CHAPITRE VII
Nom avions qui tue millions d hommes à conquérir a la vie, à la liberté.
Nous avions cependant bien des conquêtes à faire. Sur trente millions d'hommes que nous sommes en France, nous avions à en conquérir quinze millions au moins à la vie, à la liberté.
« Pourquoi, dit un écrivain, tous les citoyens ne sont -ils pas person- » nellement libres? Parce qu'il y en a qui, pressés par la faim, se » voient forcés de se vendre au premier marché qu'ils rencontrent. Us » sont dans une mauvaise existence , dans une voie où ils ne peuvent » se traîner, jusqu'au terme fixé pour leur mort, qu'avec mille souf- » frances et un excessif labeur. Mais les choses sont ainsi faites que, » s'ils essaient d'en sortir, sur l'heure accourt la misère, qui les prend » à la gorge et les contraint durement à y rentrer. La vie est pour eux » comme un chemin dans le désert : malheur à ceux qui sont réduits » à y marcher, malheur plus encore à ceux qui se hasardent jusqu'à » s'en écarter! Oui, il y a des millions d'hommes, procession maudite,
» qui passent ainsi continuellement à travers le monde sans le con- » naître, sans avoir le loisir de regarder ni à droite ni à gauche; tous » se suivant à la file sur un étroit sentier, mornes, silencieux, accablés, » les pas dans les pas de ceux qui marchent devant eux ; sans conver- » sation les uns avec les autres, comme sans joie dans leur intérieur ; » sans autre liaison avec leurs compagnons de détresse que l'habitude » de faire route dans le même troupeau et de respirer dans la même » poussière ; sans autre but que d'atteindre la fin de la journée, afin » d'en recommencer une pareille le lendemain. Us souffrent dans leur » loug trajet parmi nous, ces muets et infortunés parias, parce qu'il « leur faut opter entre souffrir ou mourir, et que l'instinct de l'homme » est de ne pas mourir. Us marchent, il est vrai, mais par la peine de » la faim, comme les esclaves qui ne vont que par la peine du fouet. a Ces hommes, je le répète, ne sont pas citoyens personnellement 9 libres (1). »
Transformer ces esclaves en hommes libres, voilà une conquête qui eût été digne de toutes nos victoires antérieures. La Révolution n'avaitelle pas annoncé qu'elle ferait cette conquête, qu'elle donnerait à tous les Français une patrie, que tous seraient citoyens? n'avait-elle pas décrété l'instruction pour tous? n'avait-elle pas promis du travail à tous? n'avait-elle pas, dans la Déclaration même des droits, décrété que la patrie devait à tous la subsistance?