‹ Œuvres de Pierre Leroux (1825-1850) (volume 2)Chapitre 33 sur 132 · CHAPITRE XVII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVII

La Philosophie du Dix-Haitiiroe Siècle ne fat pas seulement critique.

C'est pitié d'entendre dire que la Philosophie du Dix-Huitième Siècle a voulu renverser toute religion. Les philosophes du Dix-Huitième Siècle, pour détruire le Christianisme, qui avait accaparé, aux yeux de tous, le nom et l'idée de la religion, ont bien été forcés de prendre une autre bannière, et d'attaquer le Christianisme sous le nom de la religion. La plupart des choses irréligieuses qu'ils ont écrites en ce sens s'appliquent à la religion du passé. Mais où aurait été la source de leur génie, de leur enthousiasme, et de leur puissance sur les peuples, s'ils n'avaient pas eu dans le cœur le germe d'une religion nouvelle de l'Humanité ?

Et leurs fils, leurs successeurs, les révolutionnaires, les hommes de la Constituante elde la Convention, ceux qui ont formulé les droits de l'homme au nom du Législateur immortel, leur âme brûlante d'avenir était-elle privée du germe religieux? Quoi! BaiUy, Rabaut-Saint- Ètienne, n'étaient pas religieux ! Condorcet, l'apôtre de la perfectibilité indéfinie du Genre Humain, n'était pas religieux 1 Robespierre et Saint- Just, malgré la sombre tristesse qui s'attache à leur destinée, n'étaient pas religieux! Encore une fois, j'aimerais mieux dire, comme je l'ai fait plus haut, que la Révolution tout entière est une religion en germe. Voyez-en encore toute la suite, et cette fois jusqu'à nous.

La Constituante s'avance au combat contre la superstition, non moins * que contre la féodalité; elle porte en elle la vie des quatre siècles écoulés depuis la Renaissance et la Réforme; un sentiment nouveau de Dieu et de l'Humanité l'inspire; la déclaration des droits est son évangile. Après elle Robespierre relève l'idée religion au-dessus de toutes les têtes dans la plus sanglante mêlée. La Convention reconnaît l'idée société, rejette l'individualisme, et décrète que le devoir de la société est de prendre en main le progrès et le perfectionnement de la raison publique, c'est-à-dire d'arriver à constituer une unité religieuse. Puis, sans parler de Babeuf et de ses efforts pour reprendre l'œuvre de Robespierre, quand la réaction vint, et que la Révolution vaincue et limitée fut forcée de reculer ou d'attendre, le Dix-Huitième Siècle cherche encore à rassembler ses forces, non plus pour détruire, mais

m TROIS DISCOURS.

pour créer, pour organiser sur des principes certains tout l'ensemble de la connaissance humaine. Entre la Convention et l'Empire, il y eut une période de travaux philosophiques ayant un but religieux, quoique égarés dans la voie du pur matérialisme, mais qui fut bientôt étouffée par le bruit de la guerre et l'éclat que jetait alors la victoire. C'est l'esprit encyclopédique de cette époque qui créa l'Institut, la première École Normale, l'École Polytechnique, les Écoles centrales, et qui voulut couvrir la France de chaires d'idéologie. 11 restait quelques hommes du Dix-Huitième Siècle, ou qui avaient vécu avec les philosophes; c'étaient Cabanis, Volney, Saint-Lambert, M. de Tracy. Esprits généraux, mais lancés dans une voie inféconde, ils essayèrent de résumer le Dix-Huitième Siècle et son idée encyclopédique ; et deux d'entre eux tentèrent l'œuvre la plus immense , un catéchisme. Alors Bonaparte vint, qui, voyant ces travaux s'exécuter avec lenteur, et ne sentant, au fond des principes qui y présidaient, ni solidité, ni grandeur, ni poésie, effaça tout de sa main puissante, et releva le fantôme du Christianisme, pour donner appui à son œuvre d'un jour.

La fragilité de ce que les survivants du Dix-Huitième Siècle tentèrent d'édifier alors prouve que le Dix-Huitième Siècle avait plutôt fait la critique de l'ordre chrétien-féodal que cherché les solutions du nouvel ordre religieux et social de l'avenir, mais ne prouve rien de plus. Les temps n'étaient pas venus. Il fallait que la politique, la science, et l'art, fissent de nouveaux progrès dans la voie de dissolution ; il fallait que l'individualisme fût porte à ses dernières limites, et qu'on en goûtât les fruits; il fallait que le fondement de la société fût mis encore plus à nu , et qu'on sentit mieux le vide; il fallait que la philosophie de l'histoire, que le Dix-Huitième Siècle n'avait pas connue, fût commencée; que les sciences naturelles mêmes fussent plus avancées , et qu'après avoir épuisé les détails, elles ramenassent leur attention vers les grands problèmes; il fallait que les derniers défenseurs du Christianisme parussent, pour donner du Christianisme un idéal qui fît comprendre l'unité sociale et religieuse; il fallait une époque de poésie qui, en peignant la misère profonde de l'anarchie morale où nous vivons, ravivât dans les générations nouvelles le sentiment de Dieu et la charité pour les hommes. Mais il n'en est pas moins vrai que la Philosophie du Dix-Huitième Siècle avait en elle un germe créateur, que le Dix-Neuvième Siècle doit développer. Le Dix-Huitième Siècle vit son idée encyclopédique avorter, parce que le but de l'encyclopédieest l'organisation de la vie sociale, et qu'on ne construit pas en démolissant : le Dix-Neuvième Siècle marche vers une encyclopédie pleine du sentiment de Dieu et vivifiée par la charité, c'est-à-dire vers une religion.

ConelmlOB de cette Première Partie.

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