CHAPITRE XIII
Comment fut posé et comment s'est développé ie dogme de la Souveraineté do Peuple.
Voici donc toute la suite et le développement de l'idée qu'on appelle souveraineté du peuple.
D'abord il se trouve au Dix-Huitième Siècle un homme qui conçoit celte idée, et la pose. C'est Rousseau.
Cet homme est amené de loin et providentiellement à cette conception. Il sort du Protestantisme, et il naît dans une république. Cette république est petite, ce n'est qu'une ville : mais qu'importe !
(I) Séance de la Convention, 8 thermidor. (8) Ibid.
L'idée d'une cité s'était conservée là : elle s'incarne dans le citoyen de Genève.
Les grands protestants du Seizième Siècle avaient été conduits aux pensées républicaines par leur esprit de liberté religieuse. Au Dix-Septième Siècle même, le Protestantisme était encore fondamentalement républicain. Lisez Jurieu, vous y trouverez les mêmes principes que dans le Contrat Social.
La base fondamentale de la doctrine de Jurieu et de Rousseau, c'est que la souveraineté est naturellement dans chacun. Cette doctrine est la fille de Luther, la fille de Descartes. Luther tira de la théologie Je dogme de la liberté. Descaries répéta Luther en philosophie. Jurieu et Jean-Jacques répétèrent Luther et Descartes en politique.
Mais la liberté de chacun produit l'individualisme, l'anarchie. La liberté de Luther détruisit la religion générale de l'Europe, et engendra les sectes. La liberté philosophique de Descartes engendra le rationalisme solitaire, et finalement la destruction de toute certitude. La liberté politique de Rousseau mènerait également à la destruction de toute société, de tout état politique, de toute association humaine.
Quelle est la gloire de Rousseau? Est-ce d'avoir préconisé ce principe qui a nom liberté, de l'avoir fait entrer profondément dans les esprits, dans les cœurs? Est-ce d'avoir, au nom de la liberté, poussé à la destruction de toutes les formes sociales? Oui, il a cette gloire; car c'en est une : il fallait bien détruire toutes les formes tyranniques du passe. Mais, comme je l'ai dit, il en a une autre.
Par son Discours sur les sciences et les arts, par son Discours sur l'inégalité, par son Contrat Social même, et en général par tous ses ouvrages, il grava dans l'esprit humain le terme liberté. Il fut en philosophie politique le Spartacus ou le Mazaniello du Dix-Huitième Siècle, l'homme qui appelle tout homme à l'émancipation, et qui sonne la charge contre les tyrans. Mais aussi il voulut fonder ; mais son âme ne fut pas seulement accessible à la haine de la tyrannie; mais il ne haïssait tant les tyrans que parce qu'il aimait les hommes. Sa grande gloire fut donc de sortir, comme je l'ai déjà dit, de l'analyse et de commencer la synthèse.
Il commença cette synthèse, en soutenant, comme il l'a fait, que de chacun la souveraineté pouvait passer à lotis dune façon légitime. C'est ce qu'on appelle le principe de la souveraineté du peuple.
Ce principe se déduit du principe même de la liberté de chacun. Chacun est libre : donc point de gouvernement légitime, à moins qu'il ne résulte de la volonté de chacun. Donc tous sont membres du souverain. Donc la souveraineté est dans le peuple. Donc égalité.
Rousseau est, en effet, le docteur de l'égalité au Dix-Huitième Siècle. Tandis que les autres philosophes ne tiraient du principe de la liberté
m TROIS DISCOURS.
que l'égoïsme, il lui en déduisit l'égalité, qui donne droit à l'égoïsme de chacun, et par conséquent limite et détruit virtuellement l'égoïsme de chacun en proclamant et autorisant l'égoïsme de tous.
Mais n a-t-il fait que cela? N'a-t-il proclamé que la liberté et l'égalité?
On pourrait le dire, on pourrait ne voir dans le Contrat Social que ces deux termes indissociables par eux-mêmes, tant qu'ils sont seuls et opposés, liberté de chacun, et liberté de tous, ou égalité, si, comme j'en ai fait plus haut la remarque en citant mes preuves, Rousseau luimême, au milieu de ce Contrat Social, n'en appelait pas à une science supérieure capable d'harmoniser les hommes, de les associer, de concilier le droit de l'un et le droit de l'autre, de relier l'homme à l'homme, à une religion enfin {{).
Cette religion, l'a-t-il produite? Non; je lai déjà dit, il l'a prophétisée.
Cette religion n'a été qu'inaugurée par lui. Il en retrouva les premiers linéaments par le sentiment qu'il avait de l'Évangile, que lui seul
(1) Je sais bien que, retenu par les idées de sou temps, empêché par son propre rôle de philosophe au Dix-Huitième Siècle, c'est-à-dire de destructeur plutôt que d edificateur, Rousseau hésite interdit devant ce grand mot de religion que sa bouche a prononcé; je sais bien qu'il s'écrie, au bout «le toutes ces déductions, par lesqucUes il a démontré qu'un principe religieux était nécessaire pour constituer la société et rendre la souveraineté du peuple réalisable : « 11 ne faut pas de tout ceci, conclure, avec Warburj» ton, que la politique et la religion aient parmi nous un objet commun, mais que, dans » l'origine des nations, l'une sert d'instrument à l'autre. {Contrat Social, liv. II, ch. vu.) » Mais jo sais aussi que plus loin, Rousseau essaie lui-même de décider sur les choses religieuses, au nom du pacte social, et se fuit ce législateur religieux sans lequel la démocratie, dit-il, est impossible. Que devient donc sa négation devant ses affirmations! Qui ne voit que c'est là une do ces contradictions imposées à Rousseau par les deux tendances qui régnaient en lui ! Il était de son temps, tout grand homme qu'il fût. 11 avait peur de la superstition; et, ne pouvant pas, plus que ton siècle, démêler la vérité essentielle sous les formes idolàtriques des religions du passé, toute religion lui paraissait, sinou, comme à Voltaire cl aux autres, une pure superstition, du moins entachée nécessairement de superstition et d'i loiàlrie. De là vient qu'après avoir dit, haut et clair, que la démocratie suppose une religion, il fait cette réserve : « Qu'il ne croit pas néanmoins que » chez les modernes la religion et la politique puissent avoir un objet commun; » réserve qu'il dément et détruit ensuite dans tout le dernier livre du Contrat Social. Mais dans cette phrase qu'cutend-il par religion? Quand il dit que dans l'antiquité la religion servait d'instrument à la politique, il indique bien que c'est de la superstition qu'il veut parler. Comme tout son siècle, il prend les religions du passé pour des œuvres de mensonge. C'est ce nuage répandu sur l'idée générale de religion qui l'arrête, et le force de se mettre en contradiction flagrante avec lui-même. On peut encore remarquer que Rousseau s'élant trompé sur le législateur, en ce sens qu'il en fait, séduit par l'exemple de l'antiquité, un révélateur à part de l'Humanité, il était inévitable que la religion mime qu'il proclamait nécessaire lui parût entachée de superstition. On a reproché à Rousseau ses inconséquences; on devrait voir que ces inconséquences furent la condition de son génie.
AUX POLITIQUES. Wl
de tous les philosophes du Dix-Huitième Siècle osa célébrer. La fraternité humaine, base de la religion et de toute religion, est donc un troisième caractère des écrits de Rousseau ; en sorte qu'on peut bien dire que c'est lui qui a inspiré la divine formule de nos pères : Liberté, Égalité, Fraternité. Mais la science de cette formule, la philosophie de cette formule, l'unité de ces trois termes, le dogme métaphysique ou scientifique capable de réunir ces trois termes, de les démontrer, de les graver dans le cœur de l'enfant et de les imposer à tout homme mûr, au nom de sa raison même, cette science n'est pas dans Rousseau.
Il essaya cette science toute sa vie, il en aborda les problèmes. Mais la preuve qu'il ne les résolut pas, c'est que la démocratie fondée sur la souveraineté du peuple n'existe pas.
Ne prenons point, encore une fois, les prolégomènes de la science pour la science.
Rousseau n'a produit que les prolégomènes de la science. Il n'a pas été le législateur dont il a lui-même reconnu la nécessité et appelé 4a venue.
Il s'est trompé, au contraire, lorsqu'à la ûn du Contrat Social il a voulu, comme par un dernier effort, être ce législateur, s'imaginant qu'avec quelques principes empruntés à la tradition protestante, on pouvait constituer une sorte de dictature religieuse au-dessus de toutes les attaques (1).
L'Assemblée dite Constituante n'a pas été non plus ce législateur. Elle débuta avec de belles inspirations, sans doute; mais, mélange confus et hétérogène de toutes les sectes philosophiques du Dix- Huitième Siècle, elle ne fit qu'émettre un compromis entre ces sectes, sans unité véritable et sans base solide.
La Convention, enfin, n'a pas été non plus ce législateur. Après s'être décimée elle-même pour anéantir toutes les divergences qui régnaient en son sein, elle n'arriva à l'unité un jour que pour détruire le lendemain même cette unité, en brisant la dictature religieuse de Robespierre. Par Robespierre même, elle n'aurait pas pu être ce législateur, puisque Robespierre n'avait que le symbole de Rousseau, symbole incomplet et par là faux et impuissant.
Après la Convention , commença la longue réaction anti-philosophique et anti-révolutionnaire où nous sommes encore; absurde et sordide chaos, sans principe, sans unité, sans lumière.
Donc ce que Rousseau appelle le législateur, et ce que nous appelons la science ou la religion, n'est pas encore venu.
(1) Nous avons eu occasion dans un autre écrit de nous expliquer sur l'impuissance de la religion sociale formulée par Rousseau, et que voulut réaliser Robespierre. ( 1847. ) — Il s'agit de l'écrit Intitulé : D'une Religion sans théocratie, qui se trouvera dans cette édition. (tWO.)
Donc, en ce sens, les partisans du principe des révélateurs ont raison. La souveraineté du peuple ou, en d'autres termes, la démocratie attend encore, pour être réalisable, un révélateur ou des révélateurs.
C'est-à-dire que, suivant nous, elle attend une science religieuse, une foi commune empruntée à Dieu môme, comme dit Rousseau, une religion enfin.
Sans cette science, sans cette religion, la démocratie n'est pas organisante.
Donc, Politiques, ne vous persuadez pas, comme vous le faites, que sans philosophie, sans religion, vous puissiez avancer dans la voie politique. Êtes-vous plus grands, plus forts que les hommes de la Convention? Et puisqu'ils sont tombés, faute d'un progrès philosophique antérieur capable de servir de base à la législation, imaginez-vous que vous pourrez opérer ce qu'ils n'ont pu opérer, quand ce même progrès philosophique vous fait défaut?
Donc, enfin, loin d'arrêter et d'entraver le progrès nécessaire de la philosophie, votre devoir est d'y aider de toutes vos forces; et votre rôle principal consiste à savoir qu'isoler la politique proprement dite des questions sociales et des questions philosophiques, de l'économie politique, de la morale, de la science, de la métaphysique enfin, cette science des sciences, ce serait ressembler au jardinier ignorant, ou plutôt insensé, qui, pour faire croître une plante, la sécherait dans toutes ses racines, en l'isolant de la terre et de l'eau qui lui fournissent sa nourriture, sa sève, et sa vie.