‹ Œuvres de Pierre Leroux (1825-1850) (volume 2)Chapitre 35 sur 132 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

Ce que devraient savoir les écrivains politiques qoi prétendent continuer la Révolatton.

Laissons cette forme, et arrêtons-nous sur la pente des idées dogmatiques. En ce moment, nous ne voulons pas prouver plus qu'il n'est besoin pour la thèse que nous soutenons. Ce n'est pas un traité de philosophie que nous écrivons; nous ne sommes pas tenu d exposer les dogmes de la science religieuse, sans laquelle nous avons néanmoins le droit de dire que nulle politique ne saurait exister.

Que soutenons-nous ici, et qu'avons-nous entrepris de démontrer?

Que cette science religieuse est nécessaire, indispensable;

Que, sans elle, la science politique n'existe pas;

Que la politique, prise à part, et détachée du faisceau de la connaissance humaine , non seulement est impuissante , mais peut aisément devenir funeste , et qu'elle est nécessairement aveugle et privée de direction ;

Que les écrivains politiques, ceux qui aspirent à diriger l'opinion publique, ne devraient donc pas, comme ils le font en général aujourd'hui, abstraire la politique de toutes les autres connaissances, et la considérer comme quelque chose à part, croire qu'ils n'ont rien à voir dans les questions morales, scientifiques, historiques, littéraires, ni écarter avec dédain le grand mot de religion ;

Que cette manière de considérer la politique est d'une étroitesse qui fait peine, ou plutôt que c'est un non-sens;

Que le but de la politique étant aujourd'hui, comme l'évidence et la tradition le démontrent, l'association, et l'association n'étant réalisable qu'autant que des croyances morales, scientifiques, et historiques,

m TROIS DISCOURS.

seront définitivement établies, négliger, comme chose secondaire ou étrangère à la politique, tout ce qui s'appelle science et vertu, c'est aller directement contre le but de la politique, c'est se condamner à l'impuissance;

Que les écrivains politiques devraient, au contraire, avoir constamment devant les yeux l'exemple des philosophes du Dix-Huitième Siècle, qui, ayant à détruire l'ordre chrétien-féodal, embrassaient l'universalité de l'esprit humain, à l'instar de l'ennemi auquel ils avaient affaire , et lui opposaient leur attaque sur tous les pointe;

Qu'à l'exemple de ces philosophes du Dix-Huitième Siècle, les publicistes dont nous parlons devraient prendre à cœur de considérer et de faire considérer à leurs lecteurs les rapports qui unissent toutes les parties de la connaissance humaine; qu'ils devraient, comme ces philosophes, viser à l'encyclopédie ; qu'au moins ils devraient reconnaître et proclamer que le débat du siècle est bien autrement vaste que le petit cercle dans lequel ils se tiennent renfermés ;

Qu'ils devraient aussi avoir continuellement devant les yeux ce mot de la Convention, dans sa Déclaration des Droits (1), que la société, en tant que société, doit prendre en main le progrès de la raison publique. Or, regarder comme de peu d'importance, ou au moins laisser en dehors de la politique, la vertu, la morale, la science, la littérature, est-ce prendre en main le progrès de la raison publique?

Enfin que, loin de rejeter avec mépris les questions religieuses comme indignes de leur attention, ils devraient savoir que religion et société sont synonymes, et que le but du Dix-Huitième Siècle et de la Révolution a été de détruire l'ordre chrétien-féodal , pour lui substituer un ordre nouveau , fondé sur la liberté, l'égalité et la science.

Voilà ce que nous avons entrepris de démontrer; et nous l'avons fait, dans cette première partie, en nous attachant aux racines mêmes de la politique.

Nous avons demandé aux politiques leur principe.

Étes-vous pour le droit divin, ou pour la souveraineté du peuple?

Vous êtes pour la souveraineté du peuple. En ce cas, vous devriez savoir que la souveraineté du peuple appelle une religion.

Vous rejetez cette conséquence! Qu'êtes-vous donc, 'et quelle est votre tradition? Puisque vous n'êtes avec aucun de ceux qui, avant vous, regardaient et cherchaient l'avenir, vous êtes donc avec ceux qui regardaient et regrettaient le passé. Puisque vous n'êtes ni avec Rousseau, qui, au dix-huitjème siècle, cherchait une religion; ni avec Bailly et Rabaut-Saint-Étienne, qui, dans la Constituante, en cher-

(I) «La société doit favoriser de tout son pouvoir les progrès de la raison pubH<rue.i» (Art XIV du Projet de Robespierre etXXU du teite décrété par la Convention.)

chaient une; ni avec Robespierre et Saint- Just, qui, dans la Convention en cherchaient une ; avec qui êtes-vous, et quelle est, encore une fois, votre tradition?

Que l'on n'accepte la tradition des devanciers que sous bénéfice d'inventaire, c'est-à-dire à condition de la purger des erreurs, de la perfectionner, de l'élever de plus en plus à la beauté idéale, je le conçois et je l'admets; mais n'avoir pas de tradition, c'est le signe même de l'impuissance et de la stérilité.

Vous n'êtes pas avec les grands hommes de la Constituante et de la Convention, vous ne les comprenez pas; vous ne comprenez pas ce iteu créateur et destructeur à la fois, destructeur pour créer plus tard, dont les étincelles, parties de l'âme de Voltaire, de l'âme de Diderot, de l'âme de Jean-Jacques, allumèrent un grand incendie au milieu du peuple de France, dans toutes les âmes, dans les impurs et dans les purs, dans les corrompus et dans les intègres , les uns allant avec un enthousiasme qui est encore religieux vers toutes les conséquences du matérialisme, les autres marchant à la lumière de la vertu, du sacrifice, et du dévouement, vers la forme religieuse dont l'Humanité a besoin; vous ne comprenez pas, dis— je, cet esprit de toute la Révolution, de tous les hommes de la Révolution, moins les stationnai res ou les rétrogrades. Prenez garde; car si vous n'êtes pas avec les uns, vous êtes nécessairement avec les autres. Si vous n'êtes pas avec les révolutionnaires, vous êtes avec les contre-révolutionnaires. Si vous n'êtes pas avec ceux qui voulurent élever à la hauteur d'une religion « cet amour sublime » et saint de l'Humanité, sans lequel une grande révolution n'est qu'un » crime éclatant qui détruit un autre crime (1), » vous êtes donc, sinon d'intention, du moins de fait, avec ceux qui voulaient prolonger indéfiniment la France monarchique, la France théologique, la France féodale; vous êtes avec les Mounier et les Cazalès, avec l'école royaliste ou anglaise de la Constituante. Que cherchez-vous donc au-delà de la Restauration? La Restauration était votre affaire.

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