‹ Œuvres de Pierre Leroux (1825-1850) (volume 2)Chapitre 120 sur 132 · CHAPITRE VUI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VUI

Les deux Historiens devenus Ministres.

Vraiment! quelque bruit que fassent aujourd'hui et M. Guisot et M. Tbiers, j'ai honte de parler d'eux après avoir caractérisé l'Empire (4); mais pourtant il faut bien que je le fasse, puisque ces deux hommes sont toute la politique de la France aujourd'hui , et que voilà dix ans que cela dure.

(I) Dans V Étude sur Sapoleon, qui précédait ce morceau.

D faut bien les accepter comme les représentants suprêmes de la politique française, puisque depuis dix ans ils sont, comme on le dit, minisires inévitables. Je les accepte donc. On ne me reprochera pas de blesser les formes constitutionnelles, et de chercher derrière les ministères un pouvoir occulte dirigeant, dont ces deux hommes et leurs pareils ne seraient que les marionnettes. Non; après tout, l'état actuel de la France est parfaitement peint et résumé dans ces deux hommes et dans leurs velléités politiques.

L'un veut la guerre au-dehors, l'autre veut la paix au-dehors.

Mais au-dedans leur rôle change : l'un, M. Thiers, veut la paix, pour |K>uvoir, au besoin, faire la guerre au-dehors; mais l'autre, M. Guizot, ne veut la paix au-dehors que pour maintenir la guerre des partis audedans.

Ils sont ainsi l'antithèse l'un de l'autre, et ils iront, attachés ensemble, à la postérité. On ne pourra pas se représenter l'un sans se rappeler l'autre. Pourquoi? Parce qu'ils sont autant dans le faux l'un que l'autre, et que l'erreur de l'un prouve l'erreur de son rival.

M. Thiers a, comme on le dit de lui, la fibre Française; il voudrait que la France ne fût pas subalternisée. Il est l'Historien de l'Empire.

M. Guizot a une tout autre fibre, une fibre Génevoise; il se sent de Calvin et de l'Anglicanisme. Il a une fibre aristocratique, une fibre de haute supériorité intellectuelle. Il méprise le canon et la stratégie. Il méprise Napoléon, il est jaloux de Napoléon. Il aime l'Empire; mais ce qu'il aime dans l'Empire, c'est le pouvoir, c'est l'organisation, l'administration. M. Guizot était administrateur et bureaucrate avant de se faire historien. Il s'est fait historien, n'ayant pu rester sous-ministre. Il est l'Historien de la Révolution d'Angleterre. Non, il n'a pas, comme son rival, la fibre Française.

Voilà, par où ils diffèrent. Mais combien ils s'accordent en d'autres points!

11 s'accordent d'abord sur ce point fondamental : la consécration du fait et l'absence de tout idéal.

Tous deux se réunissent donc pour déclarer inviolable et sacré le fait actuel, le mélange indigeste de Régime Impérial et de Consututionalisme Anglais qui nous régit. C'est là pour tous deux une arche sainte, à laquelle ils ne voudraient pas qu'on touche. Us voudraient fortifier seulement, l'un l'élément impérial, l'autre l'élément aristocratique; à quoi ils sont également impuissants.

Pourquoi voudraient^!» fortifier, s'ils le pouvaient, l'un l'élément impérial, l'autre l'élément bourgeois? La raison en est bien simple. L'un est l'Historien de l'Empire; l'autre est l'Historien de la Révolution d'Angleterre. La révolution d'Angleterre a produit finalement une

aU APPENDICE AUX TROIS DISCOURS.

aristocratie ; il faut donc, pour que H. Guizot soit satisfait, que la France en produise une.

Mais ce double objet pour eux est secondaire. Avant tout, ils veulent gouverner, faire du bruit, régner sous le manteau d'un autre. Us sont ambitieux. Ils cultivent, comme M. Hugo, lart pour l'art. L'art, pour eux, c'est élre ministre. Ils gouvernent pour gouverner. Or ici leurs natures diverses amènent encore une différence. Gouverner pour l'Historien de l'Empire, c'est, avant tout, belligèrer. Gouverner, pour l'Historien de la Révolution Anglaise, c'est, avant tout, légiférer. L'un veut tirer un coup de canou en Europe; il lui semble que l'Empire sera retrouvé. L'autre veut régner sur la Frauce comme dans un consistoire; il sera devenu Calvin.

Quand l'un est ministre, il pense sur-le-champ à la guerre. Il se couche sur des cartes, il étudie l'Empire ; il sue sang et eau pour amener quelque petite collision guerrière. C'est un chasseur qui guette où il lui est permis de giboyer sans entrer sur le terrain de la Sainte- Alliance. 11 reste encore heureusement pour ses menus plaisirs des États secondaires, abandonnés à leurs propres ressources. N'est-ce pas lui qui a dépensé tout récemment douze millions contre Rosas, sans autre fruit que de fomenter là-bas la guerre civile? Si ce n'est pas lui, c'était digne de lui. C'est bien lui, du moins, qui a menacé la Suisse d'un blocus hermétique : voilà son plus beau titre de gloire! L'Espagne se déchirait dans la guerre civile; il équipe à ses frais un régiment sur la frontière. Mais voilà que l'Espagne sort de la guerre civile; il ne trouve pas celte issue à sa guise, et, ne pouvant pas plus faire la guerre cette fois que l'autre, il écrit la guerre. C'est ainsi qu'il a fait la guerre à Espartero dans la Revue des Deux Mondes. Mais l'affaire d'Orient était surtout son affaire; il la cultivait. Il n'en a su tirer, le malheureux! que les Bastilles, qui vont écraser la liberté, et nous ramener au régime militaire.

Mais pendant qu'il s'agite ainsi dans l'impuissance, vous êtes bien sûrs que son rival le suit de près, et va bientôt le remplacer. Si M. Thiers est l'Historien de l'Empire, M. Guizot est l'Historien de la Révolution d'Angleterre, et saura bien montrer ce qu'il vaut. Il s'adresse d'un air paterne aux deux Chambres, et, sûr d'ailleurs de l'assentiment du monarque, il s'écrie : « Y pensez-vous! vous voulez faire les Romains, et vous avez la Constitution de Carthage! » Tout le monde à l'instant se dit qu'il a raison. Le mélange de Constitution Anglaise que nous avons ajouté à l'Empire, et le matérialisme industrialiste qui en a été la suite, nous rendent impropres à la guerre. Alors il continue : « Notre époque est une de ces époques secondes où les grandes révolutions sociales doivent travailler à s'établir par la paix sur le terrain qu'elles ont

conquis ; la moindre guerre extérieure troublerait tout; elle nous ramènerait, avec un embrasement général de l'Europe, la République, l'anarchie, et des calamités plus grandes mille fois que celles que nous avons souffertes. » — On l'écoute, et on trouve de plus en plus qu'il a raison. Il conclut en disant : « Donnez- moi un ministère. » — On lui donne un ministère.

Mais qu'arrive- t-il? A Y eunuchisme guerrier de M. Thiers succède immédiatement Veunuchùme pacifique et législateur de M. Guizot; et de même que M. Thiers nous avait montré notre déficit de gloire au dehors, de môme M. Guizot nous montre notre déficit de gloire au dedans. Avec M. Thiers, la faiblesse de l'État et tous ses dangers extérieurs étaient évidents ; avec M. Guizot, l'anarchie de l'État et toutes les plaies qui le dévorent intérieurement se révèlent. Nous avons ainsi successivement, comme dans les phares mobiles, les deux aspects des choses. Mais dans les phares on a tour-à-tour ombre et lumière , tandis que le phare de l'État projette toujours une ombre sinistre, soit qu'il s'agisse de la face extérieure (l'emploi de M. Thiers), soit qu'il s'agisse de la face intérieure (l'emploi de M. Guizot). Quant à des tracasseries, des inquiétudes, du fiel à boire , la France n'en manque ni avec l'un ni avec l'autre.

M. Guizot, donc, aussitôt que les Chambres et le Roi lui ont rendu son ministère, invite sa déesse Astrée à venir siéger avec lui au timon de l'État, et à en chasser le dieu Mars de son adversaire. Mais quelle Astrée il nous montre, bon Dieu! C'est une Gorgone, une Mégère. M. Guizot, au reste, l'a baptisée lui-même, sa déesse, sa muse politique : c'est l'Intimidation. Pourquoi l'homme de paix esWI toujours accompagné de l'Intimidation ? Je l'ai déjà dit, c'est qu'il est eunuque : eunuque pour la paix, tout autant au moins que son rival l'est pour la guerre. Le voilà avec cette France qu'on vient de lui livrer : qu'en vat-il faire? Quels embrassements féconds l'historien calviniste de la Révolution d'Angleterre peut-il donner à la fille de l'Empire, à la petitefille de la Révolution Française, à l'arrière-petite-fille du Dix-Huitième Siècle? M. Guizot s'approche sournoisement; la France recule. Elle n'aime pas le Calvinisme, elle n'aime pas l'aristocratie déguisée. Elle n'aime pas le mensonge, l'hypocrisie. Elle aime ce qui est grand. Elle est la nation qui préféra rester nominalement catholique, plutôt que de se faire huguenote, parce qu'elle se sentait devenir l'Humanité* Elle qui avait été l'amante de Ctovis et de Charlemagne, elle aima Voltaire en on autre temps, parce que Voltaire c'était une négation générale de toutes les formes du passé. EUe aima Mirabeau, parce que c'était un renversement général de ce passé. Elle aima la Convention, parce que c'était une religion nouvelle. Elle aima Napoléon , parce que c'était l'empire du monde. M. Guizot lui propose de faire sortir d'elle, quoi?...

Quelque chose d'ignoble, de bas, de rampant : l'aristocratie bourgeoise. 11 ose lui proposer sérieusement de donner pour conclusion à sa Révolution Humanitaire les résultats de la Révolution Anglaise de 1688. Elle sourit de pitié, ferme son sein, et rêve. Alors M. Guizot appelle à son aide l'Intimidation, et veut empêcher la France de soupirer et de rêver. 0 ridicule Bartholo !

Il ne fait rien, et nuit à qui veut faire.

Oui , voilà le spectacle que nous donnent depuis dix ans ces deux grands hommes d'État. Et pour que rien ne manque à cette comédie, quand on analyse les deux personnages, on découvre entre eux un rapport qui fait l'unité même de la pièce.

Notre état actuel étant en effet un mélange des institutions de l'Empire et de l'importation de la Charte Anglaise de 1814, il était naturel que ce régime eût deux représentants qui répondissent à ces deux origines. M. Guizot répond plus directement à l'une , M. Thiers à l'autre.

Mais la Constitution Anglaise n'ayant pu s'établir en France, par mille raisons plus fortes les unes que les autres, et qui tiennent toutes au fond même des choses, c'est-à-dire à la nature particulière de la France, à son génie, à son rôle providentiel, à sa fonction dans l'Humanité, à son passé enfin et à son avenir, il en est résulté, comme je l'ai dit, que, sous le badigeonnage constitutionnel, l'Empire persiste toujours, et continue à être la base de toutes nos institutions : il faut être aveugle pour nier celte vérité. Or l'Empire avait deux faces, la face intérieure et la face extérieure, l'esprit de despotisme et l'esprit guerrier, adéquats autant qu'indispensables l'un à l'autre. Hé bien vingt-cinq ans après la chute de l'Empire, ces deux éléments constitutifs de l'Empire nous sont restés, et nous mènent encore. Réunis, par l'esprit civilisateur, ils s'appelaient Napoléon. Séparés, ils se retrouvent en deux hommes, également dénués de l'esprit civilisateur, et s'appellent aujourd'hui M. Thiers et M. Guizot.

Vous riez, Lecteur; vous ne croyez pas à mon analyse. Vous refusez de voir dans l'Historien de Napoléon et dans l'Historien de CromweU, même en les mettant ensemble dans la balance, la monnaie d'un si grand homme. Vous auriez raison, si je n'avais pas dit qu'ils le représentent moins l'esprit civilisateur, c'est-à-dire moins l'âme qui animait le despotisme de Bonaparte et donnait un sens à ses victoires. Hais je l'ai dit, et vous avez tort de rejeter une vérité. Oui, M. Guizot et M. Thiers réunis sont la monnaie de l'ombre de Napoléon.

Mais ce sont, dites- vous, deux systèmes opposés que ces deux hommes ! Vous vous trompez, Lecteur; c'est le même système en deux

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parties. Us sont rivaux sans doute ; ils s'attaquent et se nient l'un l'antre : mais ne voyez-vous pas qu'ils dépendent du même système? A eux deux, ils sont la pale image de l'Empire. L'un, c'est la bureaucratie, la police et le despotisme intérieur de l'Empire; l'autre, c'est la fumée de ses coups de canon. Encore une fois, despotisme à l'intérieur, conquête au dehors, voilà l'Empire, n'e3t-ce pas? Velléité de despotisme intérieur, voilà M. Guizot; velléité de guerre au dehors, voilà M. Thiers.

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