‹ Œuvres de Pierre Leroux (1825-1850) (volume 3)Chapitre 10 sur 88 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

Jésus émandpsteiir, ei non roi.

Au temps où naquit le Christianisme, les Juife aussi attendaient un messie, c'est-à-dire un roi, un roi temporel. Le révélateur vint, Jésus vint; et ce ne fut pas un me.ssie, c'est-à-dire un roi, un roi temporel.

Les plus grossiers des Juifs, ne pouvant s'élever au-dessus de la hiéjarchie existante ou* passée, se persuadaient que ce messie, ce roi tem-

porel, sortirait de la race des rois, de la-race de David. On a accommodé la légende de Jésus et sa généalogie à cette opinion. Hais cette généalogie même prouve, par les incertitudes qu'elle laisse et les contradictions qu'elle renferme, qu'il n'était pas de la race d'où on croyait que le Messie devait sortir.

C'est ainsi qu'il y a de faibles intelligences aujourd'hui et une multitude d'âmes cupides qui s'imaginent qu'un descendant des Bourbons ou un descendant de Napoléon pourrait servir de législateur à la France.

D'un autre côté, Jésus rencontra des disciples qui, frappés de sa sainteté et de la vérité de sa doctrine, s'imaginèrent qu'il était prédestiné à ce rôle du roi temporel qu'attendait le vulgaire. L'Évangile dit que Jésus ne se servit de leur enthousiasme que pour préparer lui-même sa mort, son divin sacrifice. Le mouvement sur Jérusalem eut lieu, et Jésus fut condamné. Quand il parut devant Pilale, il dit : Ha royauté n'est pas encore venue.

Il fallut ensuite trois cents ans pour que le législateur réel en vînt à reconnaître la philosophie du Christ.

Voici donc ce qui se passa pendant ces trois cents ans.

D'un côté, l'intelligence, l'équité, le droit : c'est Jésus, ce sont ses disciples, c'est S. Paul, ce sont tous les P.ères de l'Église, tous les premiers Chrétiens.

De l'autre, le fait : c'est la hiérarchie ancienne qui continue.

Au troisième siècle, Jésus fut plus véritablement roi, quand le concile de Nicée s'ouvrit. Car Constantin, le roi de fait, fut obligé de reconnaître la parole du roi d'intelligence et d'équité.

Mais au concile de Nicée même, Jésus fut-il roi, roi temporel? Non; car le vrai roi , ce fut ce concile. Et qu'était-ce que ce concile, sinon la représentation du peuple?

Donc la mission même de Jésus ne consista pas à régner, mais à faire régner le vrai législateur, c'est-à-dire le peuple.

C'est à cela que servit, dans la mesure où cela était alors possible, sa révélation.

En résumé, on attendait un messie, un législateur : ce messie ne fut pas un roi temporel; ce messie fut un inspirateur, un zélateur de vérité ; il émit la vérité ; la vérité qu'il émit fut le dogme de la fraternité, et par conséquent d'une pins grande liberté de chacun et d'une plus grande égalité; et le résultat fut de donner lieu à une représentation du peuple.

GHAPIT&I m.

Le mi Messie, e'est resprit iMquiii ; 1» yni rtAAé^tffiavr do peuple, e*est le pe^le Iw-BiaM.

Hais s'il en fut ainsi dans le Cbristianisaie« à combien plus forte raison doit-il en être ainsi dans la religion ou la société (jui succédera au Christianisme!

Grâce au Christianisme, l'égalité humaine est enfin devenue une notion acquise et désormais ineffaçable. Comment pourrait-il donc s'élever un révélajteur qui allât à rencontre de cette révélation aujourd'hui acquise I

Assurément ce serait un faux prophète que celui qui ne partirait pas du principe de l'égalité humaine.

Donc, loin que l'idée même de ce révélateur détruise l'idée du législateur peuple, elle la confirme au contraire.

Car ce révélateur homme ne sera révélateur que parce qu'il servira à constituer et à faire régner sur la terre la liberté de tous, l'égalité de tous, la fraternité de tous.

Ce qui égare sur le révélateur ou sur les révélateurs dans l'avenir, c'est ridée fausse qu'on se fait du révélateur dans le passé. Il est resté en particulier sur Jésus un reflet de l'opinion des Juifs grossiers qui ne croyaient qu'à un messie ou roi temporel. On s'obstine à le considérer dans l'histoire de cette façon, comme un messie, c'est-à-dire comme un roi (un roi Dieu, il est vrai, ou un Dieu roi, mais un roi], au lieu de voir en lui ce qu'il fut, un émancipateur de l'Humanité. On le prend, comme les Juifs, quoique avec un autre point de vue qu'eux, par ce qu'il y a de plus humain, un nom, un renom, une gloire. Et, généralisant cette idée fausse qu'on se fait de lui, on constitue ainsi le type de révélateur, et on se persuade que c'est un homme que l'Humanité attend , que c'est un législateur homme qui la sauvera, tandis que c'est l'homme en général, la nature humaine, qui, par les efforts de tous et de quelques-uns en particulier, doit se perfectionner, se purifier, se transformer, et que le vrai roi-législateur qui doit venir, le vrai roilégislateur du peuple, c'est le peuple lui-même.

CHAPfTRI IV.

Noos soDunes toos n sein de 1« même lonûère.

Le vrai sens de la révélation étant ainsi précisé, et l'idée même de révélation étant reconnue adéquate à l'idée d'explicitation de Yégaliié humaine, toutes les autres questions que l'on se fait ou que l'on peut se

faire sur le révélateur ou sur les révélateurs nous semblent fort peu importantes.

Y aura-t-il un seul révélateur ou plusieurs? Il y en aura assurément plusieurs ; mais qu'importe !

La vérité est au concours, et tous sont appelés à la découvrir. Il est bien vrai que tous ne la découvriront pas d*abord^ qu'il n'y en aura d'abord qu'un certain nombre. On peut même soutenir que, parmi ce petit nombre d'hommes plus éclairés les uns que les autres, il ; en a toujours un, à chaque instant de l'Humanité, plus éclairé que tous. Mais il n'est que plus éclairé, il n'est pas éclairé d'une autre manière. Fût-il même beaucoup plus éclairé que tous les autres, il aura été, en tout cas, secondé par les efforts des autres. Il aura reçu de l'HumaDÎté passée et de l'Humanité vivante la lumière qu'il aura lui-même développée. Cest le sort de tous les savants, de tous les artistes. C'est en ce sens seulement qu'il sera révélateur. Il sera révélateur par la grâce de Dieu sans doute, mais par l'aide et l'intervention de l'Humanité ; et s'il ne savait pas le reconnaître, il ne serait véritablement pas inspiré. Cest l'orgueil qui divise; l'amour unit tout. Il est temps que ce que l'on appelle grand homme s'absorbe dans l'Humanité. La vraie grandeur consiste à procurer la grandeur de tous, et non à se faire une grandeur à soi.

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