CHAPITRE I
La polémique do jour n'est bonne qu'autant qu'on y joint l'idée d'Association et des problèmes que ce mol suscite.
Sous la Restauration, on se battait contre l'ancien régime; or l'ancien régime avait déjà été renversé en 89. On se battait contre la noblesse; mais au fond la cause de la noblesse était perdue depuis 93. On se battait contre le Catholicisme; mais au fond le Catholicisme était vaincu depuis le Dix-Huitième Siècle. Bien des gens sans doute tenaient par intérêt, par vanité, par superstition, quelques uns par une conviction raisonnée, au régime théologique-féodal ressuscité : mais ceux mêmes qui y tenaient le plus n'y tenaient que faiblement; ils avaient des intérêts matériels plus chers, leur croyance était misérable, et leur attachement à leur croyance était bien loin d aller jusqu'au martyre. Trois siècles de critique, des mœurs nouvelles, les idées scientifiques et historiques largement répandues sur la société ; la Réforme, la Philosophie, la Révolution, avaient brisé à jamais les racines profondes de cet arbre relevé et tenu de main d'homme, mais qui n'avait plus ni fruit ni feuillage. Cela est si vrai que Juillet a balayé en un seul jour toute la vieille monarchie, et n'a vu ensuite qu'une ridicule parodie de la résistance que l'ancien régime fit il y a quarante ans.
On pouvait donc hardiment et sans guerre civile traiter l'ancien régime en ennemi. Quelle différence avec la phase nouvelle où nous entrons ! Certes, nous ne ferons pas l'honneur à la monarchie intruse après Juillet de la regarder comme l'ancien régime. La classe bourgeoise, la classe propriétaire, la classe qui tient par intérêts et par sentiments au système d'individualisme pur, voilà donc l'adversaire 1
Et, en effet, la Quasi-Restauration est le gouvernement des prolétaires par les bourgeois, comme la Restauration était le gouvernement des prolétaires et des bourgeois par la noblesse.
Voilà l'ancien régime nouveau qu'il s'agit de combattre. Hais faut-il, pour le combattre, que l'esprit de progrès tourne contre lui ses armes de destruction précisément comme il les tourna contre l'ancien régime? En prenant ainsi la politique, en vous servant ainsi des institutions de pure liberté, vous pourrez avoir de hautes inspirations, de &• LITl. tom. i. *• u
l'énergie, de l'éloquence, des raisons puissantes et solides; comme le géant fils de la terre, la terre, que vous toucherez, vous remplira de force : mais si vous vous bornez à cette lutte, sans présenter de solutions, voyez où vous allez, vous allez à l'impuissance ou à la guerre civile!
Ce n'est plus là, en effet, cette noblesse décrépite et vaincue par trois siècles, ce ne 'sont plus ces émigrés rentrés à la suite des bagages de l'ennemi ; ce n'est plus, pour tout dire, un fantôme du passé : c'est une portion considérable de la nation, maîtresse des instruments de travail, disposant du sol et de l'industrie; c'est la portion qui lit, qui a du loisir, et qui pense; c'est ce Tiers-État, en un mot, qui, depuis le Seizième Siècle, a tout remué et tout mis en train, qui se prit à la Réforme, puis à la Philosophie, puis à la Révolution, et qui vient de soutenir contre la Restauration un débat de quinze années. Avec quoi le combattrezvous, avec quoi vaincrez-vous et ses intérêts et ses préjugés, si vous ne le transformez pas moralement? Car ce n'est pas lui seul qu'il faut détacher du système de Y individualisme politique; c'est aussi le peuple des prolétaires, le peuple, qui, par l'effet inévitable de sa condition, reçoit les idées échappées au luxe des riches, quand ceux-ci les abandonnent, comme il en reçoit les modes quand elles sont surannées, et qui les retient ensuite avec acharnement, contre son propre intérêt, et quand ses adversaires mêmes n'osent plus les soutenir.
Ainsi c'est la Nation tout entière qu'il faut élever, trausformer.
Et où est votre Dix-Huitième Siècle, votre siècle d'idées, votre siècle préparateur?
Donc, par toutes les voies, soit qu'on considère la lutte politique du moment et la direction à donner à cette lutte, soit qu'on entre directement dans la question de l'avenir, toujours on arrive aux mêmes conclusions :
La polémique du jour n'est bonne qu'autant qu'on y joint f idée d' Association et des problèmes que ce mot suscite : autrement la tendance de cette polémique deviendrait funeste à la longue, puisqu'elle conduirait inévitablement à la violence et à la guerre civile.
Il y a plus; même pour réussir et pour prendre les esprits, celte polémique journalière a besoin de s'élargir, d'embrasser les questions sociales, d'en présenter des solutions: autrement elle risque de ne paraître qu'un sentiment aveugle et destructif.
Il n'y a enfin de force et d'aliment pour elle que dans celte voie. C'est ce qu'on pourrait démontrer sous une forme pour ainsi dire mathématique.
Il n'existe, en effet, en politique, que deux systèmes, l'Association et l'Individualisme. Or, en se bornant à ces termes Gouvernement et Opposition» la Restauration présentait à la société, sortie du Dix-Huitième
AUX POLITIQUES. m
Siècle et de la Révolution, les débris de l'ancienne Association catholique-féodale ; l'Opposition devait donc lui opposer l'Individualisme. La Quasi-Restauration, au contraire, présente pour système l'Individualisme pur; donc nécessairement l'Opposition doit présenter l'Association.