CHAPITRE XII
Suile.
11 y a des gens qui, ne comprenant pas la Révolution, dont pourtant ils parlent sans cesse, s'imaginent que la tenlativc des Jacobins [tour fonder une religion nouvelle ne tenait pas aux entrailles même de celte Révolution. Selon eux, cette tentative n'aurait été qu'une sorte de horsd'œuvre, une effloreseence inutile. Mais alors à quoi s'arrèlent-ils, et que trouvent-ils de solide dans la Révolution? Si la tentative de fonder une morale, une religion, un culte, ne fut qu'une effloreseence, une superfluité, comment s expliqucnl-ils que ç'ait été le sujet avoué du drame qui commença au 31 mai et finit au 9 thermidor? La Révolution tout entière est donc aussi une superfluité !
Robespierre, lui, jusqu'à son dernier moment, n'en jugea pas ainsi. Loin que ce culte qu'il avait voulu établir lui parût une superfluité,
c'était pour lui, comme il le disait, toute une révolution, c'est-à-dire pour qui comprend sa pensée, toute la /{évolution. « Grâces immortelles vous » soient rendues, s'écriait-il en son dernier discours à la Convention ; » vous avez sauvé la patrie ; votre décret du 48 floréal est lui seul une 0 révolution. Vous avez frappé du même coup l'athéisme et le despo- 0 tisme sacerdotal; vous avez avancé d'un demi-siècle l'heure fatale des 0 tyrans; vous avez rattaché à la cause de la Révolution tous les cœurs d purs et généreux; vous l'avez montrée au monde dans tout l'éclat de » sa beauté céleste. 0 jour à jamais fortuné, où le Peuple Français tout » entier se leva pour rendre à l'Auteur de la Nature le seul hommage » digne de lui ! Quel touchant assemblage de tous les objets qui peuvent » enchanter les regards et le cœur des hommes! 0 vieillesse honorée! » ô généreuse ardeur des enfants de la patrie! ô joie naïve et pure des » jeunes citoyens ! ô larmes délicieuses des mères attendries I ô charme » divin de l'innocence et de la beauté! ô majesté d'un grand peuple » heureux par le seul sentiment de sa force, de sa gloire, et de sa a vertu ! Être des êtres, le jour où l'univers sortit de tes mains toutes- » puissantes brilla-l-il d'une lumière plus agréable à tes yeux que ce » jour où, brisant le joug du crime et de l'erreur, il parut devant toi » digne de tes regards et de ses destinées (1)? »
C'est à cette nécessité de conduire la Révolution à son terme, et d'instituer une religion pour instituer la démocratie, qu'il attribuait et sa victoire sur ses rivaux et les dangers présents qui l'entouraient : « 11 o est bien remarquable, s'écriait-il, que votre décret du 18 floréal, qui » raffermit les bases ébranlées de la morale publique, fut le signal d'un » accès de fureur des ennemis de la République... Ce jour avait laissé 0 sur la France une impression profonde de calme, de bonheur, de 0 sagesse, et de bonté. A la vue de cette réunion sublime du premier » peuple du monde, qui aurait cru que le crime existait encore sur la » terre? Mais quand le peuple, en présence duquel tous les vices privés o disparaissent, est rentré dans ses foyers domestiques, les intrigants » reparaissent et le rôle des charlatans recommence. C'est depuis © cette époque qu'on les a vus s'agiter avec une nouvelle audace. Croi- 0 rait-on qu'au sein de l'allégresse publique des hommes aient répondu » par des signes de fureur aux touchantes acclamations du peuple? 0 Croira-t-on que le président de la Convention Nationale, parlant au o peuple assemblé, fut insulté par eux, et que ces hommes étaient des » représentants du peuple? Ce seul trait explique tout ce qui s'est passé o depuis (2). 0
Oui, ce trait seul explique la chute de Robespierre. Car ce pontife
(1) Sétnce de la Convention, 8 thermidor, (i) Ibid.
de la fête de l'Être Suprême qu'on insulte, ce président de la Convention que des membres de la Convention persiflent et outragent à l'occasion du culte donné à la France , c'était Robespierre lui-même. Il avait amené la Révolution au dernier terme qu'elle pût atteindre, la religion de Rousseau; et il succombait, parce que cette religion n'en était pas une encore.
Tout ce que le Dix-Huitième Siècle avait fourni d'idées organiques était désormais épuisé. L'école de Rousseau était venue après l'école de Voltaire et l'école de Montesquieu, et elle n'avait pas résolu davantage le problème. La profession de foi du vicaire savoyard, ou les derniers chapitres du Contrat Social, ne sont pas une religion. Et voilà pourquoi Robespierre succomba après Louis XVI, après les Girondins, après Hébert et Chau mette, après Danton et Camille Desmoulins.
Par Robespierre et Saint-Just, la révolution sortie du Dix-Huitième Siècle arriva à son zénith; mais elle ne put dépasser la borne des idées du Dix-Huitième Siècle, ol la réaction inévitable dut commencer aussitôt que cette limite de l'idée fut atteinte. C'est le caractère particulier et l'honneur historique des Jacobins de s'être élevés à la plus haute conception du rôle et du caractère de la Révolution. Au milieu de tous les hommes qui surgirent alors pour la destruction du passé, Robespierre et ses amis furent les seuls qui osèrent concevoir ce que Robespierre nomme lui-môme a l'ambition généreuse de fonder sur la terre » la première vraie république (1); » les seuls qui comprirent, après Itousseau, qu'il n'y avait qu'une religion qui pût fonder celte république; les seuls qui osèrent tenter d'élever à l'état de religion o cet o,amour sacré de la patrie, et cet amour plus sublime et plus saint de b l'Humanité, sans lequel une grande révolution n'est qu'un crime » éclatant qui détruit un autre crime (2). »