CHAPITRE V
En quoi «msitie l'essence de U Caouiiation Anglais.
Je me demande en quoi consiste l'essence de cette Constitution Anglaise dont Louis XVIII, il y a bientôt trente ans, a importé en France une contrefaçon qui nous régit encore; et je m'adresse, pour le savoir, aux plus profonds esprits qui aient médité sur cette Constitution.
J'ouvre Montesquieu, au fameux chapitre de la Constitution d'Angleterre (1), et je lis : « // y a toujours dans un État des gens distingués o par la naissance, les richesses, ou les honneurs. Mais s'ils étaient con- » fondus parmi le peuple, et s'ils n'y avaient qu'une voix comme les » autres, la liberté commune serait leur esclavage ; et ils n'auraient » aucun intérêt à la défendre, parce que la plupart des résolutions se- » raient contre eux. La part qu'ils ont à la législation doit donc être » proportionnée aux autres avantages qu'ils ont dans l'État; ce qui » arrivera, s'ils forment un corps qui ait droit d'arrêter les entreprises » du peuple, comme le peuple a droit d'arrêter les leurs. Ainsi la » puissance législative sera confiée et au corps des Nobles et au corps qui 9 sera choisi pour représenter le Peuple, qui auront chacun leurs assetn- » blées et leurs délibérations à part, et des vues et des intérêts séparés. »
Voilà donc, suivant Montesquieu, le principe essentiel de la Constitution d'Angleterre. L'idée mère de cette Constitution consiste à avoir attribué aux privilégiés une part dans la législation proportionnée à leurs privilèges.
On a remarqué cette locution usuelle en Angleterre : Combien a-t-il ? pour dire : Quel homme est-ce? Cette locution répond à la Constitution politique de ce peuple. La source du droit dans cette Constitution, c'est le fait; le privilège y est le droit.
Sans doute partout le privilège a toujours tendu à être le droit; mais partout aussi quelque chose a lutté contre le privilège, a nié le privilège, et s'est déclaré le droif. Ce quelque chose, c'est l'homme indépendamment du privilège, c'est le caractère d'homme, c'est la virtualité empreinte par le Créateur dans le cœur de chaque homme; c'est l'égalité, en un mot.
Exista-t-il avant les Anglais un peuple qui, sous un nom ou sous un autre, n'ait accueilli dans sa législation ce quelque chose qui nie le privilège, et qui fonde le droit, non sur le fait, mais sur le droit luimême, c'est-à-dire sur l'égalité, sur l'humanité?
Il faut au moins remonter bien haut pour trouver des législations
(1) Esprit des Loi*, liv. XI, cb. vi.
qui aient fondé le droit sur le privilège ; il faut remonter aux castes. L'Inde s'est demandé autrefois pourquoi il y avait au monde des Brahmes, des Kchatrias, des Vaisyas, des Soudras, et de misérables Parias; et elle a répondu à cette question par la question même. Elle a fait un dogme religieux de ce qu'elle ne pouvait expliquer; elle a dit : o Brahma, pour la propagation de la race humaine, de sa bou- » che, de son bras, dé sa cuisse, et de son pied, produisit le Brahmane, > le Kchatria, le Vaisya, et le Soudra (1). » Quant au Paria, l'Inde ne s'était pas même donné la peine d'expliquer son origine. Mais cinquante siècles nous séparent de la législation des castes ; et pendant ces cinquante siècles, je ne vois pas un législateur qui ait eu pour idéal le fait et le privilège. Non , je ne vois pas, pendant ces cinquante siècles, une législation aussi peu idéale que la législation Anglaise.
Dans l'Inde, je vois le Bouddhisme, dix siècles avant Jésus, protester en faveur du droit, nier le principe des castes, et les abolir. Je vois Moïse, cinq siècles avant Bouddha, tirer d'Égypte, c'est-à-dire arracher au régime des castes, les Juifs, ces Parias de l'Égypte, et dicter au nom de Dieu une législation où l'égalité humaine brille comme un soleil lumineux d'où tout émane et rayonne. Je vois Minos faire pour la Grèce ce que Moïse fit pour les Juifs. Je vois Lycurgue ressusciter Minos. Je vois Solon imiter autant qu'il le put Lycurgue. L'égalité, principe sacré des constitutions doriennes, pénètre avec les rites religieux de Numa chez les sauvages du Latium. Toutes les cités antiques ont connu la vertu, ont connu le droit, dont la notion de l'égalité est la seule base (2). Ainsi se préparait, sous l'égoïsme de la cité, la nouvelle cité qui fut le Christianisme Enfin vint celui qu'on a appelé le Sauveur des hommes, parce qu'il fit de la fraternité humaine universelle un idéal impérissable ; celui qui, répondant dignement à Moïse, généralisa pour toutes les races et fit sortir du sanctuaire le principe divin de l égalité.
Comment peut-il y avoir aujourd'hui sur la terre une législation qui ne participe à aucun degré de l'idéal que l'Humanité depuis tant de siècles cultive comme le champ même de la vie!
C'est pourtant ce qui existe. Une législation est sortie du Moyen- Age qui a rejeté tout idéal pour ne reconnaître que le fait.
La Constitution Anglaise ne reconnaît pas le droit; pour elle, le droit, c'est le fait.
(1) lot de Mcmou.
(8) Sans doute, au poini de vue où nous sommes aujourd'hui, et l'égalité bumaiue s'élaot révélée à nous comme dérivant du seul caractère d'homme, nous devons trouver que l'antiquité a plutôt connu la liberté que l'égalité, ou plutôt qu'elle a méconnu l'égalité. Dans toute l'antiquité moyenne, la cité fut une caste. Mais il n'en est pas moins vrai que le principe religieux de la cité antique fut l'égalité. Le privilège venait de ce que ce principe était restreint à la cité. (184S.)
La, Constitution Anglaise ne reconnaît pas l'égalité; c'est au contraire l'inégalité qu'elle consacre.
La Constitution Anglaise ne reconnaît pas la vertu, elle ne reconnaît que le privilège.
Un homme, en Angleterre, est ce que les choses le font; il est ce que la naissance ou la richesse le fait; et la Constitution, à son tour, ne voit dans l'homme que ces choses, qui pour elle sont l'homme tout entier; elle ne voit pas l'homme, elle ne voit que ses acquêts, c'est-àdire ses privilèges; elle les reconnaît, les constate, les traduit en puissance, les escompte en droits politiques, les sanctifie pour ainsi dire, et les divinise. L'amour des choses, le respect des choses, la substitution des choses à l'homme, en d'autres termes la propriété et l'idolâtrie de la propriété, tel est donc à la fois le caractère de ce peuple et le caractère de sa Constitution. Tous les peuples barbares qui se firent conquérants et propriétaires au Moyen-Age eurent aussi ce caractère ; mais nul ne s'identifia plus que les Normands avec la propriété.