‹ Œuvres de Pierre Leroux (1825-1850) (volume 2)Chapitre 19 sur 132 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

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a Le peuple, soumis aux lois, en doit être l'auteur : il n'appartient d qu'à ceux qui s'associent de régler les conditions de la société. Mais » comment les règleront-ils? Sera-ce d'un commun accord, par une » inspiration subite? Le corps politique a-t-il un organe pour énoncer »ses volontés? Qui lui donnera la prévoyance nécessaire pour en » former les actes et les publier d'avance, ou comment les prononcera- » t-il au moment du besoin? Comment une multitude aveugle, qui » souvent ne sait ce qu'elle veut, parce qu'elle sait rarement ce qui lui » est bon , exécuterait-elle d'elle-même une entreprise aussi grande, » aussi difficile, qu'un système de législation? De lui-même le peuple

AUX POLITIQUES. Ut

» veut toujours le bien, mais de lui-même il ne le voit pas toujours, a La volonté générale est toujours droite, mais le jugement qui là » guide n'est pas toujours éclairé. Il faut lui faire voir les objets tels » qu'ils sont, quelquefois tels qu'ils doivent lui paraître, lui montrer » le bon chemin qu'elle cherche, la garantir de la séduction des vo- » lonlés particulières, rapprocher à ses yeux les lieux et les temps, » balancer l'attrait des avantages présents et sensibles, par le danger » des maux éloignés et cachés. Les particuliers voient le bien qu'ils re- » jettent , le public veut le bien qu'il ne voit pas. Tous ont également » besoin de guides. Il faut obliger les uns à conformer leurs volontés » à leur raison ; il faut apprendre à l'autre à connaître ce qu'il veut. » Alors des lumières publiques résulte l'union de l'entendement et de » la volonté dans le corps social ; de là l'exact concours des parties, et » enfin la 'plus grande force du tout. Voilà d'où naît la nécessité d'un 9 législateur.

» Pour découvrir les meilleures règles de société qui conviennent » aux nations, il faudrait une intelligence supérieure qui vît toutes Tes » passions des hommes, et qui n'en éprouvât aucune, qui n'eût aucun » rapport avec notre nature, et qui la connût à fond; dont le bonheur » fût indépendant de nous, et qui pourtant voulût bien s'occuper du s nôtre; enfin qui, dans le progrès des temps, se ménageant une > gloire éloignée, pût travailler dans un siècle et jouir dans un autre. » n faudrait des dieux pour donner des lois aux hommes.

» S'il est vrai qu'un grand prince est un homme rare, que sera-ce » d'un grand législateur? Le premier n'a qu'à suivre le modère que » l'autre doit proposer. Celui-ci est le mécanicien qui invente la ma- » chine, celui-là n'est que l'ouvrier qui la monte et la fuit marcher. » Dans la naissance des sociétés, dit Montesquieu, ce sont les chefs des «républiques qui font l'institution, et c'est ensuite l'institution qui » forme les chefs des républiques.

» Celui qui ose entreprendre d'instituer un peuple doit se sentir en » état de changer, pour ainsi dire, la nature humaine, de transformer » chaque individu, qui, par lui-même, est un tout parfait et solitaire, » en partie d'un plus grand tout dont cet individu reçoive en quelque s sorte sa vie et son être ; d'altérer la constitution de Fhomme pour la » renforcer; de substituer une existence partielle et morale à l'exis- » tence physique et indépendante que nous avons tous reçue de la na- » lure. À faut, en un mot, qu'il ôle à l'homme ses forces propres, pour » lui en donner qui lui soient étrangères, et dont il ne puisse faire » usage sans le secours d'autrui. Plus ces forces naturelles sont mortes * et anéanties, plus les acquises sont grandes et durables, plus aussi » l'institution est solide et parfaite : en sorte que si chaque citojen » n'est rien, ne peut rien que par tous les autres, et que la force ac-

» quise par le tout soit égale ou supérieure à la somme des forces na- » tu relies de tous les individus, on peut dire que la législation est au » plus haut point de perfection qu'elle puisse atteindre.

d Le législateur est à tous égards un homme extraordinaire dans » l'État. S'il doit l'être par son génie, il ne l'est pas moins par son em- » ploi. Ce n'est point magistrature, ce n'est point souveraineté. Cet » emploi, qui constitue la république, n'entre point dans sa constitu- » tion : c'est une fonction particulière et supérieure, qui n'a rien de » commun avec l'empire humain ; car, si celui qui commande aux » hommes ne doit pas commander aux lois, celui qui commande aux » lois ne doit pas non plus commander aux hommes; autrement ses n lois, ministres de ses passions, ne feraient souvent que perpétuer ses » injustices ; et jamais il ne pourrait éviter que des vues particulières

• n'altérassent la sainteté de son ouvrage.

» Quand Lycurgue donna des lois à sa patrie, il commença par ab- » diquer la royauté. C'était la coutume de la plupart des villes grecques » de confier à des étrangers l'établissement des leurs. Les républiques » modernes de l'Italie imitèrent souvent cet usage; celle de Genève en » fit autant, et s'en trouva bien. Rome, dans son plus bel âge, vit re- » naître en son sein tous les crimes de la tyrannie, et se vit prête à périr » pour avoir réuni sur les mêmes têtes l'autorité législative et le pou- » voir souverain.

» Cependant les décemvirs eux-mêmes ne s'arrogèrent jamais le droit » de faire passer aucune loi de leur seule autorité. Rien de ce que nous » vous proposons, disaient-ils au peuple, ne peut passer en loi sans votre d consentement. Romains, soyez vous-mêmes les auteurs des lois qui doi- » vent faire voire bonheur.

» Celui qui rédige les lois n'a donc ou ne doit avoir aucun droit lé- » gislatif ; et le peuple même ne peut, quand il le voudrait, se dépouiller b de ce droit incommunicable, parce que, selon le pacte fondamental, » il n'y a que la volonté générale qui oblige les particuliers, et qu'on » ne peut jamais s'assurer qu'une volonté particulière est conforme à » la volonté générale qu'après l'avoir soumise aux suffrages libres du » peuple.

» Ainsi, l'on trouve à la fois dans l'ouvrage de la législation deux » choses qui semblent incompatibles : une entreprise au-dessus de la » force humaine, et, pour l'exécuter, une autorité qui n'est rien.

» Autre difficulté qui mérite attention. Les sages qui veulent parler

• au vulgaire leur langage, au lieu du sien, n'en sauraient être enten- » dus. Or il y a mille sortes d'idées qu'il est impossible de traduire dans d la langue du peuple. Les vues trop générales et les objets trop éloi- » gnés sont également hors de sa portée. Chaque individu, ne goûtant » d'autre plan de gouvernement que celui qui se rapporte à son intérêt

» particulier, aperçoit difficilement les avantages qu'il doit retirer des d privations continuelles qu'imposent les bonnes lois. Pour qu'un peu- » pie naissant pût goûter les saines maximes de la politique, et suivre » les règles fondamentales de la raison d'État, il faudrait que l'effet pût » devenir la cause; que l'esprit social, qui doit être l'ouvrage de l'insti- » tution, présidât à l'institution même, et que les hommes fussent avant » les lois ce qu'ils doivent devenir par elles. Ainsi donc le législateur ne » pouvant employer ni la force ni le raisonnement, c'est une nécessité » qu'il recoure à une autorité d'un autre ordre, qui puisse entraîner » sans violence et persuader sans convaincre.

» Voilà ce qui força de tous temps les pères des nations de recourir à » l'intervention du ciel et d'honorer les dieux de leur propre sagesse, » afin que les peuples, [soumis aux lois de l'État comme à celles de » la Nature, et reconnaissant le même pouvoir dans la formation de » l'homme et dans celle de la cité, obéissent avec liberté, et portassent » docilement le joug de la félicité publique.

» Cette raison sublime, qui s'élève au-dessus de la portée des hommes » vulgaires, est celle dont le législateur met les décisions dans la bouche » des immortels, pour entraîner par l'autorité divine ceux que ne pour- 9 rait ébranler la prudence humaine. Mais il n'appartient pas à tout » homme de faire parler les dieux, ni d'en être cru quand il s'annonce » pour être leur interprète. La grande âme du législateur est le vrai » miracle qui doit prouver sa mission. Tout homme peut graver des » tables de pierre, ou acheter un oracle, ou feindre un secret commerce » avec quelque divinité, ou dresser un oiseau pour lui parler à l'oreille, » ou trouver d'autres moyens grossiers d'en imposer au peuple. Celui » qui ne saura que cela pourra même assembler par hasard une troupe » d'insensés; mais il ne fondera jamais un empire, et son extravagant » ouvrage périra bientôt avec lui. De vains prestiges forment un lien » passager; il n'y a que la sagesse qui le rende durable. La loi judaïque » toujours subsistante, celle de l'enfant d'Ismaël, qui, depuis dix siècles, » régit la moitié du monde, annoncent encore aujourd'hui les grands » hommes qui les ont dictées; et, tandis que l'orgueilleuse philosophie » ou l'aveugle esprit de parti ne voit en eux que d'heureux imposteurs, » le vrai politique admire dans leurs institutions ce grand et puissant » génie qui préside aux établissements durables (1). »

(1) Contrat Social, lit. H, chap. vi et vu.

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