CHAPITRE II
Où sont nos alliés?
Où sont, je le demande, où sont nos alliés? Où sont les peuples vibrant à l'unisson de la France? Nous sommes seuls, encore une fois, seuls comme après Waterloo; mais nous ne sommes pas unis par le despotisme comme sous l'Empire.
J'ouvre les journaux, et je lis : a L'Allemagne libérale vient de faire » entendre de nouveau sa voix, étouffée pendant plus d'un an par les » clameurs du parti nltra-Teu tonique. Elle ose enfin prolester contre
APPENDICE AL X TU OIS DISCOl'US.
» la politique funeste dans laquelle on a entraîné ce noble pays en ré- » veillant des haines insensées contre la France. Elle vient de fonder » un organe (la Gazette Rhènale) afin de réunir ses forces éparses et » d'éclairer la nation sur ses véritables intérêts en combattant les feuilles » qui, comme la Gazette de la Haute- Allemagne, allaient jusqu'à vou- » loir rayer la discussion des affaires françaises de leurs colonnes. » La France, di6aienl-elles, ne mérite pas plus notre attention que le » Japon ou ta Californie. Déclaration accueillie par les applaudisse- » ments frénétiques de tous les esprits rétrogrades de la Germa- » nie (i).n
Le peuple allemand est donc encore notre ennemi! !!
Cest la faute de ce peuple, diles-vous. Mais n'est-ce pas aussi la fhute de la France, des gouvernants de la France, des publicistes de )a France?
Admirons, il y a de quoi ! notre influence actuelle sur l'Allemagne ! Après bientôt trente ans, l'Allemagne est encore en proie à cette réaction contre la France qui la souleva tout entière, et qui, divisant l'Europe centrale en deux corps ennemis, causa la défaite de Napoléon et le triomphe des rois coalisés, le triomphe du Nord, le triomphe de la Russie et de l'Angleterre. Trente ans n'ont pas guéri cette plaie de la civilisation, la guerre civile de la France et de l'Allemagne. Car c'est, comme on l'a dit justement, une véritable guerre civile que celle des deux peuples qui doivent constituer l'Humanilé, en lui donnant, l'un le Midi, et l'autre le Nord. C'est une guerre civile que la lutte des deux grandes familles humaines dont la civilisation s'est faite en commnn par des hommes généraux et appartenant autant à l'un des deux pays qu'à l'autre, tels que Charlemagne, Leibnitz, et FrédtTic-ln-Grand.
Ainsi non seulement, au nord, tout l'édifice de Napoléon est renversé, non seulement la Pologne n'existe plus-, mais l'Allemagne est encore aujourd'hui anti-Française, comme en 1815, trompée qu'elle est par le parti ultra-Teutonique! Qui a fait ce mal, qui a perpétué l'antagonisme de l'Allemagne et de la France? Sans doute ce sont, en première ligne, les gouvernements du Nord. Mais ne leur avons-nous pas prêté aide? La politique arriérée de nos publicistes, vivant toujours dans l'imitation du passé, n'a-t-elle pas admirablement servi leur astuce? Cette politique toute simple et toute puérile (je répète ce que j'écrivais il y a quinze ans), « qui de tous les rapports entre les nations » n'observe que la proportion des canons et des soldats et les lignes de » frontières, et dont toute la science se borne à découvrir sur la carte » des fleuves et des montagnes (2), » cette politique, propagée infatt-
*l) Le Siècle, Numéro du 8 février 184î.
(i) Voyez, dans ce Volume, l'article sur l'Union Euroi*éenne et le Discours aux Politiques, Quatrième Partie.
gable ment dans nos journaux depuis trente ans, sans aucune vue nouvelle, peut admirer à son aise aujourd'hui les fruits qu'elle a semés. Si l'Allemagne est restée politiquement ce qu'elle était en 4815, le prétexte de la France et de son ambition, exploité habilement par les rois, en est cause. Mais l'Allemagne, en outre, est demeurée dans les mêmes sentiments de rivalité relativement à la France qu'au moment où, à la voix de ses poètes et de ses philosophes, ses Landwerhs s'organisaient. Seulement elle n'avait pas de Marseillaise alors; les nobles chants de Kœrner n'étaient pas assez populaires : elle a aujourd'hui la chanson de Becker, la chanson des bords du Rhin. Voilà ce que la politique des bords du Rhin, la politique qui réduit la mission de la France à reprendre les bords du Rhin, a produit. Voilà le résultat de trente ans de paix. 0 pitié! Sans doute il se trouvera en Allemagne quelques nobles esprits pour dire à leurs concitoyens, comme la feuille nouvelle qui ose protester contre l'ultra-Teutouisme : « Apparemment » les Français ne sont pas mus par le désir d'un agrandissement pure- » ment territorial. Us ne veulent pas cette glèbe de terre que nous ba-
• bitons; ils désirent s'adjoindre les hommes, et cela uniquement pour » augmenter les forces avec lesquelles ils défendent les principes qu'ils » représentent en Europe. Pour repousser efficacement ces préten- » lions, il ne faut donc pas que nous nous cramponnions de notre côté » à cette glèbe ; il faut arranger chez nous les choses de manière à ce » que les Français voient que nous pratiquons aussi des principes qui, » loin d'être hostiles et dangereux aux leurs, leur servent de défense
• et d'appui (I). » Oui, il se trouve encore en Allemagne quelques esprits pour comprendre l'œuvre de la France; mais il s'en trouve en bien plus grand nombre pour dire que la France est l'ennemie de l'Allemagne, et il se trouve des multitudes pour le croire.
Où sont donc nos alliés? Us ne sont pas au nord : sont-ils à l'est? Les Suisses sont-ils pleins d'enthousiasme pour la France? Cette fois, ce ne sont pas nos publicisles qui ont fait le mal; ce sont nos gouvernants. Profitant de ce que la Suisse, à titre de république, est peu agréable aux monarchies du nord, et mal venue de la Sainte- Alliance, ils ont déployé à son égard leur manie d'imiter Napoléon. Là M. Thiers a eu carte blanche : il s'agissait d'un peuple républicain. Faire perdre à la nation de Guillaume Tell le sentiment d'elle-même et la sympathie pour la France, voilà une belle œuvre!
Où sont nos alliés? J'ai beau les chercher, je ne les vois plus. L'Italie et l'Espagne, jointes à la France, formaient l'Europe Sud-Occidentale de Louis XIV et de Napoléon. L'Italie est retombée sous le joug autrichien et sous l'empire des moines; elle se pourrit dans l'esclavage et
(1) Gazette Rhénane. Voyez Le Siècle, du 8 février.
APPENDICE AUX TROIS DISCOURS. *2l
dans l'abrutissement. Mais l'Espagne, qVavons-nous fait pour cimenter avec elle nos liens de famille? On a continué à suivre avec elle la politique de famille de Louis XIV et de Napoléon. Je ne voudrais pas d'autre preuve que la France n'a pas su se régénérer depuis l'Empire, quft celle-ci : la politique de Napoléon , dans sa forme, est encore, depuis vingt-cinq ans, la politique suivie constamment à l'égard de l'Espagne. Et que de maux pour l'Espagne sont sortis de cette influence de la France ainsi dirigée ! Que de fois l'imitation de Louis XIV et de Napoléon, d'abord sous la Restauration, ensuite sous la quasi-Reslauration, est venue outrager l'Espagne, et la blesser dans toutes les sources de sa vie, dans tous ses sentiments, dans tous ses intérêts. Sans doute là, comme en Allemagne, il se trouvera quelque esprit éclairé pour défendre la France, pour dire aux Espagnols que la nation française n'est pour rien dans cette politique astucieuse, machiavélique, et en résultat aussi funeste à la France qu'elle est inique, rétrograde, et absurde. Il se trouvera aux Cortès un sénateur pour dire : a Quel intérêt a la Nation Française, ce peuple magnanime, cette na- » tion généreuse, où s'élaboreut toutes les idées, et qui transmet au » monde entier les pensées qui doivent servir de base à la conduite des » hommes politiques; quel intérêt a la France à ce que le système des » alliances dynastiques, dont le caractère est de constituer la politique » personnelle des princes au lieu cl place de la politique des nations, se » perpétue de génération en génération , comme par le passé? La » France en est-elle donc encore à Louis XIV, ou est-elle revenue à » supporter le despotisme de Napoléon ? C'est en France qu'est le » grand atelier des idées , noble et glorieuse prérogative de cette » grande nation ! Ce que veut la France, c'est que nous soyons libres, » heureux, indépendants; et si quelque chose s'oppose à cela, ce n'est » assurément pas la volonté du peuple Français (1). » Mais pour un Espagnol qui comprend la distinction entre la France et ceux qui la gouvernent, combien ne sauraient la saisir! combien jugent la France aux œuvres malfaisantes de ses gouvernants! Là aussi nous avons perdu l'enthousiasme; et, l'Espagne, au lieu de se dire qu'elle est naturellement où est la France, nous craint, s'efforce vainement de nous comprendre, et se retire dans son propre cœur.
Cherchez donc nos alliés naturels sous toutes les aires de vent. Vous ne les trouverez sous aucune. Nous sommes bien seuls, seuls comme après Waterloo!
(1) Discoure de M. Marliani au Sénat Espagnol, séance du 17 janvier tSit.