CHAPITRE V
Les trois termes de la Souveraineté. — Transformation des idées de Monarchie,
d'Aristocratie, de Démocratie.
Restent donc trois termes dans la science politique :
4° Chacun, ou l'homme, le vrai souverain selon la nature, puisqu'il est l'être créé par Dieu, puisqu'il est l'esprit humain incamé, puisque la société est évidemment faite pour lui.
2° Quelques uns, ou les plus éclairés et les plus aimants, les révélateurs, les initiateurs, qui, en eux-mêmes, et en tant qu'hommes particuliers ou individus, ne sont pas plus que tous autres, et n'ont droit à aucune souveraineté, mais qui, en tant que raison, ou science, sont virtuellement le vrai souverain. Car leur pensée, acceptée des autres hommes, incarnée dans chacun, devient le lien entre chacun et tous, et, commandant à chacun et à tous, est la raison de la loi ordonnée par tous et obéie de chacun.
3° Tous, ou le peuple, le souverain manifesté; celui qui, par l'autorité de chacun, et les inspirations de quelques uns, promulgue la loi, en la déduisant de la Loi éternelle, qu'il fait ainsi descendre sur la terre du sein de l'Être Éternel et Suprême que nos pères ont si bien nommé, en tête de leur essai de législation, le Législateur immortel.
Au-dessus de chacun, en effet, au-dessus de quelques uns, audessus de tous, est la Science infinie, l'Activité infinie, l'Amour infini ; Dieu, lien de tous les êtres, unité de tous, comme il est cause de tous; unité par conséquent et providence de la société, comme il en est la source.
La Souveraineté n'est à l'état parfait, à l'état complet, qu'en Dieu. Mais de Dieu elle descend continuellement dans ses créatures. Elle est la vie, et se confond avec la vie. Elle est la lumière donnée à chacun, à quelques uns, à tous; et comme elle est la même lumière en essence donnée en proportions seulement différentes, à un instant quelconque de la durée, à chacun, à quelques uns, à tous, elle est la cause qui rend possible la société humaine et légitime un gouvernement de cette société, en harmonisant et faisant concourir chacun, quelques uns, et tous.
Mais précisément, et parce qu'elle est donnée à tous, elle ne souffre pas que personne s'arroge un droit absolu sur elle.
La souveraineté est donc, sur la terre, toujours indivise entre ces trois termes : chacun, quelques uns, tous.
Elle est, à chaque moment, à l'état latent dans chacun, à l'état d'expansion dans quelques uns, à l'état de manifestation dans tous.
Elle ne peut se manifester dans tous, sans être indivisément à l'état latent dans chacun, et à l'état d'expansion dans quelques uns, prête ainsi à se manifester de nouveau dans tous, c'est-à-dire à produire de nouveaux phénomènes.
Donc, pour qu'ainsi divisée en essence entre chacun, quelques uns, et tous, elle se manifeste légitimement, il faut de toute nécessité que chacun, quelques uns, et tous, conviennent dans une science commune.
Donc, en d'autres termes, pour qu'elle se manifeste légitimement dans tous, c'est-à-dire pour que la vraie souveraineté du peuple ou la vraie démocratie existe, il faut que cette démocratie parle réellement au nom de la Sagesse éternelle, seul lien entre chacun, quelques uns, et tous.
Donc, encore une fois, la démocratie n'est possible qu'en conséquence d'un dogme religieux.
Il y a eu jusqu'ici sur la terre une ombre de la vraie souveraineté ; car il y a eu jusqu'ici sur la terre trois sortes de gouvernements regardés comme légitimes : la monarchie, l'aristocratie, la démocratie.
Aristote admet indifféremment, comme également légitimes, la monarchie, l'aristocratie, la démocratie (1).
Montesquieu a admis, à l'exemple d'Arislote, comme également légitimes, la monarchie, l'aristocratie, la démocratie.
Je me suis demandé souvent comment l'esprit humain, dans sa plus grande clarté et lumière, soit chez les anciens, soit parmi les modernes, avait pu admettre une pareille antinomie, trois gouvernements ou trois souverainetés légitimes. Je le comprends maintenant. C'est que, dans l'idéal, ces trois souverainetés coexistent, et qu' Aristote et Montesquieu, ces grands hommes, en voyant trois souverainetés légitimes, ce qui est absurde en soi, ont pourtant entrevu l'idéal, lequel est une souveraineté triple et indivisible.
L'avenir justifiera l'histoire et le génie. Il justifiera dans l'histoire la monarchie, l'aristocratie, la démocratie; il justifiera aussi Aristote et Montesquieu, qui ont osé admettre, contre toute logique, ces trois formes comme également légitimes.
Car ces trois formes se réuniront dans la seule forme que reconnaîtra l'avenir.
Le monarque de l'avenir, c'est chacun. L'aristocratie de l'avenir, c'est quelques uns, c'est-à-dire les vraiment meilleurs, en d'autres termes, les frères aînés, les plus savants, les plus aimants. La démocratie de l'avenir, c'est tous, par chacun et par quelques uns.
(I) Sa division des trois pouTerneroenU xaO' (va, oUywç, ïrdT&wf, qui est le fondement de tout son livre de U Politique, est célèbre à juste titre.
Et ces trois idées se confondent en une seule. Car chacun est le souverain, quelques uns sont le souverain, tous sont le souverain : Chacun par tous ou Tous par chacun au moyen de la science et de V amour.
Et cette vraie souveraineté se réalisera par la reconnaissance de ce principe que :
Le vrai souverain dam l'absolu, c'est Dieu ;
Le vrai souverain dans le fini, c'est l'Humanité, ou l'Esprit Humain, ou la Raison Humaine, émanée de la Raison Suprême, laquelle Raison Humaine se manifeste souveraine par Tous, par Quelques Uns, par Chacun, indivisiblement.
Mais c'est assez sur les principes, pour le but que nous nous sommes proposé.
Passons à la pratique, c'est-à-dire à la démonstration, non plus par les principes, mais par la pratique même et la réalité actuelle, de la vérité que nous avons entrepris de prouver, à savoir, l'indispensable nécessité d'une science sociale, d'une science religieuse.