolution pour renaître. On a donc dû naturellement rapprocher l'état actuel de la société des phases antérieures de ûn et de renouvellement. Mais on en a conclu à tort que les choses se passeraient absolument comme elles se sont passées ou comme on imagine qu'elles se sont passées aux époques analogues. C'est ne pas comprendre te fond même de cette question de rénovation humaine; c'est s'arrêter à la surface. Il est bon d'apercevoir les similitudes qui peuvent se trouver entre deux époques de l'histoire; mais il est nécessaire aussi de voir les différences qui les séparent, et de ne jamais perdre de vue la loi de progrès d'une époque à une autre.
Compter sur l'apparition d'un Prophète qui, par la force de son génie et l'acclamation des peuples, organiserait la société én son propre nom,
nous semble une illusion tout-à-fait semblable à la folie de ceux qui comptent sur un Bourbon ou sur un Bonaparte, sur un des nombreux Louis XVII ou sur le «duc de Bordeaux, sur le prince Louis ou sur tout autre prétendant, pour sauver la France et l'Europe. Cestlà, il faut en convenir, la folie du vulgaire ; c'est ainsi que le vulgaire a toujours cru, avec le présent, lire dans l'avenir.
A leur tour, les gens d esprit, les hommes instruits dans l'hisloire, sont portés à se bercer d'une autre illusion, bien différente d'aspect, mais très semblable au fond. Au lieu de prendre leur Messie parmi les familles actuellement en possession de ce que l'on appelle puissance, richesse, renom, noblesse, influence, ils l'imaginent sortant par miracle de la société. Us l'investissent de génie au lieu de noblesse, de sainteté au lieu de richesse. Mais c'est toujours un homme, un législateur homme, qu'ils ont en vue, devant lequel ils se prosternent, auquel ils sacriflent. C'est un Moïse, un Lycurgue, un Mahomet, qu'ils rêvent.
Les Hébreux, courbés sous le joug des Pharaons, bâtissaient les pyramides : Moïse les fait sortir d'Égypte, et leur donne un code.
Les Lacédémoniens vivaient dans la discorde : Lycurgue vient, en |)ersuade quelques-uns, contraint les autres, et leur impose à tous des lois.
Les Arabes étaient divisés au désert : Mahomet leur fait honte de l'idolâtrie, leur enseigne l'unité de Dieu, les rassemble, au nom de cette unité même, en un corps de peuple, et fonde l'empire du Coran.
Voilà des exemples historiques décevants pour les gens instruits dont nous parlons, et qui ont fait croire à plusieurs que le drame actuel de la société finirait par quelque miracle semblable : Deus ex machiné. Mais ils ne s'aperçoivent pas que, malgré l'apparence poétique de leurs conceptions, ces conceptions ressemblent fort à celles du vulgaire, qui, parce que les Bourbons ont autrefois occupé le trône en France pendant plusieurs siècles, ou parce que Napoléon, à la suite d'une révolution, a régné quinze ans, comptent qu'il va sortir de la race des Bourbons ou de celle de Napoléon quelque grand prince qui rendra le peuple heureux et donnera le salut à la France.