‹ Œuvres de Pierre Leroux (1825-1850) (volume 2)Chapitre 34 sur 132 · CHAPITRE I · texte numérisé non relu

CHAPITRE I

Résumé des principes précédente sur la soavenineié.

Qu'on nous permette d'employer la forme concise du catéchisme par demandes et réponses, pour résumer tout ce que nous venons de dire sur les principes mêmes de la politique, c'est-à-dire sur la question de la souveraineté.

Demande. Où réside en principe la souveraineté?

Réponse. En Dieu.

D. Et après Dieu?

R. Dans l'esprit humain.

D. Où se manifeste-t-elle?

R. Dans chacun.

D. Chaque homme est donc souverain?

R. Oui , assurément. Au nom de Dieu et de l'esprit humain , chaque homme est souverain.

D. Si c'est au nom de Dieu et de l'esprit humain que chaque homme est souverain , la souveraineté de chaque homme est donc limitée?

R. Elle est à la fois limitée et illimitée. Elle est illimitée en ce sens qu'aucun homme n'a, après Dieu et l'esprit humain, ou la raison, d'autre souverain que lui-même. Mais elle est limitée en ce sens que chaque homme n'est souverain que sauf les autres hommes, qui ont le même droit que lui , et sauf l'esprit humain ou la raison collective, dont cette souveraineté même de l'individu procède.

D. Gomment appelez-vous le droit de chacun à la souveraineté?

R. Liberté.

D. Et le droit de tous à la souveraineté? R. Égalité.

D. La liberté implique donc l'égalité, et réciproquement?

R. Oui. Ces deux idées s'impliquent mutuellement. La liberté de chacun n'existe qu'à condition que la liberté de tous soit reconnue, c'esUà-dire à condition que l égalité soit reconnue. Et l'égalité n'est autre chose que cette reconnaissance du droit de tous.

D. Comment le droit ou la liberté de l'un peut-il s'accorder avec le droit ou la liberté de l'autre?

R. Par une convention ou contrat qu'on appelle société.

D. Comment se pose le problème de ce contrat social?

R. Comme Rousseau l'a posé : « Trouver une forme d'association » par laquelle chacun, s' unissant à tous, n'obéisse pourtant qu'à lui- » même, et reste libre (1). »

D. Qu'entendez-vous par rester libre dans un tel contrat?

R. Rester souverain.

D. Mais comment l'individu peut-il rester souverain, en s'unissant à tous et en reconnaissant la souveraineté de tous?

R. Il restera souverain, et la société sera légitime, si, le pouvoir social étant mis dans tous, il y a identité d'intérêt et de vues entre chacun et tous, entre le souverain qui est tous et le souverain qui est chacun.

D. Comment appelez-vous cette sorte de gouvernement?

D. Et le principe qui lui sert de base?

R. Souveraineté du peuple.

D. La souveraineté du peuple est-elle limitée?

R. Elle est, comme celle de l'individu, limitée et illimitée. Elle est illimitée en ce sens qu'après Dieu la démocratie n'a sur la terre rien qui ait droit contre elle. Mais elle est limitée en ce sens que sa condition fondamentale est que chacun reste libre.

D. Les politiques qui ont entendu autrement la souveraineté du peuple, et qui ont considéré l'individu comme un esclave du pouvoir social , se sont donc trompés?

R* Les partisans d'une telle erreur n'ont fait que substituer une tyrannie à une autre. Ils n'ont pas compris la doctrine de notre maître Rousseau, qui certes ne pensait pas qu'il fût bon d'arracher l'homme à un despotisme pour le courber sous un autre. Pour que la vraie souveraineté du peuple existe, il faut, comme le dit Rousseau , que chacun n'obéisse qu'à lui-même.

D. Comment cet accord parfait entre chacun et tous est-il possible? Une pareille équation n'est- cl le pas une chimère absurde?

R. Cet accord est possible à la condition d'une religion entre les hommes.

D. Qu'entendez-vous par une religion?

R. Je vous ai dit que la souveraineté de chacun prenait sa source dans l'esprit humain, dans la raison humaine, et que la raison humaine avait elle-même sa source en Dieu, suprême raison, suprême vérité, science suprême. Je vous ai dit aussi que la souveraineté de tous ou du peuple avait sa source dans la souveraineté de chacun. Donc la souveraineté de tous ou du peuple a elle-même sa source dans l'es-

(1) Contrat Sociai, llv. I, ch. Ti.

prit humain , et plus fondamentalement encore en Dieu, suprême raison, suprême vérité, science suprême. Vous voyez donc qu'il y a quelque chose de commun entre chacun considéré comme souverain, et lotis considérés comme souverain. Ce quelque chose de commun , c'est l'esprit humain , c'est la raison collective, dérivée de la Raison suprême. Donc cette raison humaine dérivée de la Raison suprême, commune à chacun et à tous, peut servir de lien à chacun et à tous. La manifestation de ce terme commun à chacun et à tous est ce que j'appelle religion.

D. Ce que vous appelez religion a-t-il quelque rapport avec ce qu'on a nommé de ce nom dans les âges antérieurs de l'Humanité?

R. Quand on demande à Jésus en quoi consiste la religion, il répond : « Tu aimeras le Seigneur ton Dieu de tout ton cœur, de toute ton » âme, et de toute ta pensée ; c'est là le premier et le grand comman- » dément, et voici le second, qui est semblable au premier : Tu ai- » meras ton prochain comme toi-même. Toute la loi et les prophètes » se rapportent à ces deux commandements (I). »

D. Que voulez-vous dire en me citant ce passage de l'Évangile?

R. Que la religion a toujours consisté dans l'amour de Dieu et dans l'amour des hommes.

D. Je vois bien qu'en effet Jésus, dans ce passage, réduit la religion à l'amour : Tu aimeras Dieu, tu aimeras ton prochain. Mais pour aimer Dieu, il faut le connaître; pour aimer son prochain, il fout savoir quel lien naturel ou divin nous unit à ce prochain.

R. C'est précisément là ce que nous enseigne la raison. Elle nous enseigne à connaître Dieu et notre propre nature.

D. Quoi ! au point de division philosophique et religieuse où sont maintenant les esprits, vous croyez qu'il est possible que les hommes se réunissent un jour dans la même conception de Dieu et de l'Humanité?

R. Je ne le crois pas seulement par un vague pressentiment j je le crois d'une foi profonde.

D. Sur quoi établissez-vous cette croyance?

R. Sur le problème même qui est à résoudre, l'accord de chacun et de tout pour fonder la seule société véritable désormais possible.

D. Expliquez-vous.

R. Si chacun est souverain, se sent souverain , veut être souverain, il faut, par une nécessité logique invincible, qu'il reconnajssc que tous le sont; il ne peut s'affirmer sans affirmer les autres. Sur quoi fonderait-il, en effet, son droit vis-à-vis des autres, sinon sur sa qualité d'homme? Mais peut-il s'aimer ainsi lui-même et s'affirmer comme homme, sans aimer en lui et sans affirmer la nature humaine, source

(I) S. Matthieu, ch. xxu, v. 37-40.

de son droit, et base de sa propre personnalité? Le voilà donc conduit par la raison même à reconnaître la vérité du second commandement de l'Évangile.

D. Vous supposez que la raison peut conduire au sentiment. N'y a-t-il pas un abîme entre un raisonnement et un sentiment?

R. On le dit, mais c'est absurde. La raison et le sentiment composent indivisiblement notre âme; et en y joignant la manifestation ou la sensation , qui en est encore inséparable, vous avez la triade sacrée qui est l'âme ou l'esprit de chaque homme. Or il est absolument impossible, à cause de l'unité en nous de ces trois choses, sensation , sentiment, connaissance, dont se compose notre raison même, que ce qui nous vient par la connaissance n'agisse aussi sur nous en tant que sentiment et sensation.

D. Ainsi vous dites que la science politique même, la science politique abstraite, conduit à l'amour des hommes, à l'amour du prochain, à ce que le Christianisme appelait charité?

R. Oui. La science politique ne connaît pas seulement le droit de chacun, ou la liberté, et sa conséquence, le droit de tous, ou l'égalité ; elle en conclut encore l'existence nécessaire dans toute âme bien faite, dans toute raison solide et claire, d'un principe différent, d'un fait sentimental qui est la conséquence et l'inverse du droit, et qui constitue ainsi le devoir : devoir de chacun, devoir de tous.

D. Comment appelez-vous ce devoir?

R. Fraternité.

D. Quelle est donc, selon vous, la devise complète de l'homme et du citoyen?

R. Celle môme de nos pères : Liberté. Fraternité, Égalité.

D. Nos pères rangeaient ces trois mots dans un ordre différent. Pourquoi changez-vous cet ordre?

R. Je mets la fraternité au centre de la formule, parce qu'elle est le lien entre la liberté de chacun et la liberté de tous, ou Y égalité.

D. Vous êtes parvenu à me démontrer que l'égoïsme même, l'égoïsme bien entendu, ou la liberté, nous conduisait, par la raison, à admettre la liberté dans les autres, le droit dans tous, ou l'égalité, et à reconnaître aussi un lien nécessaire entre nous et les autres hommes, lien que vous appelez fraternité humaine. Mais croyez-vous que ce soit là le germe suffisant d'une véritable religion?

R. Ce n'est en effet que le germe de la religion , mais c'en est le germe. La religion est dans la fraternité humaine comme le chêne est dans le gland. Jésus dit que ce second commandement : Tu aimeras ton prochain comme toi-même, est semblable au premier : Tu aimeras Dieu de toute ton âme. S'il dit vrai, et il dit vrai, il est évident que l'esprit humain , qui , de l'égoïsme, arrive, en faisant un seul pas né-

cessaire, à la fraternité humaine, peut bien, en faisant un pas de plus, arriver à la religion. Car, en vertu de cette similitude entre la charité humaine et la charité divine, tout homme qui sentira le second commandement, et le recevra dans son âme, arrivera tôt ou tard à comprendre le premier.

D. Vous croyez donc à l'avènement d une science religieuse qui donnera à la politique le moyen de résoudre son problème : « Trouver » une forme d'association par laquelle chacun, s' unissant à tous, n'oo béisse pourtant qu'à lui-même, et reste libre. »

R. Oui. Je ne croirais pas en Dieu , si je ne croyais pas que ce problème sera résolu.

D. Pourquoi Rousseau, qui l'a posé, n'a-t-il pu le résoudre?

R. Le génie d'un homme, même le plus grand , trouve des impossibilités : l'Humanité, conduite par Dieu, n'en trouve pas.

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