‹ Œuvres de Pierre Leroux (1825-1850) (volume 2)Chapitre 67 sur 132 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

La Constitution Anglais* c?i la Fc.xialilé constituée.

Il est bien vrai, en effet, que tous les peuples germaniques qui envahirent l'empire romain fondèrent le droit, au Moyen-Age, sur la propriété. Il est bien vrai que lorsqu'on examine un peu profondément l'idée de féodalité, on trouve que cette idée est synonyme du droit basé sur la propriété individuelle. Le droit, au Moyen-Age, n'est plus une émanation de la législation ; loin de là , il sort tout entier de la propriété individuelle, et la législation elle-même se trouve ainsi dépendre de cette propriété. Vous vous êtes rendu maître d'une forteresse située comme un nid d'aigle au sommet d'une montagne ; et de là vous dominez de nombreux cours d'eau et des routes fréquentées. Vous avez conquis un certain nombre d'esclaves appelés serfs, et avec eux vous pouvez porter la terreur dans toute la contrée voisine. Votre forteresse vous donne un droit, elle vous fait comte ou baron. Vous prenez rang dans l'ordre féodal à titre de cette forteresse, et vous transmettez ce rang à vos enfants, en leur transmettant la source de ce rang, c'est-à-dire votre forteresse. D'où sont venus, je le demande, non seulement les puissances nobiliaires, mais jusqu'aux noms de famille des nobles pendant le Moyen-Age, sinon des lieux forts que ces familles occupaient? La forteresse passait avant l'homme, et l'homme n'était que le propriétaire de la forteresse. Et comment aurait-il pu en être autrement? Ce que les anciens connaissaient sous

le nom de cité, de patrie, n'existait plus. Les hommes n'étaient plus rassemblés, et ne formaient plus un peuple où l'intelligence et la vertu pussent se révéler, où l'instinct naturel de sociabilité pût se manifester, où tous pussent avoir recours à chacun et droit sur chacun. Divisés comme des sauvages en guerre, les conquérants barbares, disséminés sur un vaste territoire, ne connaissaient pas ce qui résulte de la société, le droit, qui est la loi commune, la loi utile à tous, la loi faite par et pour tous; ils ne connaissaient que leur égoïsme, ils ne connaissaient que l'individualité, ils ne connaissaient que la violence et ce qui leur permettait la violence, c'est-à-dire les choses dont ils s'étaient emparés; en un mot, ils ne connaissaient que le contraire du droit, le privilège. Toutes les nations européennes, dis-je, ont passé par là au Moyen- Age; toutes ont été un moment à n'avoir qu'une législation fondée sur la propriété individuelle, ou sur le privilège qui ressort de cette propriété. Mais il était réservé aux Normands d'idéaliser la féodalité dans une Constitution.

Cette Constitution , si célèbre, et sur laquelle règne encore tant d'aveuglement, a donc été faite, comme nous le dit Montesquieu, pour les privilégiés, suivant le principe que les gens distingués par la naissance, les richesses, ou les honneurs, doivent avoir dans la législation une part proportionnée aux avantages qu'ils possèdent, afin de conserver ou d'accroître ces mêmes avantages au moyen des lois qu'ils contribueront à faire.

Vous êtes riche : la Constitution Anglaise vous fait participer à la législation à titre de cette richesse. Vous êtes descendu des conquérants féodaux : la Constitution Anglaise vous donne un droit proportionné dans la législation. Le monarque ou ses ministres vous comblent d'emplois fructueux ou de titres honorifiques; la Constitution Anglaise fera en sorte qu'un homme aussi favorisé ait une influence sur les lois du jvays. C'est toujours le Combien a-t-il? signe de la valeur humaine. Le fait, toujours le fait; le fait consacré, sanctifié, divinisé, comme je le disais tout à l'heure. La Constitution Anglaise existe pour transformer l'inégalité des conditions dans la société en une inégalité correspondante dans l'État, afin que réciproquement l'inégalité dans l'État ait pour but de maintenir l'inégalité des conditions dans la société.

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