CHAPITRE IV
Les trois Partis qui divisent la France.
N'y a-t-U pas, hélas 1 trois partis principaux qui divisent, depuis cinquante ans, notre malheureuse patrie?
Ces trois opinions se produisirent dès le début de la Révolution de 80; et depuis cette époque elles se sont toujours disputé le pouvoir avec des succès divers, tantôt semant la France de funérailles par les combats et les échafauds, tantôt luttant par la presse et dans les assemblées, et ne laissant souvent dans la nation qu'une déplorable confusion et un inextricable chaos. A peine 89 avait-il donné le signal, qu'on compta des Royalistes, des Girondins, et des Républicains.
Gomme il ne s'agit pas ici des hommes, ni de leur filiation, mais d'idées et de la filiation des idées, on ne sera pas surpris de m enlcndre dire que les Doctrinaires actuels et le parti qui s'est groupé sous leur direction représentent, pour le présent, les Girondins d'autrefois (t).
(1) Je sens que ce rapprochement et celte identification du Parti Girondin d'autrefois et du Parti Doctrinaire d'aujourd'hui pourra étonner quelques esprits, et déplaire à d.« nobles cœurs qui ont voué aux Girondins une sorte de culte historique. Et moi au>si j'aime les Girondius pour leur enthousiasme et pour leur mort. Condorcel ne fut-il
Selon disait que dans les discordes civiles il était du devoir de tout bon citoyen de prendre parti. Ce conseil n'est à l'usage de tous que dans les crises extrêmes. Ce qui est certain, c'est que, dans les longues dissensions des empires, la majorité du peuple reste incertaine entre les sectes, cherchant la vérité avec un calme que les uns appelleront sagesse et les autres indifférence. Le Peuple Français, pris en masse, s'est ainsi conduit depuis cinquante ans.
La nation n'est donc pas précisément un composé de trois sectes; mais il s'est produit trois sectes dans la nation.
Quand on cherche le plus profondément possible ce qui dislingue et caractérise ces trois sectes, il semble d'abord que les deux premières n'ont pour principe de gouvernement que le fait, l'autorité du fait, tandis que la dernière a pour principe le droit, ou ce qu'elle appelle le droit.
Il semble également que ce qui dislingue ensuite les deux premières sectes enlre elles, ce qui les rend ennemies l'une de l'autre, c'est uniquement de ne pas s'entendre sur le fait.
Le fait pour les Royalistes, c'est ce qui se rapproche le plus de l'ancien ordre de ehoses, de l'ancien fait. Leur principe de la légitimité semble n'avoir pas d'autre base.
Les Doctrinaires, de leur côté, appellent fait le fait actuel, et le proclament à ce titre.
Vous avez eu le pouvoir autrefois, ou vos ancêtres ont eu le pouvoir : donc le pouvoir vous appartient. Voilà, à ce qu'il semble, le principe des Royalistes.
Vous avez le pouvoir actuellement : donc le pouvoir vous appartient. Voilà, à ce qu'il semble, le principe des Doctrinaires.
Il n'en est pourtant pas ainsi. Sous le fait reconnu des Royalistes, il y a une idée; sous le fait vanté par les Doctrinaires, il y a également une idée.
Sous l'autorité du fait des Royalistes, il y a l'idée d'un gouvernement, de même que sous l'autorité du fait des Doctrinaires.
Les uns et les autres, en ne paraissant s'appuyer que sur le fait, s'appuient néanmoins sur une théorie, sur un système, sur une conception du pouvoir ou du gouvernement.
p is couqité lui-môme pour un Girondin, et ne mourut-il pas ù ce litre ! Mais la rectitude dos idées, aussi bien que le classement philosophique des faits, commandent ce rapprochement. Au surplus, il est évident que sous ce nom de Doctrinaires, je range ici une multitude de nuances qui se montrent dans nos assemblées et dans nos journaux. Ces nuances se battent aujourd'hui dans tes chambres et pour les iniiitslôrcs. Mais elles appartiennent à une môme couleur, toutes tranchées qu'elles se prétendent les unes des autres. A mes yeux, M. Bar rot, par exemple, et M. Thiers, suit des Doctrinaires, tout aussi bien que M. Guizut. Ou il n'y a ni différence de principe, ni différence d'idéal politique,- je ne sais pas distinguer plusieurs écoles.
Les uns ont pour idéal l'ancien Gouvernement Français, plus ou moins modifié.
Les autres ont |>our idéal la Monarchie Anglaise.
Je ne parle encore ici des Républicains que pour réserver leur idée.
CUAP1TRE I.
;Ce que disent les Royalistes, et ce qu'ils font
Les Royalistes disent :
Le pouvoir vient de Dieu, le pouvoir est un fait, c'est la naissance qui fait le pouvoir;
Il y a des hommes nés pour commander, et d'autres pour obéir;
L'immense multitude est incapable de gouverner et de se gouverner;
11 faut des pasteurs au troupeau; il faut des chefs aux nations; il faut au peuple des prêtres et des rois-;
Des prêtres supposent un prêtre suprême, un pape; un roi suppose des espèces de rois ou de princes inférieurs, intermédiaires entre le prince suprême et le peuple, c'est-à-dire des nobles, une noblesse ;
Le gouvernement nécessaire, et par conséquent le seul légitime, est donc la Monarchie jointe au Catholicisme. Hors de là il n'y a qu'anarchie ; il n'y a pas môme l'idée possible d'un gouvernement et d'un pouvoir.
Les Royalistes ne font ainsi que répéter le portrait politique que traçait Montesquieu de la Monarchie de Louis XIV, lorsque cette Monarchie de Louis XIV allait s'abîmer dans le passé, et que Montesquieu pouvait dire : La Monarchie Française dont je parle est déjà loin de moi.
Comment donc se fait-il que cent ans après Montesquieu, quand les croyances qui avaient engendré la Monarchie de Louis XIV ont été se détruisant de plus en plus, des hommes raisonnables, des intelligences
élevées, et de nobles cœurs, puissent suivre encore ce drapeau de la Monarchie de Louis XIV?
Et pourtant cela est; et depuis cinquante ans, cjepuis D'Espréménil et André Chénier jusqu'à Chateaubriand et Lamartine, depuis Cazalès jusqu'à Berryer, le Royalisme est invaincu et invincible.
D'où vient cela, encore une fois? D'où vient, malheureuse France, que tant de tes plus nobles enfants déchirent tes entrailles sous ce drapeau du passé?
Je le dirai; oui, je le dirai. Je montrerai ce qu'il y a de vrai au fond de la conception du pouvoir qui fait l'idéal et la force de la Secte Royaliste.
Il fallait bien que cette conception du pouvoir ou du gouvernement fût vraie autrefois, puisqu'elle a subsisté, régné, et régné avec éclat, avec gloire. Il le fallait bien, puisque Montesquieu y a vu un rayon de la Divinité, puisqu'elle a été capable de lui faire entrevoir la loi générale des sociétés, la vie universelle de la société humaine.
Je prends donc l'engagement de justifier, en l'expliquant par le côté de la vérité qu'elle possède, la première des trois grandes Sectes politiques qui nous divisent.
Et il en résultera une lumière ; car le Royalisme nous donnera ce qu'il porte de vérité dans ses entrailles, ce qui le fait vivre, ce qui le fait renaître.
Ce n'est, en effet, que faute d'une véritable conception du Pouvoir ou du Gouvernement qui convient à la France du Dix-Neuvième Siècle, que le Royalisme, si souvent vaincu, renaît toujours, comme une hydre, d'abord à l'état de pur système, en vertu de la portion de vérité que ce système renferme, puis à l'état de parti actif, d'instrument de discorde ou de despotisme. Dieu n'a donné de force qu'à la vérité.
Les Royalistes usent de leur droit, lorsqu'en l'absence d'une véritable conception du pouvoir ou du gouvernement qui convient à la France du Dix-Neuvième Siècle, ils présentent la leur. Qu'importe, sous le rapport du droit qu'ils ont de la présenter, que cette conception soit surannée? Encore une fois, dépouillez-la de la portion de vérité qu'elle renferme, si vous ne voulez pas qu'ils la présentent toujours.
Ne voyez-vous pas qu'ils sont là providentiellement, parce que l'être politique nouveau qui donnera la paix au monde doit sortir en partie de leur tendance, et reproduire sous des formes nouvelles la vérité essentielle de leur idéal?
En tant que système, donc, et en l'absence d'une vraie doctrine, le Royalisme a droit au concours; car sa conception du pouvoir se retrouvera inévitablement, mais transformée, et par conséquent anéantie en tant que forme et manifestation, dans le pouvoir de l'avenir.
Mais ensuite, appliquant cette conception à la réalité présente, U^s Royalistes cherchent à démêler les éléments du passé au milieu do la confusion actuelle, comme un général, après une bataille, chercherait ses capitaines et ses soldats parmi les mourants et les morts. Ils disent : Celui-là est roi, parce qu'il est de telle famille et de telle branche de cette famille; ceux-ci sont gouvernants et doivent servir d'intermédiaires entre le prince et le peuple, parce que leurs ancêtres ont autrefois rempli ce rôle, parce qu'ils sont nobles ou dignes d'être anoblis. Enfin voici les pasteurs du troupeau de Jésus- Christ, les dépositaires de la morale et de la vie spirituelle : voyez! n'ont-ils pas la robe des prêtres? Ils retrouvent ainsi leurs idoles au milieu des ruines, et ils se bercent de l'illusion de reconstituer le passé.
Alors ils ne deviennent plus qu'un parti brutal et aveugle. Vaincus, ils font des Vendées, et s'allient à l'étranger contre la France. Vainqueurs, ils font des lois du sacrilège et des lois du droit d'aînesse; ils font des lois de censure; et quand la pensée leur échappe encore, et qu'on leur refuse les moyens de faire de nouvelles lois contre elle, ils font des ordonnances de parjure, de meurtre et de carnage. Ils font la Restauration!