RÉSUMÉ DE LA PREMIÈRE PARTIE
Notre époque est l'enfantement d'une société nouvelle. Cette société sera une démocratie pure, et par conséquent une religion. Car quand la Démocratie régnera, elle seule régnera; et par conséquent toutes les formes du passé seront évanouies j et par conséquent elle sera une religion, car la religion est éternelle.
Nous avons prouvé, en effet, dans la Première Partie de cet écrit,
que la Démocratie n'est organisable qu'à condition d'une religion; en d'autres termes, que la Souveraineté du Peuple appelle et attend une religion.
Nous l'avons prouvé en nous attachant uniquement à la question des principes, question que nous avons traitée par le raisonnement et par l'histoire.
Par le raisonnement. Car nous avons posé cette interrogation solennelle : Où réside la Souveraineté, quel est le souverain? Évidemment il n'y a pas de politique sans une réponse à cette question. Or la Souveraineté n'est plus dans les rois, les nobles, et les prêtres. Où est-elle donc?
Elle est dans chacun individuellement, disent certains. Elle est dans des révélateurs que nous avons ou que nous attendons, disent d'autres. Elle est dans tous collectivement, ou dans les majorités, disent d'autres encore.
De là trois systèmes ou principes : le principe ou système de Vimiilidualisme; le principe ou système des révélateurs; le principe ou système de la souveraineté du peuple.
Et nous avons montré que ces trois systèmes sont faux ; que chacun de ces trois systèmes contient 2 d'erreur contre i de vrai ; — que la souveraineté n'est ni dans chacun à titre d'individu, ni dans quelques uns àtitrede révélateurs, ni dans tous à titre de majorité; — qua l'individualisme, c'est l'égoïsme ; que la soumission à la révélation, c'est l'abdication de nous-mêmes par une piété mal entendue ; que la souver aineté du peuple conçue comme expression de majorités, c'est l'abus de la force.
Ces trois prétendues souverainetés reviennent : la première, à anarchie; la seconde, à monarchie ou théocratie ; la troisième à démagogie. La Démocratie ne doit être aucune de ces trois choses.
En définitive, nous avons prouvé que la Souveraineté repose indivisiblement dans chacun, dans quelques uns, dans tous.
De même qu'il y a, suivant la phraséologie chrétienne, trois personnes en Dieu, ou de même qu'il y a dans notre âme trois facultés unies indivisiblement, la sensation, le sentiment, la connaissance; de même il y a indivisiblement trois souverains dans le Souverain :
1° Chacun, ou l'homme individu, le vrai souverain selon la nature, puisqu'il est l'être créé par Dieu, puisqu'il est l'esprit humain incarné, puisque la société est évidemment faite pour lui.
2° Quelques uns, ou les plus éclairés, les plus aimants, les plus laborieux; les révélateurs, les initiateurs; qui, en eux-mêmes, et en tant qu'hommes particuliers ou individus, ne sont pas plus que tous autres, et n'ont droit à aucune souveraineté, mais qui, en tant que raison ou science, sont virtuellement le vrai souverain. Car leur pensée, acceptée des autres hommes, incarnée dans chacun, devient le lien entre chacun
et tous, et, commandant à chacun et à tous, est la raison de la loi ordonnée par tous et obéie de chacun.
3° Tous, ou le peuple, le souverain manifesté; celui qui, par l'autorité de chacun et les inspirations de quelques uns, promulgue la loi, en la déduisant de la Loi éternelle, qu'il fait ainsi descendre sur la terre du sein de l'Être Éternel et Suprême que nos pères ont si bien nommé, en tête de leur essai de législation (1), le Législateur immortel.
Cest-à-dire, en d'autres termes, que, renversant toutes les idolâtries, tous les despotismes, les idoles que se font les ignorants et celles que se forgent les érudits et les mystiques, les superstitions des hommes occupés des choses actuelles et les superstitions des esprits méditatifs et rêveurs, nous n'avons voulu reconnaître d'autre Souverain que l'Esprit humain ou la Raison humaine, et plus fondamentalement Dieu, suprême raison, suprême vérité, science suprême.
« La vraie Souveraineté, avons-nous dit, n'est à l'état parfait, à l'état complet, qu'en Dieu. Mais, de Dieu, elle descend continuellement dans ses créatures. Elle est la vie, et se confond avec la vie. Elle est la lumière donnée à chacun, à quelques uns, à tous; et comme elle est la même lumière donnée, en proportions seulement différentes, à un instant quelconque de la durée, à chacun, à quelques uns, à tous, elle est la cause qui rend possible la société humaine, et légitime un gouvernement de cette société, en harmonisant et faisant concourir chacun, quelques uns, et tous. Mais précisément, et parce qu'elle est donnée à tous, elle ne souffre pas que personne s'arroge un droit absolu sur elle. La Souveraineté est donc, sur la terre, toujours indivise entre ces trois termes : chacun, quelques uns, tous. Elle est, à chaque moment, à l'état latent dans chacun, à l'état d'expansion dans quelques uns, à l'état de manifestation dans tous. Elle ne peut se manifester dans tous sans être indivisément à l'état latent dans chacun, et à l'état d'expansion dans quelques uns, prête ainsi à se manifester de nouveau dans tous, c'est-à-dire à produire de nouveaux phénomènes. Donc, pour qu'ainsi divisée en essence entre chacun, quelques uns, et tous, elle se manifeste légitimement, il faut de toute nécessité que chacun, quelques uns, et tous conviennent dans une science commune. Donc, en d'autres termes, pour qu'elle se manifeste légitimement dans tous, c'est-à-dire pour que la vraie Souveraineté du Peuple ou la vraie Démocratie existe, il faut que cette Démocratie parle réellement au nom de la Sagesse éternelle, seul lien entre chacun, quelques uns, et tous. Donc, encore une fois, la Démocratie n'est possible qu'en conséquence d'un dogme religieux.»
Et nous avons donné de la Souveraineté cette formule : Chacun par tous ou Tous par chacun au moyen de la science et de F amour; ce qui
(1) Constitution de 93. Yoy. la Première Partie de ce Discours.
revient à : Chacun par tous ou Tous par chacun au moyen de la religion : formule qui nous a été, au surplus, inspirée par Rousseau, par le révélateur du principe même de la Souveraineté du Peuple, puisque nous avons démontré, par une étude approfondie du Contrat Social, que Rousseau, au beau milieu de ce livre, reconnaît et proclame la nécessite d'une religion pour préparer et rendre possible la souveraineté populaire, lorsqu'il fait de son Législateur un homme extraordinaire dans S 'Etat, le mécanicien qui invente la machine que le peuple souverain doit seulement monter et faire marcher; lorsqu'il donne à ce Législateur un emploi qui n'est point magistrature, qui n'est point souveraineté, un emploi qui constitue la république et n'entre point dans sa constitution, une fonction particulière et supérieure qui n'a rien de commun avec f empire humain; lorsqu'il lui attribue une œuvre spéciale, antérieure, primitive, essentiellement distincte de la souveraineté ; enfin lorsque, frappé du spectacle uniforme qu'offre le passé, il ne conçoit ce Législateur que comme investi d'un pouvoir divin.
Or la théorie générale de l'histoire, dans son expression la plus concise et la plus claire, nous a fourni une confirmation éclatante, irrécusable, de la notion que nous avions donnée de la vraie Souveraineté. Il y a eu, en effet, jusqu'ici sur la terre une ombre de cette vraie souveraineté; car il y a eu jusqu'ici sur la terre trois sortes de gouvernement regardées comme légitimes : la monarchie, l'aristocratie, la démocratie. Aristote admet indifféremment, comme également légitimes, la monarchie, l'aristocratie, la démocratie. Montesquieu a admis, à l'exemple d' Aristote, comme également légitimes, la monarchie, l'aristocratie , la démocratie. C'est que, dans l'idéal, ces trois souverainetés coexistent, et qu'Aristote et Montesquieu, en voyant trois souverainetés légitimes, ce qui est absurde en soi, ont pourtant entrevu l'idéal, lequel est une souveraineté triple et indivisible.
Nous aurions pu alléguer encore ce que tout le monde sent et reconnaît aujourd'hui. En effet, nos Constitutions n'ont-elles pas distingué ce qu'elles nomment les droits de l'homme et ce qu'elles nomment les droits du citoyen? Puisqu'elles ont reconnu les droits de f homme, elles ont donc reconnu la souveraineté de chacun, elles ont donc reconnu qne Chacun est souverain. Et quand elles ont parlé des droits du citoyen, c'est la souveraineté de Tous qu'elles ont eu en vue. Mais pourquoi ont-elles consacré aussi, et mis au rang des droits de l'homme et du citoyen? cette liberté particulière qu'on appelle liberté de la presse? Évidemment si ceux qui les ont faites avaient obéi seulement au principe de la souveraineté du peuple entendu comme majorité, ils n'auraient pas fait de la liberté de la presse un droit absolu ; et cela est tellement vrai que, dans ces derniers temps, il s'est élevé des socialistes qui, au nom de la souveraineté du peuple, prétendaient proscrire la
libre discussion et anéantir radicalement la liberté de la presse. Donc c'est que nos législateurs obéissaient instinctivement au sentiment qui dit que le principe antique des révélateurs, des initiateurs, ou en général de l'aristocratie, a une portion de vérité, et que si chacun est souverain, si tous sont souverains, quelques uns sont aussi souverains. Nous retrouvons donc, jusque dans les idées les plus habituelles aujourd'hui, la trace et la marque de la vérité que nous avons exposée. Ce qui a manqué à nos Constitutions, ce qui manque à la société, c'est le lien entre ces trois souverainetés de chacun, de quelques uns, de tous. Car dire que chacun a un droit absolu en tant qu'homme individu, ou en tant que supériorité intellectuelle, ou en tant que membre d'une majorité ; dire cela est une erreur. La vérité est que chacun, quelques uns, tous, sont des membres indivisibles du vrai Souverain, lequel réside essentiellement dans leur union au moyen de la raison, au moyeu de la science et de l'amour, au moyen d'un dogme religieux enfin, ce desideratum qui a manqué à nos Constitutions pour que les principes qu'elles renferment pussent se réaliser.
En même temps que nous prouvions notre thèse par le raisonnement, en établissant ainsi la vraie notion de la Souveraineté, nous la prouvions par l'histoire. Car la Révolution Française n'est que la recherche de ce critérium religieux qui permettra le jeu normal et régulier des trois souverains indivisiblement unis dans le vrai et seul Souverain que connaîtra l'avenir. La Révolution Française tout entière est une religion en germe. Nous avons expliqué ses phases diverses, en montrant comment la nation, ayant renversé l'ancienne religion, dut nécessairement aspirer à une nouvelle, et comment elle épuisa successivement toutes les idées supposées organiques et tous les systèmes qui avaient vu le jour au Dix-Huitième Siècle. Combien de faits et d'arguments que nous n'avons pas employés pourraient venir s'ajouter à ceux dont nous avons fait usage? Jamais le droit de changer la religion ne fut contesté de personne aux jours de 89. « La nation peut, s'il lui platt, » détruire la religion et la monarchie, non par des insurrections par- » tielles, mais par un vœu unanime, légal, solennel. » Qui a écrit cela? Malouet (4). — «La nation n'a-t-elle pas le droit de changer la reli- » gion? t Garât le jeune (2). — a Nous sommes une convention nationale : » nous avons assurément le pouvoir de changer la religion, » Camus (3). — « L'assemblée est un concile. » D'Esprémenil [A). — a Nous pouvons » faire tout ce que nous ferions, s'il s'agissait à admettre la religion dans
(1) Moniteur, tom. III, p. 56.
(i) Ibid., p. 88.
(3) Ibid., tom. VIII, p. 515.
(*) Ibid. Il est Trai que d'Esprémenil ajoute : « Uneooeilc «Mima***** prttàyt&ien. »
» le royaume. » Treilhard(l).— Et tandisqueles moins novateurs et les partisans mêmes de l'ancien régime, au sein de la Constituante, s'exprimaient ainsi, que disaient les plus révolutionnaires? Us ne se contentaient pas de dire : « Noos avons le droit de changer la religion; d ils disaient : a Le moment est venu de changer la religion. La Révolution est une religion nouvelle, la Déclaration des Droits un nouvèl Évangile (2). » Tout est à recréer était leur mot d'ordre. « 11 faut tout détruire ! oui , tout détruire, puisque tout est à recréer, » s'écriait Rabaut-Saint-Élienne. Voilà ce que fut, dès son début, la Révolution Française, une religion nouvelle. Mais, arrivés à la Convention, nos preuves sont devenues irrésistibles. Ce n'est pas De Maistre, c'est la Convention, l>our ainsi dire, qui a rendu cet oracle : // n'y a plus de religion sur la terre; le Genre Humain ne peut rester dans cet état. Qu'est-ce, en effet, que celle parole de De Maistre , sinon la parole même de Saint-Just : l'esprit humain est aujourethui malade; tout ce qui existe doit changer; ou la parole de Robespierre : Tout a changé dans l'ordre physique, tout doit changer dans l'ordre moral et politique. La moitié de la révolution du monde est déjà faite, l'autre moitié doit s'accomplir. Nous avons démontré que le culte de l'Être Suprême ne fut pas dans la Révolution un accident, une sorte d'efflorescence et de superfluité, mais que cette tentative tient à l'essence même de la Révolution au point d'être* pour ainsi dire, comme l'affirmait Robespierre, toute la Révolution. Surabondamment, nous avons recherché dans les autres monuments révolutionnaires les preuves de cette tendance vers une organisation religieuse de la société. Les Déclarations des Droits de nos Constitutions sont des symboles de foi, des dogmes religieux. La Constituant* fut un concile, la Convention fut un concile, Napoléon fut pape, et il n'y a pas si ebétive et si misérable assemblée représentative depuis trente ans qui n'ait fait acte de pouvoir spirituel tout en croyant souvent ne s'occuper que du matériel.
Voilà ce que nous avons commencé à répondre à ceux qui nous ont dit : a Qu'avez-vous besoin de vous occuper de religion , de soulever » des questions religieuses? Ce n'est pas là qu'est la plaie du siècle. » Qu'a à faire la religion avec les choses d'ici-bas! Il y a une loi mo- » raie qui suffit aux honnêtes gens. C'en est fait à jamais des idées » théologiques si longtemps débattues par l'Humanité ; elles peuvent » rester éternellement dans le silence : qu'elles ne sortent plus du do- » maine de l'histoire (3). »
Combien nous sommes loin de nos adversaires! Nous regardons la
(I) Moniteur, tom. VII!, p. 515.
(S) Rabaut-Saint-ÉUcnnc.
(S) Le National, numéro du il juillet 1832.
Démocratie comme une religion qui se forme; nous croyons à une loi morale progressive dans l'Humanité; nous croyons qu'un grand développement de la loi morale se prépare; nous croyons enfin, pour répéter un mot de Newton et appliquer au Genre Humain ce que ce grand homme disait de la nature, que « nous sommes comme des en- » fants au bord d'un Océan , qui prendraient pour l'Océan la goutte » d'eau qu'Us auraient recueillie dans une coquille. » Mais nos adversaires, eux, croient que tout est fini, qu'il n'y aura plus de religion sur la terre. Il y a, disent-ils, une loi morale qui suffit aux honnêtes gens!
Arbitres de la presse, ferez-vous donc comme le pouvoir? Entrerezvous, à votre façon, dans celte réaction contre les idées, contre le Dix -Huitième Siècle, contre la Révolution , qui a commencé en 94 et qui se prolonge encore? Pour vouloir agir, quand le moment n'est pan d'agir, mais de préparer; pour ne pas vouloir, en d'autres termes, agir par la pensée, prolongerez-vous à plaisir vous-mêmes cette longue réaction?
Vous attaquez le domaine de César, ou plutôt vous prétendez faire de ce domaine votre domaine. Mais quant à Dieu et à son domaine la religion, vous l'abandonnez à qui voudra le prendre. Vous le laissez au pape, s'il en veut; vous le laissez à toutes les sectes; vous le laissez au premier venu. Ce n'est rien pour vous que la religion; c'est de la superstition toute pure.
Mais sachez donc qu'il n'y a pas deux domaines, et que quand César a régné, il a prétendu régner par la volonté et la grâce de Dieu. Sachez doue qu'il n'y a qu'une source du droit et qu'un droit. Osez dire que vous êtes par la volonté de Dieu, osez dire que vous êtes le droit, et par conséquent la religion; ou n'envahissez pas sur le domaine de César. Les rois se font sacrer encore, tant il est vrai que le pouvoir doit être sacré. Et la Démocratie n'ose pas se sacrer elle-même ! Vraiment la Démocratie, si timide, n'est encore qu'un enfant au berceau.
Il y a deux manières de considérer la Démocratie. On peut la considérer comme un fait, et pour ainsi dire comme une affaire. On peut la considérer comme un droit et comme une religion.
a 11 faut, disaient nos pères, élever à la hauteur d'une religion cet » amour sacré de la patrie, et cet amour plus sublime et plus saint de » l'Humanité, sans lequel une révolution n'est qu'un crime éclatant b qui détruit un autre crime (1). »
Nos pères avaient cent fois raison; si la Démocratie n'est pas une religion, toute révolution démocratique est un crime, et toute tentative en ce genre est un essai de crime. Car où est la religion, là est le
(I) Voyes I* Première Partie de ce Discours.
droit. Si donc la Démocratie n'a pas en elle de quoi devenir une religion , toute tentative pour la faire triompher n'est qu'une destruction plus complète de la religion, et par conséquent un crime.
C'est bien ainsi (il faut leur rendre cette justice) que l'ont compris tous ceux de nos adversaires qui méritent considération, tels que De Maistre, Ronald, et, lorsqu'il n'était pas dans nos rangs, M. de Lamennais; c'est ainsi qu'avant eux l'avaient compris tous les martyrs de la religion du passé qui luttèrent contre la Révolution , et lui firent un obstacle de leurs corps. Les Vendéens, qui avaient un crucifix pour drapeau, devraient bien vous apprendre le caractère de cette Révolution, que vous défendez et qu'ils combattaient.
Donc , partisans de la Démocratie, c'est donner raison aux ennemis de la Démocratie que de ne pas oser dire que la Démocratie doit remplacer un jour par une religion véritable la religion du passé.
Avec quoi l'Empire et la Restauration ont-ils fait reculer la Révolution, et enchaîné la Démocratie? Avec la religion du passé.
L'homme, en effet, est religieux par nature. Là , je le répète, où est la religion, là est le droit. L'âme humaine se tourne vers la religion , comme la boussole du navigateur vers le pôle.
Osez donc vous affirmer, Démocrates; osez affirmer que la Démocratie est au moins le germe de la religion de l'avenir, ou renoncez à vos prétendus principes, et abdiquez devant la monarchie du passé.
Quoi! vous en êtes encore à la distinction de l'Évangile : a Rendez à d César ce qui est à César, et à Dieu ce qui est à Dieu. » Vous ne savez donc pas que cette distinction, dans la bouche de Jésus, ne fut qu'une ironie!
11 y a malheureusement à toutes les époques une queue pour ainsi dire du passé, qui obscurcit le présent, et l'empêche de revêtir franchement son vrai caractère. Le scepticisme du Dix-Huitième Siècle est cette queue du passé pour nous; c'est lui qui trouble nos âmes, et nous empêche d'être ce que nous devrions être. Parce que Voltaire et tous les sceptiques nous ont frayé la route, serons-nous donc éternellement douleurs, railleurs, et incrédules! Parce qu'il a été nécessaire à l'esprit humain , pour s'affranchir, d'établir une séparation entre l'Église et l'État, entre le spirituel et le temporel, entre la philosophie et la politique, devons-nous nous prendre nous-mêmes, comme des enfants, à ce piège que nos prédécesseurs les sceptiques avaient ourdi? Les sceptiques ont fait leur rôle, tâchons de faire le nôtre. A eux de douter, à nous d'affirmer. Il fallait douter pour renverser les rois, les nobles, et les prêtres; il faut croire, il faut affirmer pour organiser la Démocratie.
Mais la Démocratie ressemble à ce guerrier de l'antiquité à qui on disait : a Tu sais gagner des batailles, tu ne sais pas profiter de tes
victoires. » Nos pères ont renversé les rois, les nobles, et les prêtres, parce qu'ils osèrent être incrédules. Nous continuons d'être scepliques, lorsque les rois, les nobles, et les prêtres, ont perdu leur puissance.
Ce qu'il faut prendre du Dix-Huitième Siècle, c'est son esprit novateur, son aspiration d'avenir, sa religion en un mot sous 1 ecorce de son incrédulité, sa foi à l'égalité, à la liberté, sa foi au progrès, à la perfectibilité , son aspiration vers un changement radical de la condition humaine, son éloignement des idolâtries qui ont pesé jusqu'ici sur l'homme, cet élan enfin de transformation et de métamorphose qui a produit la Révolution Française, et qui ne s'arrêtera pas là. Mais il y a, en revanche, à dépouiller la pensée vivante de ce siècle de la forme qu'elle avait revêtue, le scepticisme. Il faut montrer combien le scepticisme a égaré le Dix-Huitième Siècle, comment il a corrompu, autant qu'il était en lui , le souffle divin qui animait ce siècle. Il faut enrouler le Dix-Neuvième Siècle dans une autre voie. Prendre à la tradition du Dix-Huitième Siècle ce qui n'est jamais fécond , une forme, vrai caput mortuum que les siècles abandonnent -en cessant d'être, comme la dépouille mortelle que nous confions à la terre en mourant, c'est commettre une double erreur; car c'est à la fois se repaître d'une forme vieillie, et, par une conséquence nécessaire, délaisser l'esprit que cette forme recélait.
Les formes se succèdent dans l'Humanité, mais l'esprit de l'Humanité doit poursuivre sa route éternelle. Pour dire toute notre pensée, l'indifférentisme religieux et le scepticisme nous paraissent déjà tout aussi vieux, tout aussi surannés que le Catholicisme idolâtrique de nos ancêtres.
On ne pourra plus, du moins, parce que nous parlons de religion, nous accuser de mysticisme ! C'est au nom même du Dix-Huitième Siècle, c'est au nom de la Révolution Française, sa fille, que nous soutenons cette controverse contre nos adversaires. Nous avons posé nos bases, et expliqué nos principes. H est bien entendu que lorsque nous parlons d'avenir religieux pour l'Humanité, ce n'est pas que nous attendions un Messie; que nous pensions, comme certains, que ce Messie est déjà venu, et qu'il a laissé en mourant un code religieux à l'Humanité; comme certains autres, que le Messie est maintenant vivant, et accomplit son œuvre, qui n'est encore entendue que d'un très petit nombre, mais qui se manifestera un jour à tous ; comme d'autres, enfin, que le Dix-Neuvième Siècle ne peut être qu'une préparation, et que le Messie viendra plus tard. Ces idées n'ont jamais été en aucune façon les nôtres, quoique nous ayons été associé, pour la proclamation de tous les problèmes que l'état actuel de la société suscite, avec des
hommes qui très sincèrement inclinaient vers ces idées (1). Mais, soit considérant l'histoire du passé et la formation des religions anciennes, soit contemplant la réalité actuelle, notre raison se trouvait toujours d'accord avec les mouvements de notre conscience pour nous faire rejeter ce que nous appelions alors, comme nous le faisons aujourd'hui, le plagiat du passé mal étudié et mal compris.
Loin donc, je le répète, que nous ayons en vue de telles rêveries, notre manière de considérer la politique ne diffère nullement, au point de départ, des opinions universellement répandues sur ce sujet. Nous voyons le progrès des choses politiques comme tous les publicistes modernes; nos yeux sont tournés dans la même direction que les leurs; c'est le même horizon que nous examinons. Si le but que nous assignons au progrès de la société est haut placé, nous n'en croyons pas moins, avec tout le monde, que c'est par la route suivie actuellement qu'on y arrivera. C'est dans le principe de la souveraineté nationale de mieux en mieux réalisé, c'est dans l'adage : « La voix du » peuple est la voix de Dieu, » que nous mettons la certitude en poli* tique. Nous ne cherchons pas, nous ne voulons pas, nous n'attendons pas un autre souverain que celui que tout le monde reconnaît aujourd'hui, la volonté du peuple exprimée par ses mandataires.
Nous pensons, il est vrai, comme Rousseau, que ce souverain, pour prendre possession de sa souveraineté, doit être précédé de ce que Jean-Jacques appelle un Législateur. Mais nous nous sommes expliqué sur ce Législateur. Ce Législateur, ce n'est pas un homme, un révélateur, un messie; c'est une science, c'est la science sociale.
Ce Législateur, nous ne l'appelons pas, comme Rousseau, séduit qu'il était par les formes du passé, un législateur. Nous l'appelons l'esprit humain; nous l'appelons la presse; nous l'appellerions volontiers le journalisme, si le journalisme savait aujourd'hui remplir son rôle, et connaissait sa mission.
Nous l'appelons aussi les révélateurs, les initiateur*; et, du même coup, enlevant par là aux révélateurs leur prétendu droit de souveraineté, nous détruisons le faux principe d'une révélation exclusive et absolue, et nous affranchissons l'esprit humain du joug des faux prophètes.
Nulle amphibologie, donc, et nulle obscurité ne peut régner sur notre pensée. Si, dans ce qui précède, nous avons quelquefois, avec Rousseau, désigné par le terme de législateur les inspirateurs nécessaires de la législation, les initiateurs, les révélateurs (ce qu'on appelle aujourd'hui la presse, la liberté de la presse, les écrivains, les
(1) Voyez le morceau intitulé : plus de Libéralisme impuissant , dans l'Appendice à la suite de ces Discours. (1850.)
publicistes, l'opinion, et de vingt autres noms semblables), nous l'avons fait pour montrer la grande, et salutaire, et nécessaire mission que cette presse devrait se concevoir, puisque, d'après les principes de Rousseau comme d'après les principes plus exacts que nous avons exposés, nulle démocratie, et partant nul vrai et légitime gouvernement de la société, n'est possible sans l'œuvre préparatoire dévolue à cette presse. C'est en ce sens qu'un homme ou plusieurs hommes peuvent, par un privilège qui n'en est pas un (chacun pouvant le prendre ) , se montrer législateurs. Mais , dans notre doctrine , la puissance législative n'en reste pas moins identifiée avec la puissance souveraine.
Laissant donc à Rousseau son idée sur le Législateur, qui n'est pas précisément la nôtre, nous désignerons, dans tout ce qui va suivre, par le terme de législateur la représentation du peuple, identifiant ainsi la souveraineté, qui réside dans le peuple, et le droit de faire une législation, qui réside également dans ce peuple, et faisant de ce double apanage de la souveraineté et du droit législatif une seule et même chose; toutes réserves faites, comme nous les avons faites, pour le droit individuel de chacun en tant que souveraineté, et pour le droit de l'esprit humain, ou de quelques uns, en tant qu'inspiration, c'est-à-dire encore en tant que souveraineté.
Notre but, dans ce qui va suivre comme dans ce qui précède, est toujours de montrer que le souverain , le législateur, le souverainlégislateur, le législateur-souverain, a besoin d'être préparé par une science capable de le mettre en état de résoudre le problème dont la société, au point où elle est aujourd'hui arrivée, demande la solution.
Écrivains de la Démocratie, nous voudrions vous faire toucher au doigt, par l'examen de la réalité présente, comme nous l'avons fait précédemment par la discussion des principes mêmes de votre science, combien il est vrai que la politique aujourd'hui consiste dans la préparation des vérités religieuses que reconnaîtra l'avenir.
Nous l'avons déjà dit, « c'est à la presse, cet ardent foyer de l'opinion publique qui verse sur les masses qui l'entourent ses flots de chaleur et de lumière, c'est à la presse surtout qu'il importe de se poser hardiment son but et de se créer sa tâche. Jusqu'ici emportée dans le flagrant tourbillon de la politique, entraînée par la fougueuse fermentation des passions et des espérances, remettant à d'autres temps le soin de préparer des coups mieux médités et mieux étudiés, elle s'est donnée tout entière à la marche bondissante de nouvelliste commentateur. Ne cherchant d'autre aliment à ses enseignements que des textes puisés aux portefeuilles des diplomates et des ministres, elle semblait en quelque sorte renoncer à la préséance, et abandonner vo-
ne-
lontairement au pouvoir l'initiative en toute matière, à la seule condition de conserver pour elle la censure et la réplique. Mais aujourd'hui qu'en Europe tout tumulte s'apaise; aujourd'hui que notre gouvernement, protégé par le calme qui l'environne, semble paisiblement rentré dans toute la jouissance de sa nullité; que sa médiocrité est chose convenue, et que lui-même accorde; que ses méfaits, soigneusement recueillis durant deux ans, forment un tel monceau qu'il est superflu de se baisser pour en ramasser davantage; aujourd'hui que le mépris a si bien imbibé et pénétré toutes choses, que la critique glisse à la surface et ne prend plus nulle part : aujourd'hui c'est en dehors du mouvement de la pensée de l'autorité publique qu'il faut chercher quelque vie et quelque inspiration. Le moment est venu où le salut de la société exige que la presse se place dans une voie plus large; il ne s'agit plus d'escarmoucher et de se fatiguer à des combats d'avant-postes, il faut se porter au centre des questions (1). »
Et si l'on nous objecte qu'on ne peut se porter au centre des questions sans soulever dans les hautes classes de la société d'énormes répugnances; que dès lors ces classes se montreront plus éloignées encore des idées qui font aujourd'hui la base et l'espoir de l'opposition libérale; qu'elles tourneront au pouvoir, au modérantisme le plus absolu, à l'immobilité complète, nous n'aurons plus qu'une chose à répondre.
Alors, Journalistes, s'il en est ainsi, votre tâche est finie, et la presse politique, que vous appelez vainement un des pouvoirs de la société et le régulateur de l'État, doit bientôt périr avec les autres pouvoirs, et tomber dans le môme discrédit, dans la même torpeur, dans le même avilissement.
De I» nécessité de préparer la matière de la législation et les solutions du législateur.