‹ Œuvres de Pierre Leroux (1825-1850) (volume 2)Chapitre 27 sur 132 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

La Révolution fui une religion en germe.

Et ici, pour mieux marquer combien ce que je viens de dire est vrai, je vais instantanément passer de Rousseau à son disciple Robespierre. Il est si vrai que la religion est le mot final de la démocratie prophétisée par Rousseau, que, quand la démocratie tenta de s'organiser, elle se fit religion.

Me voici arrivé à ce point où j'ai promis de citer l'exemple de la Convention aux politiques qui nous reprochent de tourner nos regards aujourd'hui vers les questions religieuses. Je viens de les combattre avec Rousseau, je vais achever de détruire leurs objections avec Rot bespierre, qui est Rousseau à l'œuvre. S'ils me nient l'un et l'autre, s'ils se privent volontairement de la tradition de Rousseau et de celle de Robespierre, je leur demanderai ce qui leur reste. Il ne leur restera rien.

Je ne vous dirai pas, Politiques, que la Révolution tout entière, quand on saisit son vrai caractère, abstraction faite de la forme des événements, n'est autre qu'un conflit armé des diverses opinions religieuses

AUX POLITIQUES. m

ou philosophiques du Dix-Huitième Siècle; vous ne voudriez pas me croire, et pourtant rien n'est plus vrai. Je ne vous dirai pas que, dans cette mêlée, il est facile de reconnaître, sous les déguisements et les transformations qu'elles durent nécessairement prendre pour passer dans la réalité, les doctrines confuses et divergentes, quoique tendant d'une certaine façon au même but, qui avaient occupé l'esprit humain avant 4789, le Déisme épicurien de Voltaire, l'Athéisme de d'Holbach et de Lamettrie, le Déisme chrétien de Rousseau, et toutes les nuances de ces trois principaux systèmes; cette discussion nous entraînerait trop loin, et je ne veux vous combattre que par des autorités. Je me borne donc à vous demander pourquoi la Convention, en tête de ses tables de la loi, a gravé ces paroles :

a Le Peuple Français proclame, en présence de I'Ètrb Suprême, al o déclaration suivante des droits de l'homme et du citoyen (4). »

Robespierre et les Jacobins avaient proposé :

a La Convention nationale proclame, à la face de l'univers, et sous » les yeux du législateur immortel, la déclaration suivante des droits » de l'homme et du citoyen (2). »

Quoi! la Convention ne pouvait-elle se passer d'attester Dieu? et, l'attestant, pourquoi cette dénomination nouvelle d'Être Suprême ou de législateur immortel qu'elle lui donne? Ne voyez- vous pas tout ce qu'il y a dans ces paroles mises en tête de la loi des lois? Un monde est fini, un monde commence. Ce n'est plus le Dieu du Christianisme qu'on atteste, c'est un Dieu nouveau; mais on atteste Dieu. Donc la Révolution Française fut une religion en germe.

Vous me le niez, vous oubliez l'histoire; écoutez donc le Commentaire de ce premier article du Symbole de nos pères, et voyez la suite des choses :

Rorespierre : a Ce n'est point en vain que la Convention a proclamé » la déclaration des droits de l'homme en présence de l'Être Suprême... » L'athéisme est aristocratique. L'idée d'un grand être qui veille sur » l'innocence opprimée et qui punit le crime triomphant est toute po- » pulaire. (Vifs applaudissements.) Le peuple, les malheureux m'ap- » plaudissent; si je trouvais des censeurs, ce serait parmi les riches » et parmi les coupables... Je parle dans une tribune où l'imprudent » Guadetosa me faire un crime d'avoir prononcé le mot de Providence. » Et dans quel tempsf? lorsque, le cœur ulcéré de tous les crimes dont » nous étions les témoins et les victimes, versant des larmes amères » et impuissantes sur la misère du peuple éternellement trahi, éternel-

(1) Constitution de 93,

(a) Projet de Déclaration des Droits, adopté *ux Jacobins, séance du SI avril 1793, et présenté à la Convention, séance du 34 avril.

» lemeat opprimé, je cherchais à m élever au-dessus de la tourbe impure » des conspirateurs dont j'étais environné, en invoquant contre eux la » vengeance céleste au défaut de la foudre populaire. Ce sentiment est » gravé dans tous les cœurs sensibles et purs, il anima dans tous les temps » les plus magnanimes défenseurs de la liberté. Aussi longtemps qu'il » existera des tyrans, il sera une consolation douce au cœur des oppri- » més; et si jamais la tyrannie pouvait renaître parmi nous, quelle est » Pâme énergique et vertueuse qui n'appellerait pas en secret, de son » triomphe sacrilège, à cette éternelle justice qui semble avoir écrit dans » tous les cœurs l'arrêt de mort de tous les tvrans"? Il me semble, du » moins, que le dernier martyr de la liberté exhalerait son âme avec un » sentiment plus doux en se reposant sur cette idée consolatrice. Ce senti- » ment est celui de l'Europe et de l'univers ; c'est celui du peuple fran- » çais. Ce peuple n'est attaché ni aux prêtres, ni à la superstition, ni » aux cérémonies religieuses; il ne l est qu'au culte en lui-même, c'esl- » à-dire à l'idée d'une puissance incompréhensible, l'effroi du crime et » le soutien de la vertu, à qui il se plaît à rendre des hommages qui » sont autant d'anathèmes contre l'injustice et contre le crime triom- » pbant(i). »

Mais n'y a-t-il eu que cela? La Révolution ne s occupa-t-elle des idées qu'on appelle particulièrement religieuses que le jour où la Convention , ayant une législation à décréter, se souvint de l'existence de Dieu , ou bien le jour où Robespierre cherchait à s'élever, comme il dit* audessus de la tourbe impure des conspirateurs?

Eh ! non. Tout le terrible drame qui suivit ces paroles de Robespierre est au fond une guerre de principes religieux, comme l'avait déjà été le drame antérieur. La Révolution, encore une fois, est, dans tout son développement, fervente de l'idée religieuse ; et si, pour imiter la phrase de Robespierre, elle s'éleva au-dessus de la tourbe impure des conspirations vulgaires, c'est que, comme lui, elle chercha, de ruine en ruine, sur les cadavres accumulés de ses propres héros, une religion... qu elle ne trouva pas.

Pourquoi porta-t-elle au Panthéon Mirabeau, et pourquoi le jetat-elte ensuite aux gémonies? C'est qu'elle cherchait une religion. Pourquoi l'Assemblée Constituante fut-elle appelée Constituante, et ne putelle rien constituer? C'est que la société cherchait une religion, et que le mélange confus de toutes sortes d'opinions hétérogènes qui composaient cette assemblée, et entre lesquelles, s'il y en avait une de dominante, c'était le Déisme épicurien , ne pouvait donner une religion. Pourquoi après le 10 août, signe de la destruction de l'ancien régime

(i) Robespierre tuf Jacobin», présidence d'Anacharsis Ctooti, séance du 1" frimaire an II.

AUX POLITIQUES. \<n

religieux et politique, le 31 mai? C'est que la société cherche une religion, et qu'elle n'a pu se contenter de ce premier faux législateur qu'on appelait la Constituante, et dont l'esprit s'était propagé et maintenu, même au sem de la Convention, dans la faction des Girondins. Et après le 31 mai pourquoi la Convention se divise-t-elle encore? Pourquoi Hébert, Chaumette, et la Commune, d'un côté; pourquoi Danton, Camille Desmoulins, et les Cordeliers, d'un autre; pourquoi Robespierre, Saint-Just, et les Jacobins, en troisième parti ? Et pourquoi s'immolent-ils les uns les autres, comme ils avaient immolé Louis XVI et les Girondins? C'est toujours que la société cherche une religion; c'est qu'Hébert, Chaumette, et la Commune, représentent un Athéisme systématique ; c'est que Danton , Camille , et les Cordeliers, représentent un Matérialisme qui n'a même pas la prétention d'être un système, et qui tombe par conséquent dans la corruption et l'impuissance -, c'est enfin que Robespierre, Saint-Just, et les Jacobins, sont des Déistes disciples de Rousseau, et osent tenter d'introduire par la force la religion formulée dans le Contrat Social, savoir le principe social de l'existence de Dieu et de l'immortalité de l'âme, comptant attacher ensuite à cette base, qu'ils croient solide, toute la morale et toute la politique. Ils tuèrent Hébert et Chaumette pour cela, ils tuèrent Danton et Camille pour cela. — Et puis?... — Et puis! ils proclamèrent l'Être Suprême; ils firent voter à la Convention un culte. — Et puis?..:— Et puis ! ils eurent une belle journée, celle où, suivant les témoignages des contemporains, Robespierre, pour la première fois, montra un visage riant, celle où il s'écriait : « Voilà la plus intéressante portion de l' Nuit manité. L'univers est ici rassemblé, 0 Nature, que ta puissance est suri blime et délicieuse! Comme les tyrans doivent pâlir à l'idée de cette » féte (t) ! » — Et puis enfin?... — Enfin ! ils tombèrent eux-mêmes ce jour-là, le jour de la féte de l'Être Suprême, avec leur culte. Mais voyons d'abord quel était ce culte; et puisque vous me forcez à rappeler l'histoire, souffrez que je vous représente ses monuments.

A peine le Comité de salut public a-t-il immolé, en deux sacrifices réglés, Hébert, Chaumette et leurs partisans, Danton, Camille Desmou- . lins et leurs adhérents, qu'il aborde la Convention avec trois Rapports remarquables sur la police générale, sur la théorie du gouvernement démocratique, et sur la nécessité des idées religieuses et morales en harmonie avec les principes républicains. Saint-Just est l'auteur du premier, Billaud-Varennes du second, Robespierre du troisième. Ce fut là le point culminant de la Révolution; et ne pas chercher là le caractère de cette Révolution, c'est être aveugle. Voici quelques passages de ces Rapports;

(1) Causes secrètes de la révolution du 9 au 10 thermidor, par Vilate, juré au tribunal révolutionnaire.

tout y va à l'idée d'un culte, sous un langage plus ou moins clair. Sain t- Just et Billaud-Varennes avaient évidemment pour but de préparer le Rapport de Robespierre. Saint-Just convie la Convention à être digne de son rôle de législateur, en s'élevant vers le législateur immortel. Billaud-Varennes définit l'idée de société et de république, en montrant la solidarité sociale. Enfin Robespierre proclame la nécessité d'une transformation sociale et religieuse.

Saint-Just : « L'aristocratie est en deuil... Elle s'indigne que vous » ayez reconnu la Divinité, et que vous ayez rappelé les généreux seno timents de la nature... Formez les institutions civiles, les institutions » auxquelles on n'a point pensé encore : il n'y a point de liberté durable d sans elles. C'est par là que vous annoncerez la perfection de votre défi mocratie et la grandeur de vos vues L'esprit humain est aujour-

» d'hui malade. N'en doutez pas, tout ce qui existe autour de nous doit » changer et finir, parce que tout ce qui existe autour de nous est in- » juste. La victoire et la liberté couvriront le monde. Ne méprisez rien, » mais n'imitez rien de ce qui s'est passé avant nous : l'héroïsme n'a » point de modèle. C'est ainsi que vous fonderez un puissant empire, » avec l'audace du génie et la puissance de la justice et de la vérité (4). »

Billaud-Vakbnnis : « La société est un échange journalier de secours » réciproques. Concentrer le bonheur en soi-même, c'est s'isoler au défi triment de l'association, c'est circonscrire ses propres jouissances en » renonçant aux plus doux sentiments... La république est la fusion de » toutes les volontés, de tous les intérêts, de tous les talents, de tous les » efforts, pour que chacun trouve, dans cet ensemble, des ressources » communes, une portion de bien égale à sa mise... Citoyens, nous » avons promis d'honorer le malheur : il sera bien plus beau de le faire » disparaître... Voulez-vous empêcher que l'indigence, cette lèpre po- » litique, attaque désormais le corps social : faites qu'on ne puisse pas » se dispenser, sans se couvrir de honte, de se mettre en état d'exercer » une profession utile; faites surtout que nul, avec des bras vigoureux » et l'amour du travail, ne cherche vainement à s'occuper. Que des édi- » fices publics, que des ateliers, que des canaux, que des grandes routes » offrent partout aux citoyens laborieux un travail assuré. Le despo- » tisme place le misérable entre le besoin et le crime ; dans un état libre, » on épargne à l'indigent la nécessité de se rendre coupable. Saisissez p l'homme dès sa naissance pour le conduire à la vertu par l'admiration » des grandes choses et l'enthousiasme qu'elles inspirent. Que chaque » action héroïque ait son trophée; que chaque sentiment généreux soit b célébré dans des fêtes publiques. Ce sont ces tableaux animés et tou- » chants qui laissent des impressions profondes, qui élèvent l'âme, qui

(1) Rapport sur la police générale, 26 germinal an II ( 15 aTiil 17W ).

» agrandissent le génie, qui électrisent tour à tour le civisme et la sen- » sibilité* : le civisme, principe sublime de l'abnégation de soi-même; » la sensibilité, source inépuisable de tous les penchants affectueux et » sociables. Ce sont des rapprochements réitérés qui conduisent insend siblement les hommes à se faire un besoin de se rechercher, de se » mêler ensemble; qui les accoutument à placer leur plaisir le plus vif » dans leur réunion, et leur joie dans une participation générale aux » mêmes transports, aux mêmes jouissances. Que la patrie, mère corn- » m une, serre indistinctement dans ses bras tous ses enfants! Que ses » soins s'étendent jusqu'aux derniers instants de l'existence; et songez » qu'il ne serait pas inutile pour l'opinion que la patrie présidât clle- » même à la pompe funèbre de tous les citoyens. La mort est un rappel » à l'égalité qu'un peuple libre doit consacrer par un acte public (1). »

Certes il y a déjà beaucoup dans ces Rapports de Saint-Just et de Billaud-Varcnnes..

Pouvait-on, d'un point de vue élevé, mieux peindre la gravité du moment et l'importance de l'œuvre que Saint-Just :

L'esprit humain est aujourd'hui malade. Tout ce qui existe doit changer. Formez les institutions civiles, les institutions auxquelles on n'a point encore pensé (2) : i7 n'y a point de liberté sans elles. N'imitez rien, mais ne méprisez rien de ce qui s'est passé avant nous.

C'était la religion, c'était un culte, que Saint-Just indiquait dans ces paroles : N'imitez rien, mais ne méprisez rien de ce qui s'est passé avant nous.

Où sera, au surplus, la religion, et d'où sortira- 1- elle, si elle n'est pas incluse dans de tels aphorismes :

La société est un échange journalier de secours réciproques. La république est la fusion de toutes les volontés, de tous les intérêts, de tous les talents, de tous les efforts. Faites disparaître l'indigence ; épargnez à l'indigent la nécessité de se rendre coupable ! Saisissez l'homme dès sa naissance, pour le conduire à la vertu! Que la patrie, mère commune, serre indistinctement dans ses bras tous ses enfants ! Que ses soins s'étendent jusqu'aux derniers instants de l'existence ! •

Mais, encore une fois, tout cela n'était qu'une préparation au Rapport de Robespierre, lequel mérite d'être mûrement médité, pour l'intelligence du passé comme pour celle de l'avenir : Robespierre fut véritablement la pythonisse et l'oracle de la Révolution.

(1) Rapport sur la théorie du gouvernement démocratique, 1» floréal au II (iO avril 1794).

(8) C'cst-à-diro depuis le commencement de la Révolution.

4« Lnra. tom. i. f* 10.

CIIAP1TSB xi.

Suile.

Robespierre : « Citoyens, c'est dans la prospérité que les peuples, » ainsi que les particuliers, doivent pour ainsi dire se recueillir, pour » écouter, dans le silence des passions, la voix de la sagesse. Le mo- » ment où le bruit de nos victoires retentit dans l'univers est donc ce- » lui où les législateurs de la République Française doivent veiller avec » une nouvelle sollicitude sur eux-mêmes et sur la patrie, et affermir » les principes sur lesquels doivent reposer la stabilité et la félicité de » la République. Nous venons aujourd'hui soumettre à votre médila- » tion des vérités profondes qui importent au bonheur des hommes, » et vous proposer des mesures qui en découlent naturellement.

» Le monde moral, beaucoup plus encore que le monde physique, n semble plein de contrastes et d'énigmes. La nature nous dit que » l'homme est né pour la liberté, et l'expérience des siècles nous » montre l'homme esclave; ses droits sont écrits dans son cœur, et son » humiliation dans l'histoire. Le Genre Humain respecte Calon, et se » courbe sous le joug de César ; la postérité honore la vertu de Brutus, » mais elle ne la permet que dans l'histoire ancienne ; les siècles et la » terre sont le partage du crime et de la tyrannie; la liberté et la vertu » se sont à peine reposées un instant sur quelques points du globe : » Sparte brille comme un éclair dans des ténèbres immenses.

» Ne dis pas cependant, ô Brutus, que la vertu est un fantôme ! Et » vous, fondateurs de la République Française, gardez-vous de déscs- » pérer de l'Humanité, ou de douter un moment du succès de votre » grande entreprise î

» Le monde a changé ; il doit changer encore. Qu'y a-t-il de com- » mun entre ce qui est et ce qui fut? Les nations civilisées ont succédé » aux sauvages errants dans les déserts; les moissons fertiles ont pris » la place des forets antiques qui couvraient le globe; un monde a » paru au-delà des bornes du monde; les babitants de la terre ont » ajouté les mers à leur domaine immense ; l'homme a conquis la » foudre, et conjuré celle du ciel. Comparez le langage imparfait des » hiéroglyphes avec les miracles de l'imprimerie ; rapprochez le » voyage des Argonautes de celui de La Pcyrouse ; mesurez la distance » entre les observations astronomiques des Mages de l'Asie et les dé- » couvertes de Newton, ou bien entre l'ébauche tracée par la main » de Dibutadc et les tableaux de David.

» Tout a changé dans V ordre physique; tout doit changer dans l'ordre

» moral et politique. La moitié de la révolution du monde est déjà faite ; » Vautre moitié doit s'accomplir.

d La raison de l'homme ressemble encore au globe qu'il habite ; la » moitié en est plongée dans les ténèbres, quand l'autre est éclairée. » Les peuples de l'Europe ont fait des progrès étonnants dans ce que > l'on appelle les arts et les sciences, et ils semblent dans l'ignorance » des premières notions de la morale publique ; ils connaissent tout, » excepté leurs droits et leurs devoirs. D'où vient ce mélange de génie » et de stupidité? De ce que, pour chercher à se rendre habiles dans » les arts, il ne faut que suivre ses passions, tandis que pour défendre » ses droits et respecter ceux d'autrui, il faut les vaincre. Il en est une » antre raison : c'est que les rois, qui font le destin de la terre, ne crai- » gnent ni les grands géomètres, ni les grands peintres, ni les grands » poètes, et qu'ils redoutent les philosophes rigides et les défenseurs » de l'Humanité.

» Cependant le Genre Humain est dans un état violent qui ne peut » être durable. La raison humaine marche depuis longtemps contre d les trônes à pas lents, et par des routes détournées, mais sûres. Le » génie menace le despotisme, alors même qu'il semble le caresser; » il n'est plus guère défendu que par l'habitude et par la terreur, et n surtout par l'appui que lui prête la ligue des riches et de tous les op- » presse urs subalternes, qu'épouvante le caractère imposant de la Ré- » volution Française.....

» Le fondement untquc de la société civile, c'est la morale

d Ne consultez que le bien de la patrie et les intérêts de l'Humanité. » Toute institution, tonte doctrine qui console et qui élève les âmes » doit être accueillie ; rejetez toutes celles qui tendent à les dégrader » et à les corrompre. Ranimez, exaltez tous les sentiments généreux » et toutes les grandes idées morales, qu'on a voulu éteindre; rappro- » chez par le charme de l'amitié et par le lien de la vertu les hommes, x> qu'on a voulu diviser. Qui donc t'a donné la mission d'annoncer au » peuple que la Divinité n'existe pas, ô toi.qui te passionnes pour cette » aride doctrine, et qui ne te passionnas jamais pour la patrie? Quel » avantage trouves-tu à persuader à l'homme qu'une force aveugle • préaide à ses destinées, et frappe au hasard le crime et la vertu, que » son âme n'est qu'un souffle léger qui s'éteint aux portes du tom- » beau ?

» L'idée de son néant lui inspirera-t-elle des sentiments plus purs et » plus élevés que celle de son immortalité? Lui inspirera-t-elle plus » de respect pour ses semblables et pour lui-même, plus de dévoue- » ment pour la patrie, plus d'audace à braver la tyrannie, plus de mé- » pris pour la mort ou pour la volupté? Vous qui regrettez un ami » vertueux, vous aimez à penser que la plus belle partie de lui-même

» a échappé au trépas! Vous qui pleurez sur le cercueil d'un flls ou » d'une é|»ouse, êtes-vous consolés j^ar celui qui vous dit qu'il ne reste » plus deux qu'une vile poussière? Malheureux qui expirez sous les » coups d'un assassin, votre dernier soupir est un appel à la justice » éternelle! L'innocence sur l'échafaud fait pâlir le tyran sur son char » de triomphe : aurait-elle cet ascendant, si le tombeau égalisait l'op- » presseur et l'opprimé ? Malheureux sophiste ! de quel droit viens-tu » arracher à l'innocence le sceptre de la raison, j>our le remettre dans » les mains du crime, jeter un voile funèbre sur la nature, désespérer » le malheur, réjouir le vice, attrister la vertu, dégrader l'Humanité? » Plus un homme est doué de sensibilité et de génie, plus il s'attache o aux idées qui agrandissent son être et qui élèvent son cœur ; et la » doctrine des hommes de cette trempe devient celle de l'univers. Eh ! » comment ces idées ne seraient-elles point des vérités? Je ne conçois » pas du moins comment la nature aurait pu suggérer à l'homme des > fictions plus utiles que toutes les réalités; et si l'existence de Dieu, » si l'immortalité de l'âme n'étaient que des songes, elles seraient en- • core la plus belle de toutes les conceptions de l'esprit humain.

» Je n'ai pas besoin de remarquer qu'il ne s'agit pas ici de faire le » procès à aucune opinion philosophique en particulier, ni de contester » que tel philosophe peut être vertueux, quelles que soient ses opinions, » et même en dépit d'elles, par la force d'un naturel heureux ou d'une » raison supérieure; il s'agit de considérer seulement l'athéisme » comme anti-national, et lié à un système de conspiration contre la » République.

» Eh! que vous importent à vous, législateurs, les hypothèses di- » verses par lesquelles certains philosophes expliquent les phénomènes » de la nature? Vous pouvez abandonner tous ces objets à leurs dis- » putes éternelles ; ce n'est ni comme métaphysiciens, ni comme théo- » logiens, que vous devez les envisager : aux yeux du législateur, tout » ce qui est utile au monde et bon dans la pratique est la vérité.

» L'idée de l'Être Suprême et de l'immortalité de l'âme est un rap- » pel continuel à la justice; elle est donc sociale et républicaine. (On » applaudit.)

» Vous avez déjà été frappés sans doute de la tendresse avec laquelle » tant d'hommes qui ont trahi leur patrie ont caressé les opinions si- » nistres que je combats. Que de rapprochements curieux peuvent » s'offrir encore à vos esprits! Nous avons enteudu (qui croirait à cet » excès d'impudeur?), nous avons entendu, dans une société popu- » laire, le traître Guadet dénoncer un citoyen pour avoir prononcé le » nom de la Providence ! Nous avons entendu , quelque temps après, o Hébert en accuser un autre pour avoir écrit contre l'athéisme ! » N'est-ce pas Vergniaud et Gensonné qui , en votre présence même,

» et à voire tribune, pérorèrent avec chaleur pour bannir du préam- » bule de la Constitution le nom de l'Être Suprême, que vous y avez » placé? Danton, qui souriait de pitié aux mots de vertu, de gloire, de » postérité ; Danton , dont le système était d'avilir ce qui peut élever » l'âme ; Danton , qui était froid et muet dans les plus grands dangers » de la liberté, parla après eux avec beaucoup de véhémence en faveur d de la même opinion. D'où vient ce singulier accord de principes » entre tant d'hommes qui paraissaient divisés? Faut-il l'attribuer sim- » plement au soin que prenaient les déserteurs de la cause du peuple » de chercher à couvrir leur défection par une affectation de zèle » contre ce qu'ils appelaient les préjugés religieux, comme s'ils » avaient voulu compenser leur indulgence pour l'aristocratie et la » tyrannie par la guerre qu'ils déclaraient à la Divinité?

» Non, la conduite de ces personnages arliûcieux tenait sans doute à » des vues politiques plus profondes : ils sentaient que, pour détruire » la liberté, il fallait favoriser par tous les moyens tout ce qui tend à » justifier l'égoïsmc, à dessécher le cœur, et à effacer l'idée de ce beau » moral qui est la seule règle sur laquelle la raison publique juge les » défenseurs et les ennemis de l'Humanité. Ils embrassaient avec » transport un système qui , confondant la destinée des bons et des d méchants, ne laisse entre eux d'autre différence que les faveurs in- » certaines de la fortune, ni d'autre arbitre que le droit du plus fort ou a du plus rusé.

» Vous tendez à un but bien différent ; vous suivrez donc une poli- » tique contraire....

» Prêtres ambitieux, n'attendez pas que nous travaillions à rétablir » votre empire ! Une telle entreprise serait même au-dessus de notre » puissance. (On applaudit.) Vous vous êtes tués vous-mêmes, et l'on ne o revient pas plus à la vie morale qu'à l'existence physique.

» Et d'ailleurs qu'y a-t-il entre les prêtres et Dieu ? Les prêtres sont » à la morale ce que les charlatans sont à la médecine. [Nouveaux » applaudissements.) Combien le Dieu de la nature est différent du Dieu » des prêtres! (Les applaudissements continuent.) Je ne connais rien de » si ressemblant à l'athéisme que les religions qu'ils ont faites : à force o de défigurer l'Être Suprême, ils l'ont anéanti autant qu'il était en » eux; ils en ont fait tantôt un globe de feu , tantôt un bœuf, tantôt un » arbre, tantôt un homme, tantôt un roi. Les prêtres ont créé un Dieu » à leur image; ils l'ont fait jaloux, capricieux, avide, cruel, impla- & cable , ils l'ont traité comme jadis les maires du palais traitèrent les » descendants de Clovis, pour régner sous son nom et se mettre à sa » place. Us l'ont relégué dans le ciel comme dans un palais, et ne l'ont d appelé sur la terre que pour demander à leur profit des dîmes, des » richesses, des honneurs, des plaisirs et de la puissance. (Vifs applau-

» dittenumts.) Le véritable prêtre de l'Être Suprême, c'est la nature; » son temple, l'univers; son culte, la vertu ; ses fêtes, la joie d'un grand 9 peuple, rassemblé sous ses yeux pour resserrer les doux nœuds de la » fraternité universelle, et pour lui présenter l'hommage des cœurs » sensibles et purs.

n Prêtres, par quel titre avez-vous prouvé votre mission? Avez- vous » été plus justes, plus modestes, plus amis de la vérité que les autres » hommes? Avez-vous chéri 1 égalité, défendu les droits des peuples, » abhorré le despotisme, et abattu la tyrannie? C'est vous qui avez dit » aux rois : Vont êtet les images de Dieu sur la terre, c'ett de lui seul que d vous tenez votre puissance; et les rois vous ont répondu : Oui, vous » êtes vraiment let envoyés de Dieu. (Jnittont^nous pour partager les dé- » pouillet et les adorations des mortels. Le sceptre et l'encensoir ont » conspiré pour déshonorer le ciel et pour usurper la terre. {Applau-

» Laissons les prêtres, et retournons à la Divinité. Attachons la mo- » raie à des bases éternelles et sacrées; inspirons à l'homme ce res- » pect religieux pour l'homme, ce sentiment profond de ses devoirs, » qui est la seule garantie du bonheur social ; nourrissons-le par toutes d nos institutions. Que l'éducation publique soit surtout dirigée vers ce » but : vous lui imprimerez sans doute un grand caractère, analogue à » la nature de notre gouvernement et à la sublimité des destinées de t notre république. Vous sentirez la nécessité de la rendre coramuno » et égale pour tous les Français. Il ne s'agit plus de former des mes- » sieurs, mais des citoyens. La patrie a seule le droit d'élever ses eno fants-, elle ne peut confier ce dépôt à l'orgueil des familles ni aux » préjugés des particuliers, aliments éternels de l'aristocratie et d'un » fédéralisme domestique qui rétrécit les âmes en les isolant , et détruit » avec l'égalité tous les fondements de l'ordre social. Mais ce grand » objet est étranger à la discussion actuelle.

» Il est cependant une sorte d'institution qui doit être considérée 0 comme une partie essentielle de l'éducation publique, et qui appar- » tient nécessairement au sujet de ce Rapport ; je veux parler des fêtes 0 nationales.

» Rassemblez les hommes, vous les rendrez meilleurs; car les b hommes rassemblés chercheront à se plaire, et ils ne |>ourront se 0 plaire que par les choses qui les rendent estimables. Donnez à leur 0 réunion un grand motif moral et politique, et l'amour des choses 0 honnêtes entrera avec le plaisir dans tous les cœurs; car les hommes o ne se voient pas sans plaisir.

» L'homme est le plus grand objet qui soit dans la nature ; et le plus » magnifique de îtous les spectacles, c'est celui d'un grand peuple as- 0 semblé....

AUX POLITIQUES. \ft

» Ayez des fètcs générales et plus solennelles pour toute la Répu- » bliquc; ayez des fêtes particulières et pour chaque lieu , qui soient » des jours de repos, et qui remplacent ce que les circonstances ont » détruit.

» Que toutes tendent à réveiller les sentiments généreux qui font le » charme et l'ornement de la vie humaine, l'enthousiasme de la liberté, » l'amour de la patrie, le respect des lois; que la mémoire des tyrans a et des traîtres y soit vouée à l'exécration ; que celle des héros de la » liberté et des bienfaiteurs de l'Humanité y reçoive le juste tribut de » la reconnaissance publique; qu'elles puisent leur intérêt et leurs » noms mêmes dans les événements immortels de notre Révolution, et » dans les objets les plus sacrés et les plus chers au cœur de l'homme; » qu'elles soient embellies et distinguées par les emblèmes analogues » à leur objet particulier. Invitons à nos fêtes et la nature et toutes les » vertus. Que toutes soient célébrées sous les auspices de l'Être Su- Dprcme; qu'elles lui soient consacrées; qu'elles s'ouvrent et qu'elles » finissent par un hommage à sa puissance et à sa bonté (4). »

A la suite de ce Rapport, la Convention décrète :

« Articlb I. Le Peuple Français reconnaît l'existence de l'Être Su- » prôme et l'immortalité de l'âme.

» Art. H. 11 reconnaît que le culte digne de l'Être Suprême est la » pratique des devoirs de l'homme.

» Art. III. Il met au premier rang de ses devoirs de détester la mau- » vaise foi et la tyrannie, de punir les tyrans et les traîtres, de secourir » les malheureux, de respecter les faibles, de défendre les opprimés, n de faire aux autres tout le bien qu'on peut, et de n'être injuste avec » personne.

» Art. IV. Il sera institué des fêtes pour rappeler l'homme à la peno séc de la Divinité et à la dignité de son être.

» Art. V. Elles emprunteront leurs noms des événements glorieux » de notre Révolution , des vertus les plus chères et les plus utiles à » l'homme, des plus grands bienfaits de la nature.

» Art. VI. La République Française célébrera tous les ans les fêtes o du M juillet 1789, du lOaoût 1792, du 21 janvier 1793, du 31 mai o 1793.

» Art. VII. Elle célébrera, aux jours de décadis, les fêtes dont l'énu- » mération suit : A l'Être Suprême et à la Nature.— Au Genre Humain. d —Au Peuple Français.— Aux Bienfaiteurs de l'Humanité.— Aux Mar- » tyrs de la Liberté.— A la Liberté et à l'Égalité.— A la République.— » A la Liberté du Monde.— A l'Amour de la Patrie.— A la Haine des

(1) Rapport sur la nécessité des idées religieuses et morales, 18 floréal an II (7 mai 1794).

» tyrans et des traîtres.— A la Vérité. — A la Justice. — A la Pudeur. — » A la Gloire et à l'Immortalité. — A l'Amitié. — A la Frugalité. — Au » Courage. — A la Bonne Foi. — A l'Héroïsme. — Au Désintéressement. » — Au Sloïcismc.— A l'Amour. — A la Foi Conjugale.— A l'Amour Pa- » ternel. — A la Tendresse Maternelle. — A la Piété Filiale.— A l'Enfance. » — A la Jeunesse. — A l'Age Viril. — A la Vieillesse. — Au Malheur. — » A l'Agriculture. — A l'Industrie. — A nos Aïeux. — A la Postérité.— » Au Bonheur, o

Ne voyez-vous pas que, par ce culte improvisé, la Convention reconnaît et proclame, plus haut que personne n'a jamais pu le faire, la nécessité d une religion ! Elle dit, comme De Maistre : // n'y a plus de religion sur la terre, le Genre Humain ne peut rester dans cet état; et elle improvise, elle ose improviser. Magnifique effort! naïveté sublime de l'âme de nos pères! les voyez-vous hésiter et trébucher entre les doctrines les plus opposées, mais, plutôt que de n'avoir pas de culte, diviniser à la fois des dualités, la Nature et l'Être Snpreme, la haine et l'amour, le bien et le mal ! Ah! vous le voyez, j'en ai pour témoin la Convention elle-même, la Révolution vraiment comprise est une religion en germe. C'est l'annonce au moins d'une religion , et de la plus grande de toutes; car toutes les religions du passé ne sont de celle qui se prépare que des ébauches et tics prophéties.

Que rcslc-t-il, me direz-vous, de toute celle tentative? Ce qu'il en reste! cet arrêt du Destin, cette phrase de Robespierre :

« Tout a changé dans l'ordre physique, tout doit changer dans l'ordre » moral et politique. La moitié de la révolution du monde est déjà faite. » l'autre moitié doit s'accomplir. »

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