CHAPITRE IV
La Démocratie, sans cette doctrine, n'est pas orgauisable.
Ma cause est gagnée.
Elle est gagnée, du moins, sur le principe.
Elle est gagnée contre toutes les doctrines incomplètes et fausses contre les partisans aveugles de la souveraineté des révélateurs, contre les partisans aveugles de la souveraineté individuelle, contre les partisans aveugles de la souveraineté du peuple.
Aux premiers j'oppose Luther, Descartes, Rousseau. Je revendique la souveraineté de l'esprit humain. J'en déduis la souveraineté de chacun et de tous. Mais en même temps j'admets et je reconnais la portion de vérité que renferme ce système de la révélation ou des révélateurs, à savoir, la raison souveraine, source de toutes les raisons individuelles, et la supériorité de quelques uns comme initiateurs de chacun et de tous.
Aux seconds j'oppose également, mais d'une autre façon, et Luther, et Descartes, et Rousseau. Car si Luther, Descartes, et Rousseau, ont vaincu la révélation absolue et fait triompher l'esprit humain, ils n'ont pas pour cela fait triompher l'esprit humain individuel, si je puis ainsi parler, ou l'individu. Loin de là, leur œuvre, sous ce rapport, est ruineuse et ruinée; et la gloire de Rousseau, le dernier des trois, est précisément, comme je l'ai remarqué, d'être sorti, en vœu du moins
et en espérance, de ce système de l'individualisme ou du rationalisme solitaire. Où est arrivé, en effet, le protestantisme à la suite de Luther, et où est arrivé le rationalisme à la suite de Descartes? La dernière conséquence du protestantisme de Luther n'a-t-elle pas été le rationalisme de Descartes? et la dernière conséquence du rationalisme de Descartes n'est-elle pas, après le scepticisme absolu de Hume, la démonstration donnée par Kant que la raison pure ne peut absolument rien démontrer? en sorte que, par l'absolu de ce principe, la raison humaine a été conduite, de Luther à Descartes, de Descartes à Hume et à Kant, au doute le plus absolu, et finalement à la reconnaissance de sa cécité et de ses ténèbres. Donc ce principe pris absolument ne vaut pas plus en politique qu'en philosophie. En philosophie il détruit la raison, dont il arbore l'étendard ; en politique il détruit la liberté, dont il arbore l'étendard : car il détruit la société, et, la société détruite, la liberté est détruite.
Enfin, quant au troisième système, le Socialisme (1), ou le principe de la Souveraineté du Peuple entendu comme on l'entend aujourd'hui, ce n'est qu'une parodie de toutes les tyrannies qui ont pesé sur la terre : parodie de la royauté, parodie de la papauté. Sur quoi était fondée la monarchie, sinon sur ce que les rois, se disant les pasteurs des peuples, ou, en d'autres temps, les pères des peuples, prétendaient avoir le droit de sacrifier l'individu au collectisme résumé dans leur personne? Et sur quoi était fondée l'infaillibilité papale, sinon sur cette même supposition de la représentation de la sagesse de chacun et de la sagesse de tous par un seul? La Souveraineté du Peuple, entendue d'une façon grossière comme certains l'entendent aujourd'hui, ne serait qu'une tyrannie d'un autre genre, laquelle, au reste, n'est pas neuve dans le monde, et a nom démagogie. A ceux qui soutiennent ce système du Socialisme absolu, il suffit encore d'opposer, dans les temps modernes, et Luther, et Descartes, et Rousseau, dont l'œuvre, en tant qu'émancipation et glorification de l'esprit humain et de la liberté humaine, est désormais indestructible.
Partisans de la souveraineté des révélateurs, renoncez donc à votre
(1) l'ai besoin de répéter ici l'avis que j'ai donné précédemment ( page lil de cette édition ). Qaand j'inventai ie terme de Socialisme, pour l'opposer au terme d1 Individualisme, je ne m'attendais pas que, vingt ans plus tard, ce terme serait employé pour exprimer, d'une façon générale, la Démocratie religieuse. Je voulais caractériser par ce mot la doctrine ou les doctrines diverses qui, sous un prétexte ou sous un autre, sacrifiaient l'individu à la société, et, au nom de la fraternité ou sous prétexte d'égalité, détruisaient lu liberté. Ce serait donc ne pas comprendre ma pensée que de voir ici une critique du Socialisme, dans l'acception nouvelle donnée a ce mot. Je renvoie encore, pour cette explication, au morceau intitulé : De l'Individualisme et du Socialisme, qui parut en 1834. Voyex Y Appendice a la suite de ces Discours. ( 1850.) 4* LIVH. TOM. I. Fe 12.
idole, et convenez que la science religieuse de l'avenir est l'apanage de tous, comme elle est le besoin de tous; convenez aussi que cette science n'est pas une science mystique sans base et sans fondement, mais qu'elle a sa base en nous-mêmes, dans le sentiment de la vie en nous et hors de nous, dans le lien nécessaire qui nous unit aux autres hommes, dans notre humanité enfin. Ne séparez donc pas celte science ou cette religion de la politique; mais comprenez que tout le mouvement de la Philosophie moderne et de la Révolution est dans la même voie de recherche que vous, et que seulement, au lieu de suivre la grande route avec tout le monde, vous vous égarez dans des sentiers déserts, obscurs, et infranchissables.
Et vous, partisans de la souveraineté individuelle, vous voilà forcés au moins de convenir que votre idole n'est que l'égoïsme, un vice, une erreur. Certes, nous ne voulons pas vous enlever le critérium de votre raison individuelle, nous la Philosophie, nous la Révolution. Notre point de départ philosophique est le vôtre : liberté. Notre point de départ politique est également le vôtre : liberté. Mais quoi! la raison tue-t-elle en vous le cœur, au point de ne pas sentir que les hommes peuvent être des libertés et s'aimer, et s'unir; et ne concevezvous pas que ces libertés, puisque vous les faites dépendre de la raison, puissent, au nom même de la raison, s'harmoniser dans une véritable unité, où la liberté de chacun, devenue la raison (parce qu'elle est au fond la raison), se perde sans se perdre, et s'absorbe sans s'absorber, c'est-à-dire s'identifie avec la liberté ou la raison de tous?
Enfin, vous, partisans de la souveraineté du peuple, vous qui voulez faire régner la raison collective, ne comprenez-vous pas que, puisque c'est au nom de la liberté de chacun que vous voulez l égalité, cette égalité désirée de vous irait à rencontre de son but, si elle détruisait la liberté de chacun! Donc ce n'est que dans une commune vérité que chacun et tous peuvent trouver leur lien nécessaire; et cette commune vérité doit nécessairement avoir la qualité de l'infini, qui seul relie le fini au fini. Donc cette commune vérité est une religion, comme vous l'a dit Rousseau, comme vous l'a dit Robespierre. Donc, tant que vous ne tournerez pas vos regards, votre esprit, et votre cœur, vers ces questions de l'infini, tant que vous resterez dans le fini, dans le présent, tant que vous n'aurez pas d'idéal, tant que vous n'aurez pas de religion, vous n'aurez pas le lien qui vous est nécessaire pour fonder la démocratie; la démocratie ne sera donc qu'un projet, un rêve, une chimère; elle sera, comme je l'ai dit plus haut, un vain simulacre incapable d'existence, la statue de Pygmalion ou de Prométhée avant que l'amour ou le feu céleste en fissent des êtres vivants.