DE L'A «T
L'homme a été placé sur la face de la terre pour achever l'œuvre que IHen Ta chargé de terminer. 8a mam est celle de Dieu lui-même, et elle se promène avec une infatigable persévérance sur la surface rude et ébauchée du globe pour la polir et l'achever; et si le monde terrestre est L'œuvTe de Dieu, il est aussi l'œuvre de l'homme; car partout déjà sa volonté et sa puissance ont laissé leur trace et leur empreinte. Aux broussailles et aux forêts qni hérissaient le front de la planète comme une chevelure sauvage, succède une douce et ondoyante chevelure de moissons et de prairies; les fleuves obéissent à la voix et reçoivent de nouveaux lits ; les torrents vagabonds dans la plaine se resserrent entre des rivages escarpés comme une digue de rochers; de uouveMes lignes d eau se dessinent, et sillonnent la terre de leurs bas-
sins et de leurs canaux; les montagnes s'aplanissent; les rochers, frappés par la verge des sondeurs, laissent jaillir des fontaines; et l'homme, devenu créateur de lumière, éclaire dans la nuit la face de sa planète, nui, parée de ses lanternes, se promène silencieuse parmi les ténèbres de l'espace.
Voilà Yinduilrie. Ce n'est plus la nature abandonnée à elle-même, ce n'est plus l'industrie de la nature, si l'on peut parler ainsi; c'est la nature continuée par l'homme sous un de ses aspects.
Mais si l'homme continue la nature sous un rapport par l'industrie, il la continue encore sous un autre rapport, par l'art.
Pensez à ces myriades de spectacles que la surface vivante de la terre, animée par le contact des cieux , engendre à chaque instant de l'éternité, et qui n'attendent pas, pour se produire toujours nouveaux, qu'un œil ou une oreille soient là pour les saisir. Que de vie, que de beauté sans cesse renaissante dans le inoindre horizon! L'art est virtuellement dans toute la nature; la plante et l'animal ne sont pas les seuls êtres qui le contiennent dans leurs harmonies et leurs proportions. Quand les nuages promènent leurs mouvants bataillons autour d'une montagne, ou plongent en se courbant entre ses cimes; qu'on suit l'ombre et la lumière illuminant ou obscurcissant ses vallées, et qu'on entend les eaux sourdre de ses flancs, que de proportions, d'harmonies, de beauté dans cette portion de la nature promenant autour du mont immobile son éternelle mobilité! Et quand l'homme était encore absent de la terre, quand son œil n'était pas l;i pour jouir de ces décorations, qu'importe, elles se réfléchissaient dans l'œil des animaux qui la peuplaient, et qui, en harmonie eux-mèrnes avec la géométrie divine, goûtaient de cette beauté du monde les rayons qu'ils pouvaient en saisir et qui les animaient, comme encore aujourd'hui, sans qu'ils en eussent conscience, comme l'air qu'ils respirent, la lumière qui les éclaire, la chaleur qui les échauffe, l'orage qui les effraie. Et quand il n'y aurait eu ni hommes ni animaux sur la terre, sa beau lé n'en aurait pas moins contenu virtuellement Yart, qui devait se produire quand, par la série du progrès et la marche continue de l'œuvre de Dieu, l'homme apparaîtrait à sa surface.
Vouloir refaire la montagne serait insensé; l'imiter en petit, comme les Chinois, est une absurdité puérile; la dessiner, la peindre pour ellemême, pour en retracer exactement les formes, les proportions, les couleurs, c'est de l'habileté graphique, ce n'est pas de l'art.
Mais tirer de la vue des forêts et des montagnes une inspiration créatrice, donner à l'habitation où les hommes se réunissent pour adorer le Dieu inlini quelque chose de l'aspect de ces sublimes montagnes, et élever des temples qui s'harmonisent avec nos grands végétaux comme
les petite temples de la Grèce s'harmonisaient avec les lentisques et les orangers, voilà l'art. C'est la montagne et la forêt changés en temple par l'homme, et reproduits par lui comme il lui convient de les reproduire. La forêt, la montagne, étaient des monuments de la nature : le temple, inspiré par elles, est un monument de l'homme. Et alors s'établit dans le monde une nouvelle harmonie : l'homme ne peut plus voir les colonnades des forêts et les autels des montagnes, sans que l'idée d'un temple à l'Éternel ne lui revienne en mémoire. C'est ainsi que le monde tout entier, en y comprenant Yart, qui en fait parlie au même titre que les monuments naturels auxquels il s'ajoute, devient symbolique.
Le symbole! nous touchons ici au principe même de l'art.
En effet, est-ce seulement de la nature ce qu'on peut appeler beau qui est la source et la semence de l'art? Non : c'est aussi le laid, l'horrible, le difforme ; c'est un ciel gris et terne, aussi bien qu'un ciel bleu ou un orage d'éclairs et de foudres; une terre aride, un champ de mort, un désert, comme une forêt vierge; des cris discordants, comme des sons harmonieux; c'est tout enfin, c'est la vie universelle. Or, comment la vie du monde devient-elle art en passant par l'homme? Voilà la grande question sur cette question de l'art; voilà ce qui n'a guère été compris, ce nous semble, et ce qui a engendré tant d'opinions diverses qui se combattent.
Les philosophes qui traitent de l'esthétique disent que l'industrie a pour principe l'utile, et l'art pour principe le beau. Qu'est-ce que l'utile? qu'est-ce que le beau? Ce sont, disent-ils, des idées primitives; il n'y a rien à leur demander après cette définition. Ils ne s'aperçoivent pas que les artistes peignent continuellement, et comme à plaisir, des objets hideux, repoussants, horribles. Aussi que de discussions sont sorties de cette considération superficielle! que de disputes sur l'utile et le beau ! 11 y a toujours eu une véritable guerre entre ceux qui sentaient l'art et ceux qui ne le sentaient pas; jamais cette guerre n'a été plus acharnée que de notre temps. Les partisans de la doctrine de l'utile veulent que les artistes ne Tassent des poèmes, des statues, dç§ tableaux que pour l'utilité sociale. Les artistes, de leur côté, réclament tièrement leur indépendance. Le poêle, disent-ils, est complètement libre, il fait ce qui lui convient. Dieu l'a mis sur la terre en lui disant : Crée, et il crée. Quand il a produit son œuvre, il demande au public : JSst-ce bien ou mal? mais il ne doit compte à personne du but qu'il s'est proposé. — Au moins, répondent aux artistes ceux qui ne sentent pas l'art, soyez donc fidèles à la règle du beau. Pourquoi tous ces monstres que vous vous plaisez à nous peindre? — Et l'on a poussé la folie jusqu'à demander de quelle utilité était au monde Y Othello de Shakspeare; on a proposé sérieusement à l'Humanité d'abolir I? dramej , * uvi. Ton, i, r e.
car, le (tramé étant la peinture de passions tristes ou coupables, on ne ▼oyait pas quel avantage en résultait pour l'Humanité. H y a des gens qui croient sérieusement que l'avenir délaissera tous les produits de l'art antérieur, de même que, lorsqu'on a inventé une nouvelle machine supérieure à une autre, on laisse périr celle-ci ou on la brise. Il faut avouer qne ceux qui n'ont aucun sentiment de l'art sont très excusables de s'égarer aussi singulièrement. Ils ne pourraient être ramenés que par des raisonnements : or l'esthétique n'a pas encore une base assez claire pour eux , et la définition que nons citions tout-à-l'heure n'est pas de nature à lui en donner une.
Voyons s'il ne s'offrirait pas naturellement une distinction plus large et plus nette, qui, en nous faisant pénétrer dans le sens profond de ces mots, art et industrie, dissiperait tout d'un coup les nuages et les controverses sur l'utile et le beau.
Par tons nos sens, par toute notre vie de relation , nous recevons des impressions, des images, nous éprouvons des attraits, des répulsions. C'est là le Tonds commun de tous les matériaux dont notre sensibilité, notre mémoire, notre imagination, notre intellect, se composent. C'est ainsi que nom puisons notre vie à la vie universelle. Et de même que notre Vie de nutrition se développe et s'entretient en s'assimilant des parties matérielles du monde extérieur, de même notre vie de relation se développe et s'entretient en s'assimilant des impressions du même monde extérieur. Comment cette double nutrition se fait-elle? C'est le problème de lu vie, aussi insoluble pour les psychologues que pour les physiologistes. Mais il y a cette différence qu'à peine avons-nous conscience dans certaines maladies des phénomènes de notre vie de nutrition, tandis qu'à l'exception, au contraire, de certaines maladies et ilu sommeil complet, nous avons conscience des phénomènes de notre vie intellectuelle. Celle-ci est donc, à proprement parler, notre vie : l'autre nons est presque aussi étrangère que la vie du monde extérieur. Or, véritablement, les actes que nous faisons pour modifier la vie du inonde extérieur doivent avoir un caractère tout autre que les ados qui se produisent dans notre propre vie. L'industrie a pour objet notre action sur la vie qui est en dehors de nous et que nous ne sen^ tons pas, tandis que l'art est l'expression de la vie qui est en nous. C'est dire qu'entre l'industrie et l'art il y a l'homme tout entier. Dans l'industrie, d'où vient la vie? De la nature, toujours d'elle. La vie du monde extérieur corne sans cesse, et l'industrie humaine la gouverne comme nous poussons de l'eau avec une rame. Pur l'industrie, quelque merveilleuse qu'elle soit, l'homme ne fait que diriger une vie qui n'est pas en lui. Mais l'art est l'expression de sa propre vie, ou , mieux encore, sa vie elle-même se réalisant, se communiquant aux autres hommes, et faisant effort pour s'éterniser.
Or l'homme ne crée rien, en prenant le met de création dans un sens absolu. Il n'a donc pas d'autre moyen de réaliser le produit de sa vie intérieure que de l'incarner dans ce qui existe déjà.
De là il suit que le principe unique de l'art est le symbole.
De l'homme à l'homme, il n'y a en effet que deux modes de communication.
Ou l'homme exprimera directement, mais très imparfaitement, par le langage abstrait, le résultat de sa vie intérieure;
Ou il ira puiser dans le monde extérieur, à la source commune des impressions, dans l'océan de vie où tous nous sommes plongés, des images capables de donner par elles-mêmes les sensations, les sentiments, et jusqu'aux jugements qu'il veut exprimer.
Le premier mode d'expression est, comme nous venons de le dire, le langage abstrait, qui n'exclut ni l'éloquence, ni même le sublime.
Le second mode d'expression, c'est la poésie.
La poésie est cette aile mystérieuse qui plane à volonté dans le monde entier de l'âme, dans cette sphère infinie dont une partie est couleurs, une autre sons, une autre mouvements, une autre jugements, etc., mais qui toutes vibrent en même temps suivant certaines lois, en sorte qu'une vibration dans une région se communique à une autre région, et que le privilège de l'art est de sentir et d'exprimer ces rapports, profondément cachés dans l'unité même de la vie. Car de ces vibrations harmoniques des diverses régions de l'âme il résulte un accord, et cet accord c'est la vie; et quand cet accord est exprimé, c'est l'art; or, cet accord exprimé, c'est le symbole; et la forme de son expression, c'est le rhythme, qui participe lui-même du symbole : voilà )K>urquoi l'art est l'expression de la vie, le retentissement de la vie, et la vie elle-même. La poésie, qui prend pour instrument la parole, et qui rend par des mots le symbole et le rhythme, est un accord, comme la musique, comme la peinture, comme tous les autres arts : en sorte que le principe fondamental de tout art est le même, et que tous les arts se confondent dans l'art, toutes les poésies dans la poésie <t).
(I) Racine analyse des sentiments, comme Condillac des pensées. Racine est plus souvent éloquent que poète. L'amour de Roméo qui cherche ses rapports et ses harmonies
arec le ciel et ta terre, avec te scintillement des étoiles et le chant du rossignol, voilà la ,„„„[„
Voltaire n'est pas poète quand, pour peindre l'amour, il emploie tous les termes abstraits ou toutes les métaphores usées du dictionnaire; mais l'auteur du Cantique des Cantiqurx, dont Voltaire se moquait, est poète quand il compare les dents de sa maîtresse A de petite moutons blancs qui sortent en raiiç dn lavoir.
On s'étonne de retrouver tant de poésies primitives; voilà un demi-siècle qn'on en
L'art n'est donc ni la reproduction, ni l'imitation de la nature. Tant que l'homme ne lait que modifier la nature, imiter, tailler, déplacer des parties de l'Univers, gouverner en un mot la vie qui est en dehors de lui, il fait de l'industrie, il ne fait pas de l'art. Les absurdes théories qui ont pris pour base l imitation de la nature, même en indiquant pour but l'aspect du beau, ne méritent pas qu'on s'y arrête.
Allons plus loin. De même que l'art n'est pas l'imitation de la nature— (car à quoi bon imiter la nature? n'est-elle pas sous nos yeux, et pourrions-nous l'imiter sans la défigurer? d'ailleurs, si nous y parvenions, ce serait encore la nature et pas autre chose, rien de nouveau, rien de produit, rien de créé, mais un monstre qui nous tromperait par son identité avec la nature ), — de même l'art n'est pas la reproduction de l'art, car ce serait encore le même tort que pour l'imitation de la nature.
Mais de même que l'art, c'est le développement de la nature sous un de ses aspects, à travers l'homme, une chose nouvelle et différente de l'art qui est dans la nature, de même, à une époque donnée, l'art est l'art de cette époque, faisant suite à l'art des époques antérieures.
L'art croît de génération en génération, comme un grand arbre qui chaque année ajoute à sa taille et élève sa cime vers le ciel, en même temps qu'il plonge plus profondément sa racine dans la terre.
Les œuvres des grands artistes, tous inspirés par leur époque, se succèdent, et cette succession est le développement de fart.
Mais s'inspirer uniquement du passé, refaire ce qui a été fait, c'est imiter, c'est traduire, c'est manquer son époque; c'est faire de l'art intermédiaire, de l'art qui n'a pas sa place marquée dans la vie de l'art.
Goethe refait les tragiques grecs; j'aime mieux les tragiques grecs.
Cet art intermédiaire ou d'imitation est à l'art vrai, c'est-à-dire à l'art inspiré par une époque, ce que nous disions tout à l'heure que l'industrie était par rapport à l'art lui-même. De même que dans l'industrie l'homme ne fait que modifier la nature, tailler, greffer, déplacer, ou grouper ce qui est déjà; ainsi, dans cet art intermédiaire, il ne fait que modifier l'art qui existe déjà, en tailler des débris, en dédéterre, et U mioe semble encore vierge; on est surpris d'en trouver jusque chet tes nègres et les sauvages de l'Amérique du Nord. Vraiment l'admiration est naïve; est-ce dans des maisons closes, dans des villes, que le ciel se fait voir, qu'on entend les oiseux, qu'on voit les montagnes?
Au surplus les considérations «ur l'art, renfermées dans ce Discours, auraient besoin d'être développées plus largement. Quant 4 U poésie du style, en particulier, nous I avons déjà fait autrefois dans un article inséré dans l'ancien Globe. — Voy. l'Appendice m la suite de ces Discours.
AUX AUTISTES.
placer des portions, greffer dessus quelques inspirations d'un autre âge; et il n'arrive, la plupart du temps, qu'à défigurer et amoindrir les œuvres sur lesquelles il travaille, comme l'industrie fait souvent d'un animal généreux un animal timide et sans beauté, ou d'un arbre élancé et vigoureux un arbre rabougri ou monstrueux dans sa forme.
Quelle est la conclusion à tirer de ces considérations sur l'art, que nous aurions voulu supprimer, mais que rendait indispensable le dévergondage d'idées qui règne aujourd'hui sur ces questions? C'est que l'artiste est libre, mais non pas indépendant au point que quelquesuns l'imaginent. Quel sera mon critérium pour juger un produit de l'art, un tableau, une statue, un poème? Certes, je ne chercherai pas si l'objet qui est représenté est beau ou laid, je ne ferai pas de sophisme pour soutenir qu'il y a de la beauté jusque dans la laideur; je ne demanderai pas si on peut tirer directement de cet ouvrage une conclusion morale : non, mais j'écouterai l'impression qu'il fera sur ma vie. L'art, c'est la vie qui s'adresse à la vie. Je dirai donc à l'artiste : Vous êtes libre; exprimez la vie qui est en vous; réalisez-la poétiquement. Mais j'ajouterai : Si, au lieu de vous inspirer de votre époque, vous vous faites le représentant d'un autre âge, permettez que je range vos ouvrages avec les produits de l'époque antérieure à laquelle vous vous reportez. Ou si, oubliant que l'art c'est la vie, vous faites de l'art uniquement pour en faire, souffrez que je ne voie pas en vous le prophète, le va$e$ que l'Humanité a toujours cherché dans ses poètes.
BTStON.
Si ces principes sont vrais, les objections contre le caractère que nous attribuons à la poésie de notre temps seront facilement dissipées.
Cooper est un grand artiste qui symbolise admirablement la nature. Walter Scott est un grand artiste qui symbolise admirablement des époques historiques dans des tableaux et des caractères.
C'est l'Amérique, c'est l'Écosse qui ont produit Cooper et Walter Scott. Jamais homme d'un génie égal au leur, mais ému par les profondes secousses de notre France, de notre Europe, n'aurait pu avoir la patience de peindre pour peindre, sans beaucoup de lyrisme au fond du cœur, comme Scott, avec une froide et étonnante impartialité; ou, comme Cooper, avec une mélancolie assez vague, une pensée sociale
incertaine et douteuse, et seulement le sentiment vif et protond da la nature extérieure : un tel homme n'aurait pu s'intéresser, comme eux, à ces mille petites nuances qui les intéressent; et, tourmenté par les rudes problèmes qui occupent l'Humanité de notre âge, il lui eût été impossible de relever curieusement les moindres accidents de joui -, de lumière, de paysages, de costumes. 11 faut pour cela avoir le cœur libre, la tête pas trop ardente; il faut n'avoir pas la tradition et l'héritage de la partie la plus vivante de l'Humanité. M. de Chateaubriand a voyagé dans l'Amérique du Nord : il a fait Alala et René, où il est plus question de la désolation de cœur laissée par les doctrines du Dix- Huitième Siècle et par la Révolution Française que des sauvages qui > sont mis en scène. Et voilà, pour le dire en passant, ce qui condamne la foule des imitateurs que Scott et Cooper ont trouvés, et qui, nés sur le sol volcanisé par les Philosophes, les Jacobins et Napoléon, ont eu la maladresse de vouloir contrefaire l'allure qui sied si bien à ces enfants de l'Amérique et de l'Écosse, peignant d'après nature et selon leur propre nature. Aussi ces tableaux du passé Waltersoottisés, comme on dit, sont-ils la plupart sans vie. 11 n'a manqué à leurs auteurs que d'avoir été élevés dans quelque pays de civilisation arriérée, et nourris dès leur enfance de ballades et d'histoires merveilleuses : avec cela ils auraient pu faire des romans historiques, non-seulement sur les traditions de leur nourrice, mais sur d'autres pays et d'autres temps.
Je regarde donc Scott et Cooper comme des produits naturels de l'art de notre époque; leurs œuvres rentrent tout-à fait dans le principe du développement de l'art. Ils ont écrit par une irîspiration aussi vraie, aussi actuelle que les auteurs de Y Iliade, ou ceux du Romancero. L'Amérique du Nord, se dépouillant de ses forêts et de ses habitants sauvages, a fait entendre un long soupir, que Cooper a écouté et a su rendre; l'Écosse a produit le génie observateur et pittoresque de Scott, qui, se trouvant tout formé et tout grandi, s'est ensuite transporté, quelquefois peu heureusement, hors de ses limites naturelles de temps et de pays.
Mais qu'on ne parle pas de Scott et de Cooper pour nier le caractère général que nous assignons à la poésie de ce temps. Ces deux écrivains ne sont pas placés au centre du mouvement de notre âge; ils sont à l'extrémité. Il est bien vrai qu'un lien d'étroite affinité est déjà formé pour une grande partie de la famille humaine; l'Écosse et l'Amérique, toutes reculées qu'elles sont, reçoivent les pulsations du cœur; et le cœur, c'est la France. C'est en ce sens que Scott et Cooper font partie de l'art de notre époque; ils tiennent au mouvement général de l'Humanité comme leurs pays tiennent à l engemble de la grande famille Américo-Européenne. Nous pouvons prendre un plaisir infini à leurs ouvrages, comme nous en prenons a la lecture d'un drame indien, de
Saconiala. par exemple, et même ils ont avec nous un rapport de parenté que 11'aarait pas le drame indien; mais ils oe peuvent faûe autorité dans la question qui nous occupe. Il est tout simple que l'Amcrique du Nord, naïve et virginale quand on la considère sous un de se* aspects, vieille, ref rognée, pédante et aristocrate quand on regarde sa civilisation exotique, produise la poésie de son ciel et de ses forêts, en contraste avec la mesquinerie de ses colons, il est tout simple que la verdoyante Ecosse, qui conserve, toute fraîche et toute vivante, la tradition de ses clans et de ses petites guerres civiles, et où il reste mille traces du Moyen-Age qui n'est pas remplacé pour elle, ait donné au monde un génie conteur et original, ami des traditions merveilleuses ■ et des peintures du Moyen-Age. Et il est tout simple encore que la par^ lie la plus avancée de l'Europe lise avec ravissement des écrits qui lui font oublier un instant son spleen et son scepticisme.
Les ouvrages de Walter Scott et de Cooper sont, relativement à la question que nous traitons, presque dans le même cas que toutes ces poésies primitives qui ont tant de vogue aujourd'hui. Ils ne peuvent pas plus nous apprendre quelle est la tendance de l'esprit humain, quel germe de progrès l'Humanité porte actuellement dans son sein, quels désirs la tourmentent, quel est son sort aujourd'hui, quel sera son lendemain, que ne le feraient des chants grecs ou illyriens. Nous dire cela ne peut être réservé qu'à des poètes sortis directement des trois grands peuples qui se pressent l'un contre l'autre au centre de l'Humanité, la France, l'Allemagne et l'Angleterre; qu'à des poètes qui auront porté avec douleur les graves pensées de notre âge; qu'à des poètes qui auront senti l'impulsion des philosophes du Dix-Huitième Siècle, ces prédécesseurs des poètes actuels; qu'à des poètes, enOn, qui nous montreront leur ligne de parenté avec Rousseau, Diderot et Voltaire, la Révolution Française et Napoléon, soit qu'ils se soient mis en lutte ouverte ou qu'ils vivent en harmonie avec tous ou quelques-uns de ces grands colosses qui avaient dernièrement en eux la vie .du monde, et qui, glacés dans leur tombeau, tiennent encore en main le sceptre de l'avenir.
Depuis cinquante ans que la philosophie du Dix-Huitième Siècle a l>orté dans toutes les âmes le doute sur toutes les questions de la religion, de la morale et de la politique, et a ainsi donné naissance à la poésie mélancolique de notre siècle, deux ou trois génies poétiques tout-à-fait hors de ligne apparaissent dans chacune des deux grandes régions qui composent l'Europe, c'est-à-dire l'Angleterre et l'Allemagne, qui représentent tout le nord, et la France qui représente toute la partie sud-occidentale, le domaine particulier de l'ancienne civilisation romaine. Autour de ces grands hommes gravitent, comme les planètes autour des soleils, une foule d'écrivains remarquables, mais
d'un ordre inférieur. Byron, par la nature particulière de son génie, par l'influence immense qu'il a exercée, par la franchisa avec laquelle il a accepté ce rôle de doule et d'ironie, d'enthousiasme et de spleen, d'espoir sans borne et de désolation, réservé à la poésie de notre cpo- . que, méritera peut-être de la postérité de donner son nom à cette période de l'art : en tout cas, ses contemporains ont déjà commencé à lui rendre cet hommage. C'est que nul n'a su mieux que lui reproduire, avec une parfaite originalité, l'effet de celle poésie Shakspearienne dont l'Allemagne et la France sont aujourd'hui plus enthousiastes que l'Angleterre elle-même. Gœlbe cependant l'avait précédé de bien des années; mais Gœthe, dans une vie plus calme, se lit une religion de l'art, et l'auteur de Werther et de Faust, devenu un demi-dieu pour l'Allemagne, honoré des faveurs des princes, visité par les philosophes, encensé par les poêles, par les musiciens, par les peintres, par tout le monde, disparut pour laisser voir un grand artiste qui paraissait heureux, et qui, dans toute la plénitude de sa vie, au lieu de reproduire la pensée de son siècle, s'amusait à chercher curieusement l'inspiration des âges écoulés; tandis que Byron, aux prises avec les ardentes passions de son cœur et les doutes effrayants de son esprit, en butte à la morale pédante de l'aristocratie et du protestantisme de son pays, blessé dans ses affections les plus intimes, exilé de son tle, parce que son Ile anti-libérale, anti-philosophique, anti-poétique, ne pouvait ni l'estimer comme homme, ni le comprendre comme poète, menant sa vie errante de pays en pays, cherchant le souvenir des ruines, voulant vivre de lumière, de lumière éclatante, et se rejetant dans la nature comme autrefois Rousseau, fut franchement philosophe toute sa vie, ennemi des prêtres, censeur des aristocrates, admirateur de Voltaire et de Napoléon; toujours actif, toujours en tête de son siècle, mais toujours malheureux, agité comme d'une tempête perpétuelle, en sorte qu'en lui l'homme et le poêle se confondent, que sa vie intime répond à ses ouvrages; ce qui fait de lui le type de la poésie de notre âge.