‹ Œuvres de Pierre Leroux (1825-1850) (volume 2)Chapitre 121 sur 132 · CHAPITRE I · texte numérisé non relu

CHAPITRE I

La France est vaincue.

Napoléon tirait sa force indirectement de ce qui l'avait précédé, c'est-à-dire des principes d'éternelle vérité proclamés avant lui, et de l'énergie développée pour soutenir ces principes. Il avait renfermé, il est vrai, le fleuve dans des rives, et il avait même fait tous ses efforts pour le tarir ; mais le fleuve coulait encore. Nous avoos conservé les rives, mais nous avons détourné le fleuve. Comment voulez-vous que nous soyons grands dans le monde et vivants chez nous d'une vie véritable? Les petits enfants se jouent aujourd'hui sur ce lit desséché où la Vie autrefois coulait à pleins bords.

Nous n'avons rien repris de ce qui fit fondamentalement la force de Napoléon. Nous n'avons pas su nous retremper aux sources vives, en transformant en nous le passé pour le conduire à sa conclusion.

Napoléon vaincu, nous sommes restes dans la forme de Napoléon, en y joignant le mélange adultère des mœurs et de la Constitution de nos rivaux, de nos vainqueurs, du peuple Anglais. L egoïsme, l'amour de 10» UTl. to». i. p« 28.

m APPENDICE AUX TROIS DISCOURS.

l'argent, le mercantilisme, nous ont envahis; et pourtant nous avons conservé de FEmpire tout ce que nous avons pu. Nous sommes encore des soldats, mais des soldats enrichis ou qui veulent s'enrichir. Ou bien nous sommes des marchands, mais des marchands encore par trop guerriers. Des soldats qui aiment l'argent sont de mauvais soldats. Des marchands qui rêvent un peu de gloire sont aussi de mauvais marchands. D'ailleurs des soldats, ou des marchands, ce n'est pas un peuple; ce n'est pas surtout la France.

Comment, ne nous étant pas transformés et régénérés nous-mêmes, mais nous étant corrompus et ayant dégénéré, aurions-nous pu, d'une façon quelconque, réparer notre défaite? Nous sommes donc restés vaincus.

Il vient de temps en temps des coups de foudre qui, forçant nos gouvernants à s'aplatir jusqu'à terre devant l'étranger, montrent à la France indignée l'humiliation où elle est réduite. Alors nous nous réveillons, et nous demandons ce que sont devenues dans nos mains la gloire et l'influence de la grande nation. Nous cherchons nos alliés en Europe. Nous supputons les éventualités de guerre. Toujours nous retrouvons en nous le caractère indélébile de notre Révolution. Mais cette Révolution sans suite et sans conclusion, quel caractère nouveau a-t-elle aux yeux des autres peuples? Nous nous retrouvons seuls, comme après Waterloo.

Par les fautes du pouvoir, par les fautes aussi de la presse, toutes les nations voient encore en nous les Français de l'Empire, moins la force et l'unité compacte de l'Empire. Elles voient en nous un peuple anarchique, mais toujours remuant et conquérant. Elles se rappellent Louis XIV et Napoléon. Nous n'avons pas changé de nature; la France ne s'est pas compris de mission nouvelle, et n'a pas expliqué aux autres peuples qu'elle se concevait une autre mission.

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