CHAPITRE XIV
De la distinction entra le temporel et le spirituel ; preuves qoe cette distinction est fausse.
Les mots souvent nous trompent. Depuis cinquante ans, dans nos Codes, dans nos Constitutions, nous faisons de la religion sans le savoir, comme M. Jourdain faisait de la prose. Mais c'est un grand mal que de nous dissimuler à nous-mêmes sur quel terrain le temps et la nécessité ont placé la société laïque.
Lorsqu'au Moyen-Age l'Église se refusa obstinément au progrès, et prétendit enchaîner à jamais l'esprit humain sous ses décisions, la science se chercha une route à part de la théologie, et finit par en trouver une. La philosophie naquit; elle aborda les problèmes de la théologie, d'abord timidement, avec des mots nouveaux et sur des points particuliers; puis, quand elle eut grandi, elle osa se proclamer indépendante. La société laïque lit de même par rapporta l'Église. On adopta la célèbre distinction du temporel et du spirituel, bonne et utile à cette époque. La société laïque légiféra au temporel, tout en préten-
daut respecter le droit de l'Église au spirituel. Tout cela finit par le Dix-Huitième Siècle et la Révolution. Il n'y eut plus alors que la société laïque; l'Église n'était plu9 qu'un vain nom, un souvenir du passé ; le droit ecclésiastique était anéanti.
Mais il y a des retardataires, des traînards dans tous les siècles. Les politiques qui refusent aujourd'hui de voir que la société laïque, au point où elle est arrivée, doit renoncer à sa vieille tactique, et qu'après s'être émancipée, au moyen du principe de séparation, utile et nécessaire autrefois, je le répète, mais absurde et funeste maintenant, elle doit se conduire en émancipée qu'elle est, et, au lieu de se tenir à part de la religion, se faire religion ; ces politiques, dis-je, sont déjà d'un autre âge : ce sont les retardataires et les arriérés de notre temps.
Quoi! nous, la société laïque, qui ne reconnaissons plus de souverain spirituel, qui regardons la Rome papale du même œil que les ruines d'Herculanum ou de Pompéi , nous marcherions comme au temps où l'Église nous servait de règle et de limite ! Nous n'avons plus de limite, et nous n'oserions pa9 avouer et nous avouer à nousmêmes que nous n'avons plus de limite ! Nous ne reconnaissons plus, hors de nous, hors de noire conscience, de règle spirituelle ; et nous refuserions d'aborder nettement notre situation, et de chercher en nous-mêmes, dans notre conscience, et sous l'œil de Dieu, cette règle nécessaire! Évidemment ce serait impuissance ou hypocrisie.
N'est-ce pas une pure illusion, en effet, que cette prétendue séparation des choses civiles et des choses spirituelles qui semble la base et le point de départ de tontes nos lois? Cette séparation est-elle fondée sur une vérité enseignée par la raison, sur un principe raisonnable ? Non, ce n'est que le résultat de Y impuissance. La raison et la science modernes, après avoir renversé l'ordre chrétien-féodal, ont essayé d'organiser la société, et, les solutions organiques n'étant pas trouvées, le législateur n'a pu que faire un règlement d'ordre sur des ruines. Mais, encore une fois, l'instinct de la Philosophie et de la Révolution n'était pas de se borner à une si pitoyable chose : pendent opéra interrupta. Toutefois il a été impossible au législateur de s'abstenir; et, tout en proclamant la séparation des choses civiles et des choses religieuses, nos assemblées depuis la Constituante n'ont cessé de professer de véritables dogmes, qui se lient à toutes les questions religieuses, et qui en sont des solutions telles quelles. Dans le détail des lois, même prétention de s'abstenir, et en résultat même intervention. Question des registres de l'état civil, du mariage et du divorce, question de l'éducation publique et de l'université, question des communautés monastiques, établissement des temples, fondations religieuses, nos légistes ont tout réglementé ; ils ont suivi l'homme depuis la naissauce jusqu'à la tombe; et leurs lois, pour être négatives la plupart
faute de solutions qui sont à trouver, n'en ont pas moins eu une influence très positive. Qu'on y songe un peu, la Constituante fut un concile, la Convention fut un concile, Napoléon fut pape; et il n'y a pas si chétive et si misérable assemblée représentative depuis trente ans qui n'ait fait acte de pouvoir spirituel, tout en croyant souvent ne s'occuper que du matériel.