‹ Œuvres de Pierre Leroux (1825-1850) (volume 2)Chapitre 103 sur 132 · APRÈS LES MASSACRES DR LA RUE TRANSNOMA IN · texte numérisé non relu

APRÈS LES MASSACRES DR LA RUE TRANSNOMA IN

Il arrive quelquefois aux cœurs les plus fermes et les plus solidement fixés dans les saintes croyances du progrès de perdre courage et de se sentir pleins de dégoût en voyant le présent. Au Seizième Siècle, quand on assassinait dans nos guerres civiles, c'était au nom de Dieu et un crucifix à la main; il s'agissait des choses les plus saintes, des choses qui, lorsqu'elles ont obtenu notre conviction et notre foi, dominent si légitimement notre nature qu'elle n'a plus qu'à obéir, et que c'est même son plus bel apanage que de s'éclipser ainsi volontairement devant la volonté divine. Biais au nom de quoi assassine-t-on aujourd'hui dans nos guerres civiles? Au nom de quel principe envoie-»!'011 lâchement par le télégraphe de* ordres impitoyable*, et transtorto6"^011 *es

• Revue Enn/clouédiaue tome LX. •

prolétaires soldats en bourreaux des prolétaires? Pourquoi notre époque a-t-elle vu des cruautés qui font souvenir de la Saint-Barthélémy? Pourquoi a-t-on fanatisé des hommes au point de leur faire égorger froidement des vieillards, des femmes, des enfants? Pourquoi la Seine a-t-elle roulé des meurtres qui rappellent les arquebusades de la fenêtre du Louvre? Ce n'est pas au nom de Dieu et du salut éternel que tout cela s'est fait : c'est au nom des intérêts matériels.

Notre siècle est donc bien vil , et nous avons dégénéré même des crimes de nos pères ! Tuer comme Charles IX ou comme Torquemada, au nom de la foi, au nom de l'Église, parce que l'on croit que Dieu le veut, parce que l'on a l'âme exaltée par la crainte de l'enfer et l'espérance du paradis, c'est avoir encore dans le crime quelque grandeur et quelque générosité. Mais avoir peur, et, à force de lâcheté, devenir cruels; être pleins de sollicitude pour des biens qu'après tout la mort vous enlèvera, et devenir féroces par avarice ; n'avoir aucune croyance sur les choses éternelles, aucune certitude sur le juste et l'injuste, et, dans ce doute absolu , s'attacher à son lucre au point de rivaliser avec le fanatisme le plus exalté, et trouver dans ces sentiments intimes des ressources assez énergiques pour égaler en un jour les jours les plus sanglants des guerres religieuses, voilà ce que nous avons va et ce qui ne s'était pas encore vu.

Je le demande, en effet, quel est le principe que les vainqueurs du jour ont mis en avant? Au nom de quelle idée avaient-ils déclaré par anticipation qu'ils légueraient à la postérité l'exemple d'une génération décimée (1)? et quel est le ressort qu'ils ont fait jouer pour gagner cette victoire? Ce n'est ni une idée, ni un principe. Chacun le sait, ce n'est un secret pour personne, les grands mots d'ordre et de justice ne cachent aujourd'hui que les intérêts des boutiques. La boutique ne va pas, ce sont les novateurs, dit-on, qui l'empêchent d'aller : guerre donc aux novateurs. Les ouvriers de Lyon s'associent pour maintenir le taux de leur salaire; voilà les intérêts de toutes les boutiques en péril par cet exemple : guerre donc et guerre à mort aux ouvriers de Lyon. Toujours an fond de tout les intérêts des boutiques. Dans ces jours de deuil si souvent renouvelés depuis trois ans, a-t-on dit au peuple : Voilà une idée sainte, juste, légitime, en vertu de laquelle tu peux tuer des hommes. Non ; mais chaque veille d'émeute on crie au peuple : Demain ton lucre sera diminué, ta recette journalière sera moindre, les satisfactions de ton corps seront gênées. Et cela a suffi, et nous avons vu des boutiquiers en costume de chasse, armés du fusil à deux coups pour viser plus juste et pour tuer deux fois au lieu d'une, aller avec Joie à la chasse aux ilotes.

(1) Jourml des Débats des premiers jours d'avril 1834.

Y a-t-il dans un tel spectacle de quoi troubler nos convictions, et nous faire douter dn progrès; et puisque nous sommes condamnés à la guerre civile, devons-nous regretter la guerre civile telle que nos ancêtres la connurent, atroce, mais religieuse, se baignant volontiers dans le sang, mais les yeux levés vers le ciel? Cette furie qui, selon le mot de Ronald, renvoyait souvent pêle-mêle innocents et coupables devant leur juge naturel , parce qu'elle sacrifiait volontiers la terre au ciel, devonsHious la regretter en présence de ce monstre d'égoïsme qui

■i n'a point de Dieu, et qui n*a, comme les harpies, que son ventre !

Autrefois il y avait la noblesse, il y avait le clergé : la noblesse avait pour maxime de ne pas s'occuper du lucre; le clergé condamnait l'usure, et regardait comme une condition inférieure la condition des mar-

: chauds. Il existait bien alors des hommes ne connaissant d'au Ire morale

que leur intérêt égoïste, et d'antre raison des choses que les calculs de leur barème -, mais ils ne donnaient pas le ton et ne faisaient pas la loi à la société, ils n'en étaient pas les arbitres et les législateurs. S'ils voulaient s'élever jusque-là et appliquer leurs règles bornées anx choses générales, ils étaient ridicules, et les poètes s'en servaient volontiers dans la comédie et dans la satire, où ils venaient immédiatement audessus des laquais. Aujourd'hui ces hommes jouent le premier rôle; la société même n'a. pas d'autre loi, d'autre principe, d'autre base ni d'autre but, que la satisfaction de leur négoce. L'Humanité n'a vécu et souffert que pour arriver au règne du prévôt des marchands. Jésus- Christ chassait autrefois les marchands du temple : il n'y a plus aujourd'hui de temples que ceux des marchands. Le palais de la Bourse a remplacé Notre-Dame ; et nous ne connaissons d'autre blason que les livres de caisse tenus en partie double. On passe d'une boutique à la Chambre des députés, et on porte dans les affaires publiques l'esprit de son comptoir. Nos ancêtres faisaient des croisades : nous, noue supputons sagement ce que coûte aux bourgeois la conquête <f Alger, et nous abandonnerons volontiers aux Anglais h civilisation de V Afrique, si cela coûte un peu cher. Le zèle de saint Vincent de Pau le parait stupide aux conseils-généraux : n'est-ce pas une iniquité révoltante que de faire payer aux riches l'entretien des enfants que le pauvre abandonne! Puisque l'argent est tout, et que l'ordre des bourgeois a remplacé nobles et prêtres, est-il étonnant que le sang d'un bourgeois ne nous paraisse pas trop payé par le sang de mille prolétaires, et n'est-il pas tout naturel de mettre l'intérêt des boutiques en parallèle avec le sang des hommes? Je tue, dit le marchand, parce qu'on me dérange dans mes affaires : c'est un dédommagement qui m'est bien dû pour la perte que j'éprouve. A ce compte, Schylock le juif avait rav^x A» vo\ûo\v tailler de la chair humaine : ne l avait-il pas achetée? Pris sous cet aspect, notre siècle est aussi bas que vvj\e.

lérêts matériels, voilà le grand mot d'ordre de la société; et bien des novateurs eux-mêmes ont ignominieusement supprimé de leur devise 1 amélioration morale et intellectuelle du peuple, pour ne conserver que l'amélioration matérielle.

Est-ce donc à dire que nous irons de plus en plus nous enfonçant dans celte voie, et que cette honte soit réservée à la France qu'après avoir proclamé dans le monde la fraternité humaine, elle se transforme en ce que Napoléon appelait avec mépris une nation de boutiquiers, soutenus dans leur avare domination par le courage facile d'une armée de stipendiés?

Nous connaissons de nobles cœurs, de hautes intelligences qui le craignent. Nous retombons, s'écrient-ils, dans la corruption romaine et dans les moeurs des barbares : à quoi nous servent dix-huit cents ans de Christianisme et les conquêtes de la science et de l'industrie?

C'est à ces cœurs généreux, mais découragés, que j'ai dessein de répondre, en m'occupant d'économie politique, c'est-à-dire de l'aspect matériel de la société. J'essaierai d'abord aujourd'hui de leur découvrir le sens de cette avidité qui se montre, il est vrai, dans toutes les classes, mais qui, chez les hommes du pouvoir, se pavane si hideuse à l'abri des baïonnettes de nos soldats; et dans des articles subséquents, je tenterai de démontrer que #t la question sociale se présente principalement de nos jours sous l'aspect d'un problème de richesse matérielle, c'est que la sctencr humaine est bien près d'en trouver la solution.

Suivant nous, donc, cette préoccupation exclusive pour les choses matérielles qui règne aujourd'hui, cette espèce de domination de l égoïsme et de la matière, n'a rien qui doive surprendre ni décourager. A toutes les époques de rénovation , en effet, la rénovation des choses matérielles a été une des formes du progrès. Toute grande évolution humaine est à la fois matérielle, morale, intellectuelle, et ne peut [>as ne pas avoir ces trois aspects. S'imaginer que le Christianisme, par exemple, ou toute autre grande révolution religieuse, a porté unique* ment dans son principe sur ce qu'on appelle le ciel et non sur les choses de la terre, sur les mœurs ou sur les idées et non sur les intérêts, serait une absurde illusion, concevable tout au plus de celui qui ne connaîtrait la fondation du Christianisme que par les sermons de son curé, mais impossible pour quiconque a jeté les yeux sur l'histoire. Le Christianisme a pu dire : « Mon royaume n'est pas de ce monde; » mais par là même il a puissamment modifié la constitution matérielle de ce

monde, en dehors duquel il dirigeait la contemplation des hommes vers un avenir mystérieux. En présence de la société païenne, fondée sur l'individualisme et l'esclavage, le Christianisme posa la vie Essénienne et la communauté des biens; et de cette forme nouvelle donnée à la vie matérielle résulta la dissolution de la société païenne, le renversement du monde romain, et par suite l'inutilité de l'esclavage et son abolition. A l'époque du Protestantisme, n'a-t-on pas vu quelque chose d'analogue? n'a-t-on pas vu alors le Christianisme, essayant de se régénérer, lutter pour les biens terrestres contre l'Église, détentrice de ces biens? Les intérêts matériels jouent un rôle immense dans la Réforme. La Réforme commence dès le quatorzième siècle par une lutte violente et générale en Europe contre les ordres religieux. C'est que les ordres religieux, cette société en communauté sans femmes et sans enfants, qui, par conséquent, n'était qu'une exception et laissait subsister en dehors d'elle la grande, la vraie société, avait cependant amassé une si énorme portion de la propriété, que l'autre société ne pouvait plus vivre; il fallut donc lui reprendre la terre et tous les instruments de travail qu'elle avait accaparés. Ainsi aux époques les plus grandes et les plus religieusement exaltées, on retrouve toujours la question de la vie matérielle.

Mais aujourd'hui il est évident que ce qui n'était qu'un caractère secondaire dans les révolutions antérieures doit devenir un caractère principal. Eu effet que voulons-nous, et où tendons -nous sur la foi de toutes les prophéties? Celui qui continue vraiment Jésus-Christ avec un cœur intelligent, et non pas comme un copiste sans intelligence, ne dit pas aussi absolument que le royaume de Dieu n'est pas sur la terre (1). Il comprend que l'époque de la réalisation doit de plus en plus approcher. Le stoïcisme de Zéoon et le stoïcisme chrétien sont avec raison relégués à leur place dans l'histoire. Ces deux doctrines ou plu* tôt cette doctrine est aujourd'hui sans valeur sociale. Ce fut le début d'une immense carrière que l'Humanité a dû suivre jusqu'à nous. Mais là où nous sommes arrivés aujourd'hui, le ciel et la terre commencent à n'être plus sans rapport et sans relation ; et, au lieu de nous retourner vers le point de départ, vers le détachement et la retraite en nousmêmes de Jésus-Christ et de Zéuon, nous devons, par les efforts de

&(l) Jésus, dans l'Évangile, celle divine prophétie, ne dit pas : Mon royaume n'est pas de ce monde; ce sont les mauvais traducteurs qui, en supprimant trois mots dans une seule phrase de S. Jean, lui ont fait dire cela. Jésus dit littéralement : Ma royauté n'est pas encore de ce temps : vûv 9k i CaaOïtfa 17 lui) oùx s<mv tvTCv9ev. Et comme sa royauté, ainsi qu'il l'explique dans le même passage, est le règne de la justice et de la vérité, et qu'il ajoute que cette royauté viendra sur la terre, il s'ensuit que, bien loin d'avoir prophétisé que les principes d'égalité ne se réaliseraient jamais sur 1% terre, Jésus a au contraire prophétisé leur résiliation, leur régne, ^t «en*». l^M») 9« LIVi. TON. I. ^

notre pensée et l'énergie de noire âme, transformer la terre de telle sorte que la justice du ciel y règne, afin de trouver un jour ce ciel si promis à nos vœux.

Par le Christianisme, a été élaborée et prêchée à tous les hommes l'idée d'un monde meilleur que celui qui existait alors, d'un monde d'égalité et de fraternité, d'un monde sans despotes et sans esclaves. Le Christianisme a relevé l'Humanité par l'espérance; il lui a annoncé mystiquement sa deslinée ; il a relié aux souvenirs de son berceau, à sa liberté primitive et naturelle, à ses traditions d'un âge d'or passé, de l'Eden et du paradis natal, le sentiment ferme et assuré d'un âge d'or à venir, d'un paradis sur la terre, où le bien régnerait après la défaite du mal. et où l'homme, racheté par la divine parole, retrouverait le bonheur, et jouirait d'une inaltérable félicité. Et, à cette prophétie, on vit la société humaine se diviser en deux : la société religieuse, indifférente aux jouissances actuelles de la terre, ou ne s'en servant que pour s'exercera l'égalité complète, à la communauté, à la non-propriété individuelle, comme symbole de ce que serait un jour la justice du ciel ; et la société laïque . qui continua , sous les enseignements de l'autre et sous son gouvernement spirituel, la vie humaine telle qu'on l'avait connue jusque-là. Or, par le Protestantisme et par la Philosophie, la société religieuse a été détruite, et il n'y a plus aujourd'hui qu'une seule société. La conséquence, je le répète, n'est-elle pas claire et évidente V N'est-il pas évident qu'il faut que les principes du monde prophétisé et attendu pendant tint de siècles par la société religieuse se réalisent de plus en plus dans la seule société qui existe aujourd'hui? Ou bien l'Humanité aurait rétrogradé et dégénéré, le Christianisme aurait été une imposture et une chimère, et tout, dans les dix-huit cents ans qui viennent de s'écouler, ne serait que comédie et déception. La terre, donc, est promise à ln justice et à l'égalité.

Le Christianisme, la Réforme, la Philosophie, se suivent comme les actes d'un drame qui tendent au dénouement. Ceux qui ne considèrent l'histoire que d une façon décousue, et page à page, doivent souvent trouver contradictoire et incohérent ce qui est harmonique et continu. En voyant la Réforme succéder au Catholicisme, et la Philosophie à la Réforme, combien de gens se scandalisent, et ne voient là que négation, discorde et incertitude ! c'est qu'ils ne comprennent pas la suite et l'engendrement des choses. Aussi pour eux, c'est la mort, c'est le néant, que ces alternatives et ces contrastes, tandis que pour nous, c'est la vie. Leurs yeux s'offusquent de profondes ténèbres, là où une éclatante lumière brille aux nôtres. Car quelle contradiction y a-t-il entre les actes successifs d'un même drame, entre les phases enchaînées et cohérentes d'une même évolution ? Il faut seulement s'élever jusqu'à saisir et contempler d'un seul regard de l'esprit l'évolution tout entière; et pour

quiconque est éclairé, cet effort n'est pas difficile-Cette prétendue anarchie du Christianisme Catholique, de la Réforme, et de la Philosophie, se succédant, se combattant tour à tour, n'est pas une énigme biep obscure, et dont le sens soit bien difficile à découvrir. Nous voyons le

r Christianisme élever d'abord au-dessus du monde son paradis mys-

tique, comme la graine qui commence à se former dans les airs, et qui attend ensuite que les vents la versent sur la terre. La Réforme vient après, qui répand la promesse dans toute la société, et, en dévastant toutes les pieuses retraites où la vie spirituelle s'était concentrée, ne fait qu'un seul peuple, qu'elle élève à la dignité spirituelle!.

i Puis à sa suite vient la Philosophie, qui étend encore ce niveau, et qui

enfin, expliquant la prophétie, interprèle le règne de Dieu sur la terré

i par la perfectibilité. Le Christianisme , le Protestantisme , la Philoso-

phie, ont donc poussé au même but, et accompli par diverses phases une même œuvre. Nous sommes à la dernière vague que la main de Dieu ait poussée jusqu'ici sur le rivage du temps : mais la conséquence

j de tous les progrès antérieurs ne saurait nous échapper, et ce coucours

évident des trois grandes phases qui se partagent les siècles dont nous

i procédons est le gage de tous les progrès à venir.

La terre, je le répète donc, est promise à la justice et à l'égalité. Les biens matériels ne sont en eux-mêmes ni bons ni mauvais. Tous les métaphysiciens en sont venus à voir dans la matière et dans les corps la limite des forces, le lieu où les intelligences finies se rencontrent et se révèlent mutuellement. Les corps et la matière sont le champ de nos facultés, le moyen nécessaire de leur exercice, le milieu dans lequel elles se manifestent. Qu'il y ait en nous, et en chacun de nous, une force, créée ou inercée, qui nous anime, nous constitue, et survit à la destruction de ce que nous appelons notre corps, c'est pour moi une évidente vérité; mais toujours est-il que cette force, soit dans cette vie, soit dans nos vies antérieures ou futures, ne s'exerce que par l'intermédiaire des corps, précisément parce qu'elle a des limites et qu'elle est finie. Aussi les Chrétiens, dans les beaux temps du Christianisme, et même pendant toute la durée du Christianisme, n'ont-ils jamais compris l'activité de l'âme à la fin des temps sans la résurrection des corps; et il a toujours été de foi que l'homme est, suivant l'expression de Bossuet, une âme et un corps unis ensemble, une intelligence destinée à vivre dans un corps. Les manichéens seuls, outrant et faussant le spiritualisme, sont entrés dans l'erreur de regarder la matière comme le mal absolu ; et, par là même, ils tombaient fatalement sous l'empire du mal, en voulant lui échapper.

loin de condamner l'usage des biens matériels, nous devons voir qu'au, cune de nos facultés les plus généreuses ne peut s'exercer sans l'intermédiaire de ces biens.

De là il suit que, tous ayant été appelés à la vie spirituelle et à la dignité d'hommes par la parole des philosophes, tous doivent s'élancer, et cela légitimement, vers la conquête des bieus matériels.

C'est sa dignité, c'est sa qualité d'homme, c'est sa liberté, c'est son indépendance, que le prolétaire revendique, lorsqu'il aspire à posséder des biens matériels; car il sait que sans ces biens il n'est qu'un inférieur, et qu'engagé, comme il l'est, dans les travaux du corps, il participe plus de la condition des animaux domestiques que de celle de l'homme.

C'est le même sentiment qui pousse ceux qui possèdent ces biens à les conserver. Certes nous ne sommes pas les apologistes des classes riches, nous sommes avec le peuple, et nous serons toujours pour les pauvres contre les privilèges des riches; mais nous savons que, quels que soient la mollesse et l'égoïsme qui régnent dans ces c lasses, les hommes absolument corrompus et mauvais sont l'exception. Dans la lutte actuelle des prolétaires contre la bourgeoisie, c'est-à-dire de ceux qui ne possèdent pas les instruments de travail contre ceux qui les possèdent, la bourgeoisie représente même, au premier aspect, plus évidemment que les prolétaires, le sentiment de l'individualité et de la liberté. Les riches possèdent cette liberté, et ils la défendent, tandis que les prolétaires sont si malheureux et en sont tellement privés, qu'un tyran qui leur promettrait de les affranchir en les enrichissant pourrait peut-être, dans leur ignorance, en faire quelque temps ses esclaves.

Nous trouvons donc bonne et légitime celte tendance de ceux qui possèdent la liberté et l'individualité à les conserver; mais pourraientils ne pas trouver également juste et légitime la demande de ceux qui ne les possèdent pas, et qui veulent les posséder?

Voilà, suivant nous, le sens et la justification de cette lutte pour les biens matériels, qui semble, au premier abord, le caractère dominant de notre époque, et qui la déshonorerait si on ne considérait pas ce qu'elle révèle, et si on n'en étudiait pas la nécessité religieuse et la portée. Cette demande des biens matériels n'a rien d'immoral : bien loin de là, elle est la suite et la conséquence de tous les progrès antérieurs de l'Humanité.

Certes, les philosophes qui ne veulent tenir pour bonne, dans la nature humaine, que la face du dévouement, doivent trouver notre époque déplorable à tous égards. Car le dévouement pur, ou le trouveraient-ils? Dans leur cœur sans doute, et dans le cœur d'un certain nombre d'hommes généreux qui prennent en main la cause du peuple.

Mais la société, vue en masse, et sous son aspect le plus vrai, ne répondrait pas à leur attente. Le dévouement tel qu'ils le sanctifient, ils ne le trouveraient ni dans les classes riches ni dans les classes pauvres, ni dans la bourgeoisie ni dans les prolétaires. Les uns veulent conserver, les autres veulent acquérir : où est le dévouement?

C'est que le dévouement pur, quelque noble qu'il soit, n'est qu'une passion particulière, ou, si l'on veut, une vertu particulière de la nature humaine, mais n'est pas la nature humaine tout entière. Un homme qui, dans toute sa vie, serait placé au point de vue du dévouement, serait un être insensé; et une société d'hommes dont la règle unique serait le dévouement, et qui regarderait comme mauvais tout acte individuel, serait une absurde société. Toute théorie donc qui voudrait se fonder sur le dévouement comme sur la formule la plus générale de la société, et qui déduirait ensuite de cette formule des lois et des institutions qu'elle aurait l'espérance d'appliquer de force à la société, serait fausse et dangereuse.

Mais, au contraire, un principe général qui représente et formule la nature humaine complète, c'est le principe de liberté et d'individualité»

Nos pères avaient mis sur leur drapeau : Liberté, Égalité, Fraternité. Que leur devise soit encore la nôtre. Ils n'avaient pas conclu de je ne sais quel système social à l'individu ; ils n'avaient pas dit : La société doit être organisée nécessairement de telle ou telle façon, et nous allons enchaîner le citoyen à cette organisation. Ils avaient dit : La société doit satisfaction à l'individualité de tous, elle est le moyen de la liberté de tous.

Le sentiment de liberté, tel que le Dix-Huitième Siècle et la Révolution Française l'ont senti et promulgué, est un immense progrès sur le dévouement ou la dévotion chrétienne, et ce serait rétrograder que de vouloir aujourd'hui organiser despotiquement la société selon les vues particulières qu'on peut avoir, au lieu de la fonder sur le principe de l'individualité et de la liberté.

Proclamez le système qui satisfera le mieux l'individualité et la liberté de tous, et ne craignez pas que le dévouement du peuple vous fasse défaut; car un tel but sera senti de tous, et c'est le seul qui puisse aujourd'hui exciter le dévouement. Mais le dévouement pour le dévouement serait une théorie aussi absurde que l'art pour l'art de certains littérateurs.

On peut faire un portrait également hideux et vrai <u YYtfHwn» a l'état d'individualité absolue et de l'homme à l'état d'oh^^ce

lue. Le principe d'autorité, même déguisé sous le beau nom de dévouement, n'est pus meilleur que le principe de l'égoîsme, se cachant sous le beau nom de liberté.

Aussi repoussons-nous de toutes les forces de notre âme le Catholicisme sous tous ses déguisements et sous toutes ses formes, soit qu'il se rattache encore, par je ne sais quelles puériles espérances, aux vieux débris qui sont à Rome avec les ruines de tant de siècles, soit que, par je ne sais quelle escobarderie, il prétende s'incarner à neuf dans Robespierre, devenu le légitime successeur de Grégoire VII et de l'inquisition. Et en même temps nous regardons comme un fléau, non moins funeste que le papisme, l'individualisme actuel, l'individualisme de l'économie politique anglaise, qui, au nom de la liberté, fait des hommes entre eux des loups rapaces, et réduit la société en atomes, laissant d'ailleurs tout s'arranger au hasard , comme Épicure disait que s'arrangeait le inonde. Pour nous, les théories papales de tout genre et les théories individualistes de toute espèce sont également fausses. Elles pourraient être funestes, si elles n'étaient également impuissantes; mais le papisme, mort depuis tant de siècles, ne prévaudra pas contre l'ère moderne tout entière, et 1ère moderne, comme nous l'avons démontré ailleurs, porte en soi la promesse et le germe d'une société, et n'est pas la destruction et la négation de toute société.

Liberté et Société sont les deux pôles égaux de la science sociale. Ne dites pas que la société n'est que le résultat, l'ensemble, l'agrégation des individus ; car vous arriveriez à ce que nous avons aujourd'hui, un épouvantable pêle-mêle avec la misère du plus grand nombre. Théoriquement vous auriez pis encore; car, la société n'étant plus, l'individualité de chacun n'a pas de limite, la raison de chacun n'a pas de règle : vous arrivez en morale au scepticisme, au doule général, absolu, et en politique à l'exploitation des bons par les méchants, et du peuple par quelques fripons et quelques tyrans.

Nais ne dites pas non plus que lu société est tout et que l'individu n'est rien, ou que la société est avant les individus, ou que les citoyens ne sont pas autre chose que des sujels dévoués de la société, des fonctionnaires de la société qui doivent trouver, bon gré mal gré, leur satisfaction dans tout ce qui concourt au but social; n'allez pas faire de la société une espèce de grand animal dont nous serions les molécules, les parties, les membres, dont les uns seraient la tête, les autres l'estomac, les autres les pieds, les mains, les ongles ou les cheveux. Au lieu que la société soit le résultat de la vie libre et spontanée de tous ceux qui la composent, n'allez pas vouloir que la vie de chaque homme soit une fonction de la vie sociale que vous aurez imaginée : car vous n'arriveriez par cette voie qu'à l'abrutissement et au despo-

tisme; vous arrêteriez, tous immobiliseriez l'esprit humain, tout en prétendant le conduire.

N'essayez pas de nous ramener le gouvernement de l'Église ; car ce n'est pas en vain que l'esprit humain a lutté pendant six siècles contre ce gouvernement, et l'a aboli.

N'essayez pas d'appliquer à notre époque ce qui a pu convenir aux époques antérieures, le principe d'autorité et d'abnégation; car précisément l'autorité et l'abnégation de la vie antérieure de l'Humanité avaient pour but d'arriver à l'individualité, à la personnalité, à la liberté. Cela fut bien autrefois, mais cela fut bien précisément à la condition que cela mènerait à un but, et qu'une fois l'Humanité arrivée * à ce but, cela cesserait d'être, et (pie co gouvernement du monde ferait, place à un autre.

Nous sommes pourtant aujourd'hui la proie de ces deux systèmes exclusifs de l'individualisme et du socialisme, repousses que nous sommes de la liberté par celui qui prétend la faire régner, et de l'association par celui qui la prêche.

Les uns ont posé en principe que tout gouvernement devait un jour disparaître, et en ont conclu que tout gouvernement devait dès à présent être restreint aux plus étroites dimensions: ils ont fait du gouvernement un simple gendarme chargé d'obéir aux réclamations des citoyens. Du reste, ils ont déclaré la loi athée de toute manière, et l'ont bornée à régler les différends des individus quant aux choses matérielles et à la distribution des biens d'après la constitution actuelle de la propriété et de l'héritage. La propriété ainsi faite est devenue la base de ce qui est resté de société entre les hommes. Chacun, retiré sur sa motte de terre, devenait souverain absolu et indépendant; et toute l'action sociale se réduisait à faire que chacun restât maître de la motte de terre que l'héritage, le travail, le hasard, ou le crime lui avaient procurée : Chacun chez soi, chacun pour soi. Malheureusement le résultat d'un tel abandon de toute providence sociale est que chacun n'a pas sa motte de terre, et que la part des uns tend toujours à augmenter, celle des autres à diminuer; le résultat bien démontré est l'esclavage absurde et honteux de vingt-cinq millions d'hommes sur trente.

Les autres, au rebours, voyant le mal, ont voulu le guérir par un procédé tout différent. Le gouvernement, ce nain imperceptible dans le premier système, devient dans celui-ci une hydre géante qui embrasse de ses replis la société tout entière. L'individu, au contraire, ce souverain absolu et sans contrôle des premiers, n'est plus qu'un sujet humble et soumis : il était indépendant tout-à-l'heure, n pouvait penser et vivre suivant les inspirations de sa nature- ^ ^oua devenu fonctionnaire, et uniquement fonctionnaire: il est *u cgvtjcvtfûtè, \\ a

une doctrine officielle à croire, et l'inquisition à sa porte. L'homme n'est plus un être libre et spontané, c'est un instrument qui obéit malgré lui, ou qui, fasciné, répond mécaniquement à l'action sociale, comme l'ombre suit le corps.

Tandis que les partisans de l'individualisme se réjouissent ou se consolent sur les ruines de la société, réfugiés qu'ils sont dans leur égoîsme, les partisans du socialisme (t), marchant bravement à ce qu'ils nomment une époque organique, s'évertuent à trouver comment ils enterreront toute liberté, toute spontanéité sous ce qu'ils nomment

Les uns, tout entiers au présent et sans avenir, sont arrivés aussi à n'avoir aucune tradition , aucun passé. Pour eux la vie antérieure de l'Humanité n'est qu'un rêve sans conséquence. Les autres, transportant dans l'étude du passé leurs idées d'avenir, ont repris avec orgueil la ligne de l'orthodoxie catholique du Moyen-Age, et ils ont dit anathème à toute 1ère moderne, au Protestantisme et à la Philosophie.

Demandez aux partisans de l'individualisme ce qu'ils pensent de l'égalité des hommes : certes ils se garderont de la nier, mais c'est pour eux une chimère sans importance ; ils n'ont aucun moyen de la réaliser. Leur système, au contraire, n'a pour conséquence que la plus infâme inégalité. Dès lors leur liberté est un mensonge, car il n'y a que le très petit nombre qui en jouisse; et la société devient, par suite de

(1) Il est évident que, dans tout cet écrit, il faut entendre par socialisme le socialisme tel que nous le dt> finissons dans cet écrit même, c'est-à-dire l'exagération de l'idée d* association, ou de société. Depuis quelques années, on s'est h ni m o à appeler socialistes tous les penseurs qui s'occupent de réformes sociales, tous ceux qui critiqoeot et réprouvent l'individualisme, tous ceux qui parlent, sous des termes différents, de providence sociale, et de la solidarité qui unit ensemble non seulement 1rs membres d'un État, mais l'Espèce Humaine tout entière; et, à ce titre, nous-méme, qui avons toujours comhatlu le socialisme absolu, nous sommes aujourd'hui désigné comme socialiste. Nous sommes socialiste sans doute, mats dans le sens ou nous le sommes ; nous sommes socialiste, si I on veut entendre par socialisme la Doctrine qui ne sacrifiera aucun des termes de la formule : Liberté, Fraternité, Égalité, Unité, mais qui les conciliera tous. (1847.) — Je ne puis que répéter ici, à propos de l'emploi du mol Socialisme dans tout ce morceau, ce que j'ai dit précédemment (p:*ges 121 et 160 de ce Volume). Quand j'inventai le terme de Socialisme pour l'opposer au terme d'Individualisme, je ne m'attendais pas que, vingt ans plus tard, ce terme serait employé pour exprimer, d'une façon générale, la Démocratie religieuse. Ce que j'attaquais sous ce nom, c'étaient les faux systèmes mis en avant par de prétendus disciples de , Saint-Simon et par de prétendus disciples de Rousseau égarés à la suite de Robespierre et de Rabœuf , sans parler de ceux qui amalgamaient à la fois Saint-Simon et Robespierre avec de Haistre et Bonald. Je renvoie le lecteur à V Histoire du Socialisme (qu'il trouvera dans un des volumes suivants de celte édition), me contentant do prolester contre ceux qui oui pris occasion de là pour me trouver en contradiction avec moi-même. (1850.)

l'inégalité, un repaire de fripons et de dupes, une sentine de vice, de souffrance, d'immoralité et de crime.

Demandez aux partisans du socialisme absolu comment ils concilient la liberté des hommes avec l'autorité, et ce qu'ils font, par exemple, de la liberté de penser et d'écrire : ils vous répondront que la société est un grand être dont rien ne doit troubler les fonctions.

Nous sommes ainsi entre Cbarybde et Scylla , entre l' hypothèse d'un gouvernement concentrant en lui toutes les lumières et toute la moralité humaine, et celle d'un gouvernement destitué par son mandat même de toute lumière et de toute moralité ; entre un pape infaillible d'un côté et un vil gendarme de l'autre.

Les uns appellent liberté leur individualisme, ils le nommeraient volontiers une fraternité : les autres nomment leur despotisme une famille. Préservons-nous d une fraternité si peu charitable, et évitons une famille si envahissante.

Jamais, il faut l'avouer, les bases mêmes de la société n'ont été plus controversées. Qu'on parle d'égalité aujourd'hui , qu'on montre la misère et l'absurdité du mercantilisme actuel, qu'on flétrisse une société où les hommes désassociés sont non seulement étrangers entre eux, mais nécessairement rivaux et ennemis, tous ceux qui ont au fond du cœur l'amour des hommes, l'amour du peuple, tous ceux qui sont ûls du Christianisme, de la Philosophie et de la Révolution, s'enflamment et approuvent. Mais que les partisans du socialisme absolu viennent à exposer leurs tyranniques théories, qu'ils parlent de nous organiser en régiments de savants et en régiments d'industriels, qu'ils s'avancent jusqu'à déclarer mauvaise la liberté de la pensée, à l'instant même vous vous sentez repoussé, votre enthousiasme se glace, vos sentiments d'individualité et de liberté se révoltent , et vous vous rejetez tristement daus le présent par effroi de celte papauté nouvelle, écrasante, absorbante, qui transformerait l'Humanité en une machine, où les vraies natures vivantes, les individus, ne seraient plus qu'une matière utile, au lieu d'être eux-mêmes les arbitres de leur destinée.

Ainsi l'on reste dans la perplexité et dans l'incertitude, également attiré et repoussé par deux aimants contraires. Oui, les sympathies de notre époque sont également vives, également énergiques, qu'il s'agisse de liberté ou d'égalité, d'individualité ou d'association. La foi à la société est complète, mais la foi à l'individualité est également complète. De là suit et un égal entraînement vers ces deux buts désirés et un égal éloignement de l'exagération exclusive de l'un ou de l'autre, une égale horreur soit de l'individualisme, soit du socialisme.

Cette disposition , au reste, n'est pas nouvelle; elle existait déjà dans la Révolution; les hommes les plus avancés l'éprouvaient. Prenez la Déclaration oW Droits de Robespierre : vous y trouverez formulé de

la manière la plus énergique et la plus absolue le principe de société, en vue de 1 égalité de tous; mais, deux lignes plus haut, vous trouverez également formulé de la manière la plus énergique et la plus absolue le principe de l'individualité de chacun. Et rien qui unisse, qui harmonise ces deux principes, placés ainsi tous deux sur l'autel ; rien qui concilie ces deux droits également infinis et sans limites, ces deux adversaires qui se menacent, ces deux puissances absolues et souveraines qui s'élèvent toutes deux jusqu'au ciel et qui envahissent chacune toute la terre. Ces deux principes se nomment , et vous ne pouvez vous empêcher de les reconnaître, car vous en sentez la légitimité dans votre cœur; mais vous sentez en même temps que, nés tous deux de la justice, ils vont se faire une guerre atroce. Aussi Robespierre et la Convention n'ont-ils pu que les proclamer tous deux, et ensuite la Révolution a été le sanglant théâtre de leur lutte : les deux pistolets chargés l'un contre l'autre avaient fait feu.

• Nous en sommes encore nu même point, avec deux pistolets chargés

et dans des directions opposées. Notre âme est la proie de deux puissances égales et eç apparence contraires. Notre perplexité ne cessera que lorsque la science sociale sera parvenue à harmoniser ces deux principes, lorsque nos deux tendances seront satisfaites. Alors un immense contentement succédera à celte angoisse.

En attendant ce moment désiré, si l'on nous demande notre profession de foi, nous venons de la faire, et nous sommes prêts à la répéter; la voici : nous ne sommes ni individualistes ni socialistes, en prenant ces mots dans leur sens absolu. Nous croyons à l'individualité, à la personnalité, à la liberté; mais nous croyons aussi à la société.

La société n'est pas le résultat d'un contrat. Par cela seul que des hommes existent, et ont entre eux des rapports, la société existe. Un homme ne fait pas un acle et n'a pas une pensée qui n'intéresse plus ou moins le sort des autres hommes. Il y a donc nécessairement et divinement communion entre les hommes.

Oui, la société est un corps, mais c'est un corps mystique, el nous n'en sommes pas les membres, mais nous y vivons. Oui, chaque homme est un fruit sur l'arbre de l'Humanité; mais le fruit, pour être le produit de l'arbre, n'en est pas moins complet et parfait en lui-même; il contient en germe l'arbre qui l'a engendré; il deviendra lui-même arbre, lorsque l'autre tombera vieillard sous le choc des vents, et ce sera lui qui rajeunira la nature. Ainsi chaque homme reflète en son

sein la société fout entière ; chaque homme est d'une certaine façon la manifestation de son siècle, de son peuple et de sa génération ; chaque homme est l'Humanité; chaque homme est une souveraineté ; chaque homme est un droit, pour lequel le droit est fait, et contre lequel aucun droit ne peut prévaloir.

Parce que corporellement je Yis dans l'atmosphère, et que je ne peux vivre un instant sans respirer, suis-je une portion de l'atmosphère ? Parce que je ne puis vivre d'aucune manière sans être en rapport et en communion avec le monde extérieur, suis-je une portion de ce monde? Non ; je vis avec ce monde et dans ce monde : voilà tout.

Et de même, parce que je vis dans la société des hommes et par cette société, suis-je une portion, une dépendance de cette société? Non, je suis une liberté destinée à vivre dans une société.

L'individualité absolue a été la croyance de la plupart des philosophes du Dix-Huitième Siècle. C'était un axiome en métaphysique, qu'il n'existait que des individus, et que tous les prétendus êtres collectifs ouuniversaux, tels que Société, Patrie, Humanité, etc., n'étaient que des abstractions de notre esprit. Ces philosophes étaient dans une grave erreur. Ils ne comprenaient pas ce qui n'est point tangible par les sens; ils ne comprenaient pas l'invisible. Parce qu'après qu'un certain temps s'est écoulé, la mère se sépare du fruit qu'elle portait dans ses entrailles, et que la mère et son enfant forment alors deux êtres distincts et séparés, nierez-vous le rapport qui existe entre eux; nierez-vous ce que la nature vous montre même par le témoignage de vos sens, à savoir que cette mère et cet enfant sont l'un sans l'autre des êtres incomplets, malades, et menacés de mort, et que le besoin mutuel, aussi bien que l'amour, en fait un être composé de deux êtres? 11 en est de même de la Société et de l'Humanité. Loin d'être indépendant de toule société et de toute tradition, l'homme prend sa vie dans la tradition et dans la société. Il ne vit que parce qu'il a foi dans uu certain présent et dans un certain passé. Chaque homme, comme chaque génération d'hommes, puise sa sève et sa vie dans l'Humanité. Mais chaque homme y puise sa vie en vertu drs facultés qu'il a en lui, en vertu de sa spontanéité propre. Il reste donc libre, quoique associé. Il est divinement uni à l'Humanité ; mais l'Humanité, au lieu de l'absorber, se révèle en lui.

S'il y a encore dans le monde tant d'hommes misérables et vicieux, si tous nous sommes atteints de vice et de misère, cela nous découvre l'ignorance et l'immoralité qui affligent encore l'Humanité. Si l'Humanité était moins ignorante et plus morale, il n'y aurait plus dans le monde tant d'êtres misérables et vicieux.

Nous sommes donc tous responsables les uns des autres. Nous sommes unis par un lien invisible, il est vrai, mais plus clair et plus

évident pour l'intelligence que ne l est pour les yeux du corps la matière.

De ià il suit qu'une charité mutuelle est un deToir.

De là il suit que l'intervention de l'homme pour l'homme est un

oc voir.

De là suit enfin la condamnation de l'individualisme.

Nais de là suit aussi, et avec une égale force, la condamnation du socialisme absolu.

Si Dieu avait voulu que les hommes fussent des parties de l'Humanité, il les aurait enchaînés l'un à l'autre dans un grand corps, comme les membres de notre corps sont enchaînés l'un à l'autre. Vouloir enchaîner ainsi les hommes, ce serait comme si, ayant reconnu le lien invisible qui unit la mère et l'enfant, et qui ne fait qu'un seul être des deux, vous vouliez nier, à cause de cela, leur personnalité et les enchaîner l'un à l'autre. Vous les ramèneriez par là à l'état antérieur où ils ne faisaient strictement qu'un seul être; et, en raison de ce qu'ils sont maintenant, vous constitueriez un état monstrueux et aussi anormal que l'état de séparation absolue où vous auriez voulu d'abord les tenir. Ils sont deux, mais ils sont unis ; il y a entre eux relation et communion, mais il n'y a pas idtntité. L'être un qui les réunit, c'est Dieu, qui vit à la fois dans l'un et dans l'autre; et s'il les a séparés, c'est afin qu'ils eussent chacun leur vie individuelle, bien qu'ils se rapportent l'un à l'autre, et que sous le rapport qui les unit ils ne fassent qu'un seul être. U y a plus, il est évident que la vie commune qui les unit sera d'autant plus énergique, que leur vie individuelle sera plus grande. Si la mère est heureuse, l'enfant sera heureux ; et si l'âme de l'enfant s'ouvre à l'enthousiasme et à la vertu, l'amour de la mère s'en exaltera. Ainsi le corps social sera plus heureux et plus puissant par l'individualité de tous ses membres, que si tous les hommes eussent été enchaînés l'un à l'autre.

Nous arrivons ainsi à cette loi, aussi évidente et aussi certaine que les lois de la gravitation : o La perfection de la société est en raison de la liberté de tous et de chacun. »

En définitive, adopter soit l'individualisme, soit le socialisme, c'est ne pas comprendre la vie. La vie consiste essentiellement dans la relation divine et nécessaire d'êtres individuels et libres. L'individualisme ne comprend pas la vie; car, il nie cette relation. Le socialisme absolu ne la comprend pas davantage; car, en faussant cette relation, il la détruit. Nier la vie ou la détruire, voilà l'alternative de ces deux systèmes, dont l'un, par conséquent, ne vaut pas mieux que l'autre.

DE

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