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La France <U*t*nd chaque jn«r an degré.
Un écrivain, qui n'est pas placé précisément au même point de vue que nous, faisait entendre dernièrement, sur la situation actuelle de la France, une plainle énergique et sincère. En voici quelques passages :
« Si les hommes qui observent attentivement ce pays s'accordent » encore sur quelque chose, c'est pour reconnaître parmi nous plu- » sieurs des signes qui marquent le dépérissement d'une société. Mal- » gré cela, la France ne croit pas à la mort. Elle se rit de ses pro- » phctes. Est-ce légèreté, imprévoyance, ou instinct profond de » l'avenir?...
« Il est une réflexion qui devrait nous réveiller de notre stupeur. La » famille des peuples à laquelle nous appartenons étroitement par le » sang et l'origine, comprend l'Espagne, l'Italie, la France. De ces trois o sœurs, les deux premières sont dans le tombeau. La France seule » survit, qui, à son tour, commence à pàtir, pendant que la race Slave » et la Germanique aspirent, de son vivant, à essayer sur leurs tètes la » couronne de la civilisation. Je vois la Russie marcher à la conquête » du Bosphore, l'Angleterre à celle de la Haute-Asie; la France, par >» l'Algérie, à la conquête du désert. N'y a-t-il rien dans tout cela qui » vous donne à penser?
» Pour moi, ce qu'il m'est impossible de pardonner aux hommes qui ►> ont régi ce pays depuis 1830, est de n'avoir pas vu que le danger » n'était pas la fièvre de la liberté, mais l'affaissement de l'État. Ils ont » été troublés par le bruit de la rue; ils n'ont plus vu l'Europe. L'é- » meute leur a caché le monde...
» Ah ! je le vois bien; nous détournons avec horreur les yeux de notre » blessure. Nous ne pouvons souffrir que l'on nous en parle, quoique » le seul moyen de la guérir soit de la faire toucher du doigt. Celte » blessure, la voici : la bataille de la Révolution Française a duré trente » ans; victorieux au commencement et pendant presque toute la durée » de l'action , nous avons perdu la journée vers le dernier moment. » Cette bataille séculaire ressemble à celle de Waterloo, heureuse, » glorieuse, jusqu'à la dernière minute; mais c'est cette minute qui » décide de tout...
» De là une double conséquence, une vie fausse au dedans et au de- » hors. On a gagné le principe de liberté intérieure; mais l'indépen- » dance extérieure manque pour qu'on puisse l'exercer. Le même » peuple est à la fois triomphant et brisé. On est libre, et l'on est en-
APPENDICE AUX TROIS DISCOURS. m
» fermé dans un cercle de fer. On est libre, et l'on s'étonne de ne pou- » voir inarcher. Ou est libre, et l'on ne peut respirer. Comme le gou- » vernement, dans ses relations avec les États voisins, rencontre partout » cet héritage de la défaite, que cet obstacle l'entrave à chaque pas, » on croit bientôt que lui seul a tout fait, et qu'il contient tout le mal. » Vainement on lui crie de porter la téte haute, sans penser que le pays » traine au pied le tronçon de sa chaîne. Dans cette impuissance triom- » phante, peu à peu une sourde furenr s'empare des esprits; de la » faiblesse de l'Etat naissent mille sectes qui se dévorent mutuellement. » Beaucoup d'hommes, perdant l'antique respect pour leur pays, per- » dent en même temps le respect pour eux-mêmes. A mesure que la » fierté du citoyen ne les protège plus, ils s'affaissent moralement et » se dégradent de leurs propres mains. D'autres qui, plus énergiques, » eussent été capables de servir la fortune publique, ne trouvant à sa » place qu'un fantôme, se rejettent avec frénésie dans la poursuite de » la fortune privée, et se proclament insolemment rois de cette société » morte.
» Comme on sent en toutes choses une force cachée qui pousse au » déclin, les volontés usées se démettent devant elle, en sorte que la »> fatalité, déguisée sous d'autres noms, est le dogme qui régit les es- » prits; d'où il résulte que plus les cœurs sont faibles, plus on parle de » la force des choses. En même temps, plus le mal s'aggrave, plus on » cherche de petits remèdes. Tout se déprave. La situation fausse du » pays altère l'intelligence de chaque individu... Je ne sais quoi do » louche, de frauduleux, se glisse dans les relations les plus simples : » conscience, pensée, génie, deviennent une marchandise avariée dont » on trafique impunément On remarque que les écrivains montrent « une corruption plus savante, plus audacieuse, que celle des hommes » vieillis sous le harnais; dans la crainte de passer pour rêveurs, ils se » hâtent de se montrer pratiques en montrant tous leurs vices. Chaque » homme n'a plus alors qu'une seule affaire, qui est de ne proclamer »> aucun principe, de ne donner aucun otage à la vérité , de ne laisser » en arrière aucune théorie qui puisse un jour se relever contre lui. » Chacun efface la trace de ses pas, et retourne en tous sens ses maximes, » comme le voleur des bœufs sacrés qui faisait marcher ses troupeaux » à reculons. Le mensonge entrant ainsi, de plus en plus, au cœur du » pays, on voit un peuple entier qui commence à chanceler et à défail- » lir, comme s'il avait été empoisonné au grand jour. A mesure que » l'État, ainsi déprimé, va en s'afTaissant, tous les individus sont subi- » tement rapetisses. Au lieu de puiser la force dans la société, on s'at- » ténue, on s'énerve à son souffle cadavéreux. Le pouvoir, loin de vous » grandir, vous rabaisse; l'alliance, loin de vous fortifier, vous détruit; «et pour dernière marque de dégénération sociale, il arrive que
» l'homme est d'autant plus faible, plus petit, plus méchant, qu'il est » moins seul.
» Cependant la liberté, dont on a rétabli le principe, continue d'obd séder les intelligences qui la poursuivent vainement au milieu d'un » tel ordre de choses; et, dans cette recherche de l'impossible, on s achève de perdre de vue l'État... On change incessamment le visage » et le nom de ceux qui gouvernent; et le pays roule ainsi dans une n roue infernale, hors de laquelle il n'aperçoit point d'issue. Que de- » vient alors le pouvoir? Il voit le mal de plus près, et désespère de le «guérir; sans lendemain, privé de la satisfaction que donnent les » grands desseins, il ne lui reste qu'à jouir hâtivement, et à se repaître » de lui-même. De là le spectacle d'une poignée d'hommes se dispu- » tant, les uns après les autres, dans le vide, l'autorité pour l'autorité; » n'ayant d'autre projet arrêté que de s'enivrer à leur tour à la même » coupe; toujours prêts d'ailleurs à se déchaîner les uns contre les » autres, ou à s'unir étroitement, selon le besoin; ne colorant plus » même d'aucune apparence les brigues, les ligues, les convoitises » empoisonnées...
n Si je ne veux pas fermer les yeux à la lumière du jour, je ne puis » tn'empêcher de voir clairement que la France descend chaque jour » un degré. De loin à loin elle s'arrête, comme frappée de stupeur. » Elle remonte précipitamment de quelques pas; mais la force des » faits acceptés, consentis, l'entraîne; et, chaque année, le lien devient » plus difticile à rompre, en sorte que les amis de ce pays commen- » cent à douter de ses destinées. Dans les pays étrangers, il arrive quel- » quefois que les peuples ne voient plus son drapeau que comme le » pavillon d'un bâtiment qui, ouvert dans ses œuvres vives, sombre » en plein calme. Et si quelqu'un jette le cri de détresse, il devient » importun et au pouvoir et à l'opinion qui sommeillent. Cependant, » je le jure, ce chemin est celui de l'abîme. Il faut avoir le cœur d'en » sortir, ou cesser d'être. •