CHAPITRE IV
UtoU de la France.
Mais comment en sortir, de ce chemin qui conduit à l'abîme? L'écrivain dont je viens de citer les paroles pensait, en septembre 1840, que c'était par la guerre, en reprenant la frontière du Rhin, en détruisant par l'épée ce que l'épée a fait, la délimitation actuelle des États de l'Europe. Il ne se dissimulait pas les périls d'une pareille entreprise.
« Je sais, disait-il, qu'il est dangereux, jusqu'à la mort, de toucher à ces » traités; mais je sais aussi que nous périssons immanquablement, » si nous ne pouvons en sortir ; et je vois devant nous la vieillesse » prématurée qui s'avance. »
Elle est belle tout entière, la plainte dont je viens de citer un fragment; une éloquence du cœur s'y fait partout sentir. Si vous voulez le témoignage d'un homme sincère, pur, ami de son pays ; d'un homme qui, ayant prolongé longtemps sa jeunesse en visitant de nombreuses contrées, puisse vous rendre l'impression du dehors, et qui, ayant conservé au milieu de travaux sévères la virginité de son âme, soit digne d'exprimer la souffrance de l'honneur français ; à la fois poète et savant, aspirant vers l'avenir, et connaissant le passé ; lisez, Lecteur, cette élégie sur l'état de la France (4), et, si vous l'avez déjà lue, relisez-la. Dans la tragédie antique, il y a le Chœur, qui représente le Peuple. Pendant que le drame se développe, conduit par la Fatalité, que les caractères se dessinent, et que les passions individuelles se heurtent, la voix du Peuple, la voix de l'Humanité troublée vient se faire entendre. Une seule passion anime le Chœur : c'est l'amour du vrai, l'amour du beau, l'amour du juste. Biais ce Chœur est incertain, aveugle ; il sent la Fatalité, et ne connaît pas la Providence ; il voit le mal, et ne voit pas le remède ; il flotte entre le passé, le présent, et l'avenir. L'écrit dont je parle a le môme caractère : cette plainte amère et touchante, inspirée à un honnête homme par le spectacle que nous avons sous les yeux, c'est le Chœur au milieu du drame actuel de la France.
Je viens de dire le remède que M. Quinet invoquait en septembre 1840 : la guerre! « Le droit public de 4815, s' écriait-il, pèse sur nous » comme la fatalité, et nous nous amusons à discuter sur le bon ou le » mauvais vouloir de quelques hommes, impuissants comme nous, » parce qu'ils sont, comme nous, courbés sous le même joug de la dé- » faite ! Vous dites que la France a perdu sa [>olitique, qu'elle ne sait » où trouver sa voie. Je réponds que, par la nature des choses, cette » politique est tracée d'une manière tout aussi rigoureuse que celle de » l'Angleterre et de la Russie. Ces deux derniers pays ne font pas un » mouvement qui ne les rapproche de leur but, la conquête de Cons- » tantinople et des Indes. Pour la France, il ne s'agit pas tant de con- » quérir que de s'affranchir, non pas tant de s'accroître que de se ré- » parer; elle ne doit pas faire un mouvement qui ne la mène à la » délivrance du droit public des invasions. Tout ce qui est dans cette » voie est bien, tout ce qui y est contraire est mal. Royauté, républi- » que, juste-milieu, démocratie, bourgeoisie, aristocratie, hommes de » théorie , hommes de pratique , tous ont là-dessus le môme intérêt;
(I) Mil huit cent quint* et Mil huit cent quarante, par Edgar Quinet.
» c'est le point où leur réconciliation est forcée, puisque chacun de nés » partis ne sera rien qu'une ombre aussi longtemps qu'il n'y aura » parmi nous qu'une ombre de France, et que nos débats intérieurs » seront stériles et pour le monde et pour nous-mêmes, tant que. » d'une manière quelconque, par les négociations ou par la guerre . » nous ne serons pas relevés du sépulcre de Waterloo. »
Quand M. Quinet disait cela, M. Thiers était ministre; on chantait la Marseillaise; M. Thiers parlait du sang qui, après vingt-cinq années de paix, bouillonne dans les veines.
Mais, deux mois plus tard, M. Thiers était remplacé par M. Gutzol. et M. Quinet s'écriait : « Qu'est— il arrivé dans un si court intervalle ? » Nous sommes descendus un degré plus avant dans le faux. Nous touu chons d'un peu plus près à l'abîme; on dirait qu'un grand suicide » va se consommer. C'est un État qui, frappé à la tête, s'en va comme » un homme égaré, de contradictions en contradictions, défiant la rai- » son la plus saine de calculer à l'avance sa marche, du lever au cou- » cher du soleil... Assurément, si quelque chose est fait pour étonner. » c'est de voir un grand pays regorger d'hommes et de richesses, flo- » rissant par 1 agriculture et par l'industrie, plein en quelque sorte de » muscles et de bras, et qui, d'autre part, avec toutes les apparence* de » la prospérité et de la force, est incapable de se mouvoir. Qui l'em- *> [>èche de paraître et d'agir? Comment accorder cette fécondité et o cette stérilité, toutes les marques de la plénitude cl tous les signes de » l'affaiblissement? Comment un si grand développement de forces » physiques et tant de productions matérielles ont-ils pour résultat » l'anéantissement de l'influence extérieure? Jamais la France n'a pu » nourrir tant de bras : jamais elle n'a compté pour si peu de chose » dans le monde. Pourquoi cela? Parce que si le corps de l'Ktat est » fort, l'âme qui régit tout cela est débile; parce que si la pohtiqmb extérieure est ruineuse, c'est que la politique intérieure l'est au o même degré ; que l'une est la conséquence de l'autre; qu'on ne peut » blâmer ou approuver la première sans blâmer ou approuver la se- » conde; qu'en un mot, si le pays ne se relève pas de 1815, c'est qu'en » 1840 son plus grand mal est au dedans (4). »