‹ Œuvres de Pierre Leroux (1825-1850) (volume 2)Chapitre 18 sur 132 · CHAPITRE I · texte numérisé non relu

CHAPITRE I

La base de la souveraineté, c'est l'esprit humain.

Assez contre les révélateurs qui veulent usurper la souveraineté de l'esprit humain. Nous avons, à l'inverse, un autre combat à livrer contre ceux qui, par éloignemenl de toute science nouvelle et de toute révélation, réduiraient la souveraineté de l'esprit humain à la torpeur, à l'oisiveté, au néant.

La sorte de justification que nous venons de faire, en dernier lieu, de toutes les tentatives des Messies d'aujourd'hui, ou du moins la reconnaissance très explicite du droit et de l'utilité de ces tentatives, nous conduit à expliquer notre pensée tout entière sur la véritable Souveraineté.

C'est ici que nous allons cesser d'être en parfait accord avec les esprits politiques qui se rattachent, d'une façon plus ou moins rTfcide, au principe de la souveraineté du peuple, tel qu'il est compris aujourd'hui.

11 leur semble peut-être, à ces politiques, que nous n'avons fait autre chose jusqu'ici que répéter, contre les partisans de doctrines messiaques quelconques, ce principe de la souveraineté populaire; et cependant il n'en est rien.

La base que nous avons donnée à la vraie souveraineté est bien plus large; cette base, c'est l'esprit humain.

Nous venons de rejeter en masse toutes les opinions fausses qui, au lieu du vrai législateur, du législateur peuple, c'est-à-dire tous, chacun et tous, conçoivent un législateur homme, c'est-à-dire un mattre dans l'une ou l'autre des acceptions de ce mot, un maître absolu, ne relevant dans ses lois, ou dans le principe de ses lois, que de lui ou de Dieu, homme, ange, ou Dieu lui-même. Nous avons rejeté d'un coup tous les despotismes, toutes les idolâtries; les idoles que se font les igno-

TROIS DISCOLKS.

rants, et celles que se forgent Tes érudîtset les mystiques; les superstitions des hommes occupés des choses actuelles , et les superstitions des esprits méditatifs et rêveurs.

Mais, certes, ce n'est pas pour constituer une autre idolâtrie, l'idolâtrie d'une pure abstraction, appelée Souveraineté du Peuple.

La souveraineté du peuple existera, le peuple sera en effet le vrai souverain, le souverain légitime, quand la science humaine aura donné à cette souveraineté le souffle de l'existence. Jusque-là ce n'est qu'un projet.

Comme la slatue de Prométhée resta argile jusqu'au moment où le feu divin lui imprima le mouvement et la vie, ainsi la société humaine, où doit régner le principe de la souveraineté du peuple, est restée une argile, une statue immobile, glacée, muette, où il n'y a ni sang, ni veines, ni artères, ni cœur, ni cerveau, ni organes quelconques, et que n'a pas touchée le feu céleste.

Elle est là, telle que, par un premier eflbrt, par nn premier prodige du besoin et du désir, le Prométhée homme l'a urée de la terre, et l'a pétrie et ébauchée. C'est une forme, ce n'est pas un être.

Politiques, avant toute discussion , je vous adjure au nom de la réalité ; dites -moi si elle marche cette slatue, si elle est vivante cette souveraineté du peuple 1 Ne voyez-vous pas que, si elle pouvait vivre, elle vivrait.

Ah ! échauffez-la bien de votre amour : Pygmalion ne fit vivre sa slatue qu'à force d* amour. Osez aussi , comme Prométhée, chercher jusqu'au ciel le feu qui doit l'animer. L'argile de Prométhée serait restée éternellement une statue d'argile, ou serait rentrée en poussière, sans le feu divin qu'avec ou sans la permission des dieux il lui communiqua.

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