ANGLAISE
Malgré tant d'attaques dirigées contre clleL l'Économie Politique Anglaise se soutient encore. Hais, comme un vieillard bien débile, c'est maintenant aux soins délicats des femmes qu'elle est confiée; on amuse sa décrépitude avec des histoires enfantines et des contes de fées. Le lord-chancelier Brougham l'a remise solennellement aux mains de miss Harriett Martineau, déclarant que cette dame, en édifiant convenablement John Bull par ses jolies historiettes sur la théorie de Maltbus, avait plus servi l'Angleterre que lui et tous ceux qui avant lui s'étaient assis sur le sac de laine. Plusieurs autres dames spirituelles se sont montrées, dans cette escrime économique, les dignes rivales de la favorite de M. Brougham, et parmi elles se distingue assurément madame Marcet, auteur de Conversations sur V Économie Politique et du livre que nous annonçons (t).
Gomment se peut-il que la Théorie Anglaise ait encore tant de crédit?
* Cet article parut dtosle National, numéro du ti octobre 1835.
(1) Il s'agissait d'UQ livre intitulé : Notions de John Hopkin$ sur l'Économie Politique.
C'est qu'elle n'a pas été attaquée par des raisons directes, par des arguments pris dans l'ordre même des idées que la science économique embrasse. Après tant de critiques tirées du sentiment, tant de victorieuses réprobations lancées contre cette fausse Théorie au nom de la morale et do la charité, tant de vertueuses protestations inspirées par les dogmes politiques que nos pères nous ont légués, il reste encore une bonne œuvre à faire, et si importante que nous en connaissons peu qu'on puisse lui comparer. C'est d'inventer un ordre d'arguments uniquement puisés dans les phénomènes économiques eux-mêmes, indépendammentdc toutes les considérations tirées de la justice, de l'équité, de la morale, de la charité, de légalité |>oli tique, ou d'un idéal de société toujours controversable.
En effet, quand on a bien et duement terrassé l'Économie Politique Anglaise au nom de tous ces principes, quand on l'a bien souffletée et fait rougir, quand on a bien suscité contre elle tous les sentiments qui vibrent aujourd'hui au cœur de tous les hommes généreux, elle n'en subsiste pas moins, toute flétrie, toute déshonorée qu'elle puisse être. L'égoïsme et la paresse d esprit peuvent encore aller s'entretenir et s'alimenter à ce fantôme. Beaucoup d'honnêtes gens même, et des plus sympathiques, tout émus qu'ils soient de vos raisons, n'en resteront pas moins persuadés de la solidité de cette prétendue science. Son apparente précision, ses formules pédantes, répétées avec ferveur dans les deux inondes pendant un demi-siècle, les altéreront malgré eux; et, an lieu de la nier vigoureusement, comme on nie un sophisme qui vous révolte, même alors qu'où ne saurait en débrouiller la subtilité, ils aimeront mieux croire que le fait et le droit ne sauraient s'accorder, que tout idéal un peu passable n'est pas susceptible de réalisation, que si le cœur est d un coté, la raison est de l'autre, que vous, qui avez parlé morale et charité, vous êtes un rêveur, mais que Smith et ses disciples sont les hommes raisonnables. Que sais-je ! ils pourront bien arriver à voir là une preuve de la vérité de cette prophétie du Christianisme : « Mon royaume n'est pas de ce monde. »
En France, les idées politiques ont fait tant de chemin, certains principes sont si bien incarnés aujourd'hui dans les jeunes générations, que rien de contraire ne saurait prévaloir. Il a donc suffi de bien démontrer que cette Economie Politique Anglaise, qui nous fut importée sous la Restauration, était la négation même de nos principes d'unité et d'égalité; il a suffi de rallumer le foyer ardent de la Philosophie et de la Révolution, pour dissiper ce nuage de subtilités. Mais l'Angleterre, l'Allemagne, les États-Unis, n'ont pas au mêmedegré que nous l'attachement à notre dogme politique. La nécessité et la légitimité de l'émancipation des classes inférieures n'y est pas, il s'en faut de beaucoup, aussi nettement sentie. Le désir qui nous enflamme, la passion de bien public
et de progrès qui nous anime, ne régnent pas aussi puissamment dans ces divers pays. On y vit encore sur le vieux fonds d'idées de l'Économisme. Autour de l'arbre planté par Adam Smith, il a poussé une vaste forêt de rejetons qui occupent le sol et interceptent la lumière. 11 est donc bon, il est souverainement utile qu'à rencontre de ces raisonneurs obstinés au culte de l'individualisme et de la concurrence, il se montre en France des hommes habiles à parler leur langue, et qui réfutent leurs erreurs. A la longue il faudra bien que l'on sache à Londres, à Édimbourg, et à New-York, que les formules économiques ayant cours ont été démontrées fausses, indépendamment de tout système politique. A ceux qui les rejetteront à ce titre, on ne pourra plus répondre par le reproche de Saint-rSimonisme ou de Républicanisme. Ce sera un combat à armes égales, définitions contre définitions, formules contre formules; et comme c'est sur l'observation que se fonde l'Économie Politique Anglaise, c'est aussi sur l'observation que sera fondée la science nouvelle; mais, de plus, elle démontrera que l'observation des économistes de l'école de Smith est superficielle, incomplète, et essentiellement relative à des phénomènes passagers, qu'elle a pris pour constants et immuables.
Le grand tort, en effet, de l'Économie Politique Anglaise, est de s'être arrêtée à X explication pure et simple de ce qui se passe aujourd'hui dans la production et la distribution de la richesse, sans étendre aucunement ses regards ni sur le passé ni sur l'avenir; d'où il est résulté que ses démonstrations n'ont aucune valeur pour nous guider vers l'avenir ou nous faire comprendre le passé, et que, suffisantes quand on les applique aux phénomènes actuels, elles sont complètement stériles ou fausses quand on veut en tirer quelque conséquence , parce qu'elles n'atteignent en aucune façon la loi du développement des phénomènes. Car enfin, pour qui croit au progrès de la société, il doit y avoir, dan» l'ordre matériel pris en lui-même, c'estrà-dire dans la succession des faits purement économiques à travers la durée des siècles, un passage pour aller du présent à l'avenir, comme il y en a eu pour aller du passé au présent : certes, il serait absurde de soutenir que la production et la distribution de la richesse se sont toujours accomplies d'après les lois qui les régissent aujourd'hui. Si donc on nous donne , comme une science faite et parfaite, de prétendues lois générales qui ne s'appliquent qu'au présent , et qu'on veuille en leur nom , et en vertu de leur irréfragable autorité, nous clore et nous enfermer dans ce présent, on nous trompe et on nous aveugle de la manière la plus funeste ; car oo nous ôte, avec l'espérance, toute intuition de l'avenir.
De là il est arrivé que, révoltés justement des conséquences de la Théorie Anglaise , beaucoup ont nié l'existence d'une science parlicu-
lière de l'Économie Politique, et ont fait de la matière de cette science un pur détail de la politique. Mais nous ne sommes pas de cet avis ; car nous croyons que le développement de l'Humanité, sous le rapport des faits matériels de production et de richesse, doit avoir une loi, et qu 'on peut découvrir cette loi.
Les observateurs et les penseurs de 1 École Anglaise ont fait ce qu'on pourrait appeler de la statique : cela devait être, parce qu'il n'y avait pas possibilité alors d'imaginer de faire de la mécanique -, car la société paraissait immobile. On les a attaqués d'abord avec des hypothèses , des systèmes purement politiques qui rompaient complètement avec le présent et le passé, de vrais châteaux en Espagne bâtis merveilleusement en l'air, comme par la baguette des fées : cela devait arriver encore. Ce qu'il faudrait aujourd'hui, ce serait, sans nier ni perdre de vue le réel et le présent, expliquer la suite des changements et le développement des phénomènes économiques en eux-mêmes, ce qui conduirait inévitablement, au rebours de la Théorie Anglaise, à ouvrir une issue vers l'avenir, et servirait, au besoin, de guide à la politique.
Il est bien évident, d'ailleurs, que nous ne regardons pas comme ayant été inutile toute l'élaboration d'idées qui a eu lieu sur cette matière depuis les belles recherches d'Adam Smith et dans sa voie. Combien de fois, dans les sciences , n'a-t-on pas commencé par résoudre des cas particuliers avant de s'élever aux lois générales? A un certain point de vue, on peut même dire que la véritable Économie Politique sera, à bien des égards, moins une innovation complète que la rectification et le perfectionnement des formules économiques actuelles.
Au reste , cette science nouvelle , que nous appelons de nos vœux , n'est pas autant qu'on pourrait le croire un desideratum, comme parle Bacon ; et si, au lieu d'avoir à entretenir aujourd'hui nos lecteurs des Contes de madame Marcet, sur les grandes vérités de l'Économisme Anglais, nous avions à leur parler de travaux tout récents qui se sont produits en France , nous pourrions essayer d'exposer quelques-unes de ces formules nouvelles, contradictoires aux formules anglaises. Mais ce serait un sujet trop grave peut-être, et qui demanderait à être traité méthodiquement! Bornons-nous aux Contes de madame Marcet, qui résument agréablement tous les aphorismes et toutes les découvertes de l'École Anglaise, et commençons par son premier Conte, intitulé le Pauvre et le Riche, où l'on démontre que le luxe des riches est la condition essentielle de f existence des pauvres. Qu'on ne cherche pas d'ailleurs dans la forme littéraire et artistique de l'ouvrage de madame Marcel beaucoup plus de charme qu'on n'en trouve dans ces sortes de suppositions dont les auteurs de traités d'algèbre ont coutume de se servir pour présenter leurs problèmes.
John Hopkins, pauvre laboureur chargé d'une nombreuse famille, voyant que ses gains très modiques ne pouvaient suffire à son entretien, résolut de s'adresser à une fée et d'implorer son secours.
« Hélas ! lui dit-il, je passe nia vie dans les angoisses de la misère, » ayant à peine de quoi nourrir mes enfants, tandis que le seigneur de » ce village, qui demeure ici près, dans ce beau domaine, n'a rien à » faire qu'à se promener dans des carrosses dorés au milieu de ses fils » et de ses filles, qui sont élevés dans toutes les recherches du luxe et 9 de la délicatesse.
» — C'est vraiment pitoyable, mon honnête ami, répondit la fée, et a je suis prête à faire tout ce qui dépendra de moi pour vous aider, toi » et tes semblables, à sortir de cette détresse. Faut-il détruire d'un coup » de ma baguette ces brillants équipages, ces somptueux habits et ces » mets délicats, dont l'existence, si voisine de ta misère, te blesse et » t'afflige?
» — Puisque vous êtes si obligeante, reprit John dans la joie de son » cœur, il vaudrait mieux tout d'un temps anéantir toutes les richesses ; n car si vous vous borniez à appauvrir mon riche voisin, il aurait re- » cours à ses amis, qui viendraient à son aide; il me semble qu'il ne » vous en coûterait pas davantage de rendre la ruine complète. Ainsi » donc, je vous en prie; un coup de baguette qui extirpe la racine » malfaisante avec ses rejetons. »
La malicieuse fée consent à cette demande. Il faut voir alors quelle grêle de maux de toutes sortes pleut sur le pauvre homme, qui, croyant atteindre seulement ses ennemis les riches, s'est perdu lui-même en les perdant. Lui et ses enfants, n'ayant plus, comme on dit, de débouchés pour leur travail, tombent dans l'inactivité, et, par une conséquence immédiate pour des gens de cette sorte, dans la misère et la souffrance. Ils ont la vigueur du corps, de la bonne volonté, de l'intelligence, du génie même, si l'on veut : mais qu'en faire? Le riche, à qui il est défendu de se livrer à tous les caprices de son imagination, à toutes les fantaisies de sa nature, réduit à l'usage des choses de première nécessité, obligé d'être sage, tempérant, moral, ne demande plus à l'ouvrier qu'un service fort mitigé. Toute industrie se ralentit, s'amoindrit, ou s'immobilise; la production diminue; et tandis que le riche peut encore vivre, le pauvre meurt de faim. John voit ses enfants, congédiés des ateliers et des manufactures, lui retomber sur tes bras, faute d'ouvrage; et lui-même n'est plus employé que trois jours sur six, parce que le seigneur, n'ayant plus besoin d'un si grand revenu, ne fait plus cultiver que la moitié de ses terres. John Hopkins court bien vite vers la fée, et, rétractant son souhait téméraire, la supplie de rétablir les choses dans leur ancien état.
Voilà donc la morale du Conte! Que le peuple ne soit pas envieux
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du luxe des riches; mais qu'au contraire tous les prolétaires, jusqu'au plus délaissé, jusqu'au malheureux qu'on porte sur une civière mourir à l'hôpital, se disent, en voyant les équipages et les laquais brodés, et les maîtresses parées, et les palais et les hôtels, et en pensant aux orgies tristes ou joyeuses qui s'y passent : « Voilà nos bienfaiteurs et la source de notre existence. Tout cela est providentiellement uni à notre destinée. Si ces riches se retiraient de nous, il nous faudrait mourir; si ce luxe qui nous blesse cessait, la vie à l'instant même s'arrêterait pour nous. Ce luxe, insensés que nous sommes, c'est notre corne d'abondance, c'est la terre où nous plantons nos racines. Au lieu de le haïr, nous devrions le bénir et l'aimer, car c'est par lui que Dieu nous donne notre pain quotidien. Ce n'est pas de la jalousie, mais de le reconnaissance que nous devons à ceux qui dépensent et jouissent aûn de nous faire travailler. Dieu a arrangé immuablement les choses de celte façon, et la religion c'est de le bénir pour nous avoir permis de nous chauffer au soleil bienfaisant des riches. »
Oh ! la belle science, qui fait si bien concevoir la chaîne qui unit l'existence des uns à celle des autres! Il a fallu un bien grand génie aux économistes pour découvrir de pareilles vérités; il leur a fallu une observation bien profonde et une bien haute philosophie pour pénétrer jusque-lù dans la nature des choses ! Vraiment, la science qui apprend cela, et qui ne va pas au-delà, est parfaite et accomplie ; elle voit clairement que ceux qui ne possèdent pas les instruments de travail sont dans la dépendance absolue de ceux qui les possèdent, et que, par conséquent, si les seuls consommateurs libres ne veulent pas consommer ou sont empêchés de consommer, les autres, cessant de travailler, meurent de faim. Oh! l'admirable science, je le répète, qui explique le fait par le fait, et qui, aux souffrants du monde, répond comme le médecin de Molière : « Voilà pourquoi votre fille est muette! »
Eh bien ! oui, savants économistes, et vous aussi, aimables dames qui mettez si proprement l'Économie Politique en Contes, il est certain que c'est la consommation des riches, ou, pour parler avec précision, de ceux qui possèdent les instruments de travail, qui fait vivre ceux qui ne possèdent pas ces instruments.
Mais, s'il en est ainsi, vous avez eu grand tort d'ériger en axiome que la production est réglée par la consommation. Vous auriez dû dire que la production est uniquement réglée par la consommation des riches. La production, en effet, ne peut en aucune façon relever de la consommation des ouvriers, puisque cette dernière, qui se traduit par une augmentation de production, et partant de travail, dépend entièrement de l'occupation même de ces ouvriers. Votre John Uopkins aurait beau vouloir consommer et produire pour sa consommation personnelle, après que la fée a réalisé son souhait; il ne saurait y parvenir, malgré tout son
besoin et tous ses efforts; et si son seigneur n'avait pas encore besoin de lui, le pauvre homme ne serait même pas employé trois jours de la semaine sur six. Ainsi elle est grande, elle est grossière, l'erreur que l'École Anglaise a formulée par ces mots : « La production est toujours » en rapport avec la consommation; toujours elle se trouve réglée par » cette dernière. »
Nous irons donc plus loin que vous, et nous dirons que la souffrance des classes inférieures tient fondamentalement à ce que les riches, ces consommateurs par la grâce de Dieu, ne consomment pas assez, ou bien, si vous voulez, à ce qu'il n'y a pas assez de riches pour activer la production. Comment moins d'un million de consommateurs de ce genre, qui existent en France, suffiraient-ils au besoin d'activité de plus de trente millions d'hommes, qui n'ont la permission de se servir des instruments de travail, qu'autant que les autres en demandent l'emploi et en profitent?
Économistes, les ouvriers et les pauvres sont les parasites des richet : voilà ce qui est, voilà ce que vous avez pressenti, quoique vous n'ayez pas osé le dire dans la formule que nous venons de citer, et qui est la base de toute votre science babil larde et menteuse. Pourtant, vous l'avez pressenti; car toute votre sollicitude, toute votre pitié pour les souffrances des pauvres et des ouvriers, vous ont fait tourner les regards vers la classe des riches. Qu'avez-vous donc découvert, que pouviez-vous découvrir pour remédier à ces souffrances? Hélas! toutes les analyses de l'École Anglaise n'aboutissent, en définitive, qu'à prêcher l'immoralité des excès et le vice aux classes élevées, l'immoralité de l'abnégation et la souffrance aux classes inférieures.
Pourquoi ces mêmes économistes qui, dans la question du luxe, ont si bien vu que l'existence de l'ouvrier et du pauvre était liée an luxe des riches, ont-ils formulé comme ils ont fait, c'est-à-dire sans aucune précision, la loi qui règle la production?
C'est qu'occupés du présent qu'ils avaient sous les yeux, ils ne se sont jamais douté que ce présent pourrait changer. Pour nous, comme nous l'avons déjà dit, ce qui embrasse la série des évolutions de l'Humanité, ce qui arrive jusqu'à atteindre la loi du développement successif des phénomènes, voilà seulement ce que nous appelons la science : tout ce qui n'est pas cela, tout ce qui n'est pas fondé sur une métaphysique assez profonde pour embrasser à la fois le passé, ou plutôt les divers passés, le présent et l'avenir des faits économiques, ne mérite pas un pareil nom. Eux, au contraire, le présent, pris isolément et en lui-môme, les a aveuglés, éblouis, extasiés. Satisfaits de voir les rouages et l'enchaînement de ce présent, ils se sont imaginé que ces rouages demeureraient toujours les mômes. 11 semble que, dans leur puéril conteo-
tement d'avoir expliqué le fait présent, ils auraient été fâchés qu'un avenir meilleur, ou même l'espoir consolateur d'un tel avenir, vînt obscurcir la valeur de leur découverte et faire soupçonner leur génie de n'avoir pas atteint du premier coup le fond des choses. Ne concevant donc pas qu'il puisse jamais y avoir aucun changement dans la constitution de la société sous le rap(K>rt de la propriété ou de l'usage des instruments de travail, ils ont hardiment et sans hésiter émis leur formule : a La production est réglée par la consommation. °
Cest ainsi qu'à leur suite madame Marcet, quand elle raconte que le seigneur de John Hopkins, gêné par la loi somptnaire, se décida à laisser la moitié de ses terres en friche, ce qui ôta au pauvre John trois jours de travail sur six, ne se doute pas que son argument puisse souffrir l'ombre d'une objection, et qu'on puisse lui demander: «Est-ce que le seigneur sera toujours libre de laisser ses terres en friche? et si John et les enfants de John, c'est-à-dire l'universalité du peuple, ne voulaient pas souffrir de tels caprices, et voulaient que ce que Dieu a créé pour produire produisit, les choses ne changeraient-elles pas beaucoup d'aspect, et la solution serait-elle toujours aussi fatale à John? »
Persuadés, donc, de l'immuabilité des choses humaines, les économistes auraient cru alonger fort inutilement leur discours en disant que la production est, en définitive, uniquement réglée par la consommation des riches. A quoi servait, suivant eux, de mentionner les riches en cette affaire? Riches et pauvres, capitalistes et ouvriers, propriétaires des instruments de travail et prolétaires, n'avaient-ils pas, sous le rapport de la production et de la consommation, un sort commun, une même fortune? Qu'importait que les uns dépendissent des autres, puisqu'ils étaient liés ensemble d'un lien indissoluble, comme les membres et l'estomac dans la fable de Ménénius Agrippa, d'un lien qui devait durer toujours et qui paraissait être de l'essence même de la société? Les économistes ont trouvé leur formule beaucoup plus brève, plus expéditive, moins chargée d'éléments étrangers à la question, et par là même plus élégante, en opposant la consommation, prise en général et d'une façon tout abstraite, à la production, considérée de la même manière, et en ne distinguant sous ce rapport, dans la société, que deux classes, les producteurs et les consommateurs.
Mais nous, qui ne tenons pas à cette élégance, rétablissons les choses dans leur vérité, et disons (ce qui d'ailleurs ne sera pas contredit par l'École Anglaise, puisque c'est sa pensée, que seulement elle n'a pas cru devoir exprimer, parce qu'elle n'en sentait pas l'importance) disons que la production relève uniquement de la consommation de ceux qui possèdent les instruments de travail; ce qui nous conduit directe-
ment à cette conclusion : que la production n'est si limitée encore aujourd'hui, que parce qu'elle est uniquement dépendante de la consommation d'un petit nombre.
Voyez alors quelle série de conséquences découlent de cette substitution d'une formule précise et vraie à une formule incomplète et fausse!
Gomme je ne fais que répéter ici des idées déjà émises et démontrées par un autre (1), je n'éprouve aucun embarras à dire que tout l'aspect de la science économique change par cette seule substitution.
En effet, si la production aujourd'hui est uniquement réglée par la consommation des riches, alors tout ce que l'École Anglaise a dit sur la limite de la production se trouve absurde pour toute autre hypothèse que le présent actuel. On nous a donné comme absolu et nécessaire ce qui n'était que le résultat nécessaire d'une condition peut-être passagère et transitoire. Alors la loi de Malthus se trouve aussi fausse qu'elle est cruelle (2). Or la loi de Malthus est le résumé et la quintessence de toute l'Économie Politique Anglaise. C'est la proposition finale ; c'est avec elle que l'on mure la porte du présent, et que l'on écrit sur nous l'inscription fatale : Lasciate ogni speranza. L'Économie Politique Anglaise renfermait donc en elle-même, sans s'en apercevoir, sa propre négation. Si l'on nous dit : « La production est limitée, » nous répondrons : « C'est que la production est uniquement réglée aujourd'hui » par la consommation des riches. » C'est vous qui l'avez démontré, économistes. Ainsi, libre à nous, en vertu même de vos démonstrations, de renaître à l'espoir. Nous sortons du labyrinthe et de la caverne obscure où l'on prétendait nous enfermer à jamais au nom de je ne sais quel fatum, de je ne sais quelle décision infâme de la Providence, que l'on avait bien l'insolence d'appeler du grand nom de justice divine, de théodicée immuable. Un rayon moins sombre illumine à nos yeux l'avenir, et nous fait supporter le présent : car nous nous sentons échappés au monstre qui, disait-on, devait dévorer éternellement la dîme de nos plus belles espérances. Notre chétive production d'aujourd'hui, notre dénûment de tant de biens que les instruments de travail déjà créés, tout bornés qu'ils soient aujourd'hui, ne demandent qu'à produire, cette misère cause à son tour de tant de maux, tient à notre ignorance, à notre mauvaise association ; elle tient à ce que le désir, source véritable de la production, n'est pas et ne peut pas être éveillé chez tant de millions de prolétaires qui ne possèdent pas les
(I) Cours d'Économie politique fait à l'Athénée de Marseille, par Jules Lkboux, et recueilli dans les colonnes du Peupie Souverain ( mois de mars ei d'avril 1834).
(i) Fausse sous le rapport de la producliou , elle n'est pas moins busse sous son autre aspect, c'est-à-dire sous le rapi*>ri de la population Nous le prouverions invinciblement, si c'était ici le lieu de cet examen.
instruments de travail, et qui, par conséquent, obligés qu'ils sont de payer une dîme à leurs seigneurs, dîme qui ne leur laisse que leur stricte existence, n'ont aucun intérêt et aucun moyen de produire davantage qu'ils ne produisent; elle tient à ce que la production est uniquement réglée par la consommation d'un petit nombre, au lieu de l'être par les désirs, les besoins et la consommation de tous. N'accusons pas la Nature de notre misère; nous ressemblerions au sauvage qui accuserait sa terre d'Amérique ou de la Nouvelle-Hollande de ne pas lui avoir fourni la source des richesses qu'il verrait chez nous. Les richesses sont le produit direct du génie humain et de l'organisation des sociétés. Quand nous saurons nous mieux associer, quand nous songerons à mettre les instruments de travail dans la main du travailleur, au lieu d'en faire un privilège, nous verrons la production s'accroître d'une façon prodigieuse. 11 n'y a pas une seule des sources de la production qui ne soit indéfiniment féconde.
Mais je m'aperçois qu'à propos des théories Anglaises, je me laisse aller à aborder cette Science nouvelle dont je parlais en commençant cet article. Il faudrait un volume pour discourir avec quelque utilité des huit ou dix Contes de madame Marcel. Je voulais parler de tous, et je me vois forcé de m'arrêter au premier : tous pourraient servir à montrer le faible des aphorisines de la fameuse science et à réduire à leur valeur les démonstrations de cette prétendue géométrie du monde social.
Nous ne croyons pas, au reste, que ces sortes de livres, où 1 Économie Anglaise se produit sous des formes en elles-mêmes fort peu amusantes, puissent avoir aucun succès en France; et vraiment nous ne voyons pas quelle utililé il peut y avoir à les traduire. La France est trop avancée dans la carrière politique, elle est trop imprégnée des idées de sa sublime Révolution, pour que les grêles et stériles principes de l'économisme anglais y prospèrent. Ces théories ne sont pas nées chez elle, et elles ne pouvaient y naître; elles y ont été importées, et elles y ont dépéri presque à l'instant où on les a débarquées. A quoi bon les répandre parmi le peuple, qui les repousserait avec son bon sens et son cœur, quand elles n'ont déjà plus un seul théoricien pour les soutenir, et quand l'héritier de M. Say au Collège de France, le professeur doctrinaire (4) appelé des bords du Rhin pour nous catéchiser, les remet lui-même complètement en doute, depuis le premier mol jusqu'au dernier, en déclarant ( ce sont ses termes) que la question du salaire est la question du siècle. Si la question du salaire est une question, en vérité l'Économie Politique de Smith et de ses disciples n'est pas une science.
(lj M. de Rossi.