CHAPITRE IV
Erreur de cens qui, de la fausseté du Pouvoir actuel, concluent l'abolition de tout GouTernement.
Frappés du spectacle qu'offre depuis cinquante ans la France, autant que séduits par les doctrines de l'individualisme, il y a des penseurs qui sont arrivés à nier tout Pouvoir, et à regarder l'absence du Pouvoir comme la perfection même. Suivant eux, il faudrait entendre le principe du gouvernement de la société par elle-même, ou ce que les Américains appellent le self-governmcnt, comme s'il s'agissait de l'abolition même de tout gouvernement social. Jamais erreur plus profonde n'a été professée. Ces penseurs s'imaginent donc que la société politique se confond avec la société même, ou n'en est tout au plus que la reproduction et l'imitation. D'imitations de gouvernements en imitations de gouvernements, nous sommes ainsi arrivés à
ne voir dans le Pouvoir, dans le Gouvernement, qu'une imitation
de quoi ! Des individus mêmes, ou de la société confuse et numérique. C'est le dernier degré de l'erreur en politique. C'est absolument par la même route que, dans l'art, après avoir fait longtemps de l'imitation, et avoir copié toutes les écoles, l'ancienne Grèce, l'ancienne Italie, et l'Italie moderne, on arriva, à la fin de cette période d'imitations successives, à cette suprême et dernière absurdité de nier l'art, et de ne voir dans l'art que l'imitation ou la reproduction de la nature.
Quand la vie qui crée l'Art disparaît, il est évident que la Nature seule reste. Alors il vient des critiques qui, dépourvus du feu sacré qui faisait l'art, et sachant pourtant que l'art a existé, affirment que l'Art n'est autre chose que la copie de la Nature.
De même, quand la vie qui crée la Politique, le Gouvernement, le Pouvoir, s'est complètement dissipée, il vient d'autres critiques (ou ceux-là mêmes qui raisonnent si bien sur l'art) qui osent affirmer que
le gouvernement politique des sociétés n'est que la reproduction identique, ou, comme ils disent, la représentation des intérêts individuels.
Ils prennent ainsi le point initial de l'art et de la politique, la causalité extérieure et objective de l'art et de la politique, pour l'art et la politique çlles-mêmes.
L'art sort de la nature, mais n'est pas la reproduction de la nature. Et de même le pouvoir social sort de la société, émane des individus, mais ne se confond pas avec les individus, et n'est pas le simple résultat de l'agglomération des hommes qui habitent un pays, ni l'expression adéquate de leurs intérêts particuliers et de leurs vues particulières.
Le chef-d'œuvre de la faculté créatrice ou artistique que Dieu a accordée à l'homme, c'est un Gouvernement.
Quand une société existe véritablement, elle se gouverne. Du sein de tous ces êtres particuliers qu'on appelle citoyens ou sujets, il sort un être incorporel qui s'appelle Société j et c'est cet être incorporel, cette raison collective qui donne à certains hommes le droit et le pouvoir de gouverner leurs semblables. Eu même temps, suivant ce qu'ont pensé tous les plus grands esprits de tous les siècles, la Providence même se montre et se manifeste dans ce Gouvernement des hommes par d'autres hommes.
L'avenir ne verra donc pas disparaître et s'anéantir cette création donnée à l'homme, cet art, le premier des arts, qu'on appelle Pouvoir ou Gouvernement. C'est au contraire à une restauration de cet art que la société actuelle aspire. Nous ne cesserons de répéter que notre époque est, sous tous les aspects, une époque de transition, le passage du gouvernement de l'ancien régime, du Régime Catholique et Féodal, à l'organisation de la Démocratie Religieuse (1).