CHAPITRE V
La réTéUtton difine n'est aalre chose qoe la seieoee.
Et de même pour la question que l'on se fait sur la sanction de la parole du révélateur. Cette parole aura-t-elle une autre sanction que sa vérité? Non, assurément. La Révélation divine n'est autre que la Vérité. La Révélation divine n'est autre que la Science. La vérité, la science, tirent d'elles-mêmes leur sanction.
Donc ce n'est par aucun miracle que les initiateurs peuvent dans l'avenir prouver la vérité de leur mission , mais par la science.
GHAPITRK VI.
OistiacUoB entre la révélation et les jé^Iatein.
Et de même enfin pour la question que l'on se fait sur l'assentiment que le révélateur rencontrera. Sa parole n'ayant d'autre sanction que la vérité, il est évident que l'obéissance à laquelle il a droit est l'assentiment, et non l'obéissance.
Sans doute le révélateur ne relève pas directement, dans son inspira-
lioDy du peuple. Il ne relève directement, dans son inspiration, que de Dieu^ source suprême de toute inspiration. Hais le peuple, à sou tour, ne relève pas de lui. Car Fiionime ne dira plus : Lt maiire Va dit. L'homme est émancipé de Tliomme.
L'homme dira : La vérité dit, la science dit.
L'idolâtrie, et tous les vices et les maux qu'elle entraine, sont venus de ce que l'on n'a pas distingué entre la révélation et les révélateurs, et qu'on a attribué aux révélateurs une autorité autre que celle de la vérité. On a dit : Le maître a enseigné, au lieu de dire : La vérité enseigne. Ainsi la vérité même, la vérité des révélateurs, a tourné à l'erreur, à l'idolâtrie.
Nous croyons à la révélation, mais nous ne croyons pas aux messies, aux révélateurs, dans le sens faux et idolâtrique où l'on a pris jusqu'ici ces mots de messie et de révélateur.
Pour croire à la révélation, il nous sufQt de cette seule réflexion : L'œil peut-il voir sans la lumière ?
Pour croire à des révélateurs, à des initiateurs, il nous suffit de même de cette simple réflexion : N'y a-t-il pas des yeux plus perçants que d'autres?
Dieu, la divine lumière, Dieu qui est la Science et la Vérité, se communique à l'Humanité par mesure et graduellement, et c'est par des hommes que celte communication se fait. II y a donc dans l'Humanité une révélation continue, et les initiateurs se succèdent.
Hais il ne s'agit plus d'obéissance, il s'agit de liberté. Il ne s'agit plus de grandeur des uns, de bassesse des autres ^ il s'agit de grandeur pour tous. II ne s'agit plus d'adorer Dieu dans des créatures, il s'agit d'adorer Dieu en esprit et en vérité.
Quel est l'inspirateur? Dieu, révélé dans l'Humanité.
Donc, après Dieu, quel est l'inspirateur? L'Humanité, le peuple.
Et qu'est l'inspiré î Un homme, un frère, un égal.
Et quel est le juge de l'inspiration? L'Humanité, le peuple.
Et enfin qui réalise l'inspiration? L'Humanité, le peuple.
Rien donc n'est plus vrai que les idées et les sentiments exprimés dans ces belles paroles :
a Toute la destinée de l'avenir semble comprise dans cette pensée du x> sage, que la voix publique répète chaque jour, et qui circule autour » de nous comme une leçon vulgaire, que bien peu arrêtent au pis^ » sage pour la laisser retentir dans la sérieuse profondeur de leur es- » prit : La voix du peuple est la voix de Dieu. Dieu, en eflèt, en créant » les hommes égaux, a voulu les réunir dans des limites semblables à » celles qui embrassent les enfants d'une même famille. Tout en per- » mettant à la variété de répandre sur leurs figures des nuances et des » dissemblances, il les a toutes comprises cependant entre les bornes
» d'un type infranchissable; el il n'a pas voulu que la têle d'un homme, » quels que fussent son génie et sa force, jetée en contre-poids du pla- » teau qui contient rHumanité tout entière, pût l'ébranler à elle seule, » le soulever, et le forcer à céder devant elle. Pour faire connaître à j» l'Humanité son ordre et sa volonté, il n'accepte pas entre lui et elle » des délégués intermédiaires. Déclarons donc résolument que ni la » sagesse ni l'amour du bien public ne donnent le droit de Taire la loi 0 aux hommes, et que toute pensée philosophique, avant de revenir » épurée et digne de se répandre dans la réalité, doit passer par l'é- » preuve du sentiment universel, qui seul la sanctionne de son auto- » rite, et, transformant son essence, d'humaine et d'imparfaite qu'elle » était, la rend toute sacrée et toute divine (\). »
GHAPITRB VII.
L'eut aetoel do monde eomparé k son état aideo, aoos le rapport de la révélation et des révélateurs.
Pour détruire l'illusion de ceux qui rêvent l'apparition d'un Messie nous avons préféré à tout autre genre d'arguments des raisons internjes, directes,. et, comme dirait un philosophe allemand» subjectives, c'està-dire tirées de l'idée même de révélateur et de l'objet de la révélation. Mais les considérations que fournit l'état actuel du monde, comparé à son éiat ancien, ne sont pas moins concluantes. Un pareil législateur, dans l'état actuel du genre humain, est absolument impossible.
Dans l'antiquité, il y avait lieu à de tels phénomènes. Ainsi on conçoit que Moïse, nourri de toute la science égyptienne, ait pu donner à un petit peuple abruti par l'esclavage, la misère, et l'ignorance, un code et une organisation complète. Cependant il serait infiniment plus vrai de dire que toutes les législations anciennes, et toutes les religions, ont toujours été l'œuvre d'un ou de plusieurs siècles et des efforts d'une infinité d'hommes, une résultante en un mot de toutes les tendances de l'esprit humain arrivé à un certain point de son développement. Gela est vrai du Mosaïsme et du Christianisme, comme du Brahmanisme, du Bouddhisme, du Jupitérisme, etc. Mais l'antiquité, par l'efi^et de la division des peuples et des barrières qui séparaient spirituellement et matériellement les hommes, et par la difficulté d'une histoire circonstanciée et complète, arrivait toujours et devait nécessairement arriver à tout rapporter à des types. De même que la Grèce à créé les types de ses demi-dieux, et a attribué à un seul Hercule les travaux de tous ses Hercules, au seul Orphée les travaux et la
(1) De la Néeenité d'vne Représentation spéciale pour les Prolétaires^ par Jean Rej* Dtud. — Voyes VÀppendice à la suite de ces Discours.
tradition de tous les anciens hiérophantes^ à Homère tous ses chants primitifs; ainsi, sans même parler de la part que TÉgyple a à réclamer dans la législation de Moïse, la plus simple critique démontre que les Juifs ont attribué à Moïse des ouvrages qui ne lui appartenaient pas; en sorte que rien ne prouve que Moïse, quelque grand qu'il ait été par lui-même, ne soit pas, à beaucoup d'égards, un type que la tradition et la politique ont élevé et grandi, comme les Rouiains ont fait pour Romulus et Numa^ dont tout, jusqu'à leurs noms, paraît aujourd'hui fabuleux et emblématique. Et de même le Christianisme, sorti de l'Orient par l'Essénianisme, le Platonisme, le Pythagorisme, et par bien d'autres sources encore, et élaboré par tous les efforts réunis de l'intelligence pendant trois siècles, a cependant tout attribué, tout rapporté au type de Jésus, avec d'autant plus d'ardeur et de soumission que sa tendance théologique et la nature même de ses idées constitutives le conduisaient nécessairement au dogme d'un rédempteur.
Mais dans les temps modernes, et surtout depuis l'époque d'émancipatioa de la pensée que Ton a justement caractérisée par le fait de la substitution de la parole écrite à la parole parlée, il n'y a plus lieu à de tels phénomènes. De même qu'aujourd'hui en Europe une invasion d'un peuple par un autre, et une occupation du sol à la manière des conquêtes anciennes, est impossible, parce que le sol tout entier est aujourd'hui occupé; de même il n'y a plus lieu à cette sorte de conquête de l'espèce tout entière par un seul homme, parce que le sol de l'esprit, si l'on peut parler ainsi, est occupé par une multitude d'hommes, et est, surtout depuis la découverte de riroprimerie, à la dieposition de tous. Le législateur antique pouvait avoir, ou paraître avoir, sur tous et à tous égards, une supériorité immense et en quelque sorte infinie : aujourd'hui ia chose n'est plus possible; et ce mot est très profond qui dit, au contraire, que personne n'a plus d'esprit que tout le monde.
Le Ugùlateurf comme on l'entendait dans l'antiquité, est désormais remplacé par ce que Ton appelle abstraitement la presse, l'opinion publique, c'est-à-dire par les efforts et les travaux de tous ceux qui cultivent leur raison, et particulièrement de tous ceux qui sentent la charité dans leur cœur, et chez qui l'amour du progrès dans toutes les directions échauffe et féconde l'intelligence. Ces hommes se divisent en deux classes : ceux qui exposent les idées à l'état d'idées pures, et ceux qui les font passer dans la réalité et dans la loi. iios premiers sont les inspirateurs, les préparateurs, les devanciers; les seconds sont les metteurs en oeuvre, les exécutants. Les uns répondent à ce que daus l'antiquité religieuse on appelait les prophètes; les autres font plus particulièrement l'œuvre des législateurs et des conciles. Mais soit qu'on considère
la production de Fidée ou sa réalisation, te sentiment ou Tacte, Tin- . spiration ou le résultat, toujours est-il que Ton arrive à la multiplicité là où l'antiquité arrivait néoessairemenft À l'unité. II n'y a pas un seul Messie, il y a simultanément plusieurs hommes qui réalisent partiellement, jamais complètement, ce type; et de plus il y a en même temps une multitude de peaseurs et d'artistes qui se rapprochent de ce type par quelque côté, |k)ut en en restant à une distance immense par le plus grand nombre de faces. De même il n'y a pas, il ne peut plus y avoir un légi$Iaie,ur unique, un'Manou, un Bouddha, un Orphée, un Moïse, un Mahomet, ni même un Solon^ un Lycurgue, un Numa, ou un Dracon. Le législateur des temps modernes ne peut être que la re- ^ présenicUion du peuple. Ainsi pour ue considérer quç le Dix-Huitième Siècle et la Révolution, qui en fut la pratique, on a, d'un côté, Voltaire, Diderot, Jean-Jacques Rousseau, et avec eux une grande foule d'écrivains d'un rang intérieur 3 de l'autre, Mirabeau, Danton, Robespierre, l'Assemblée Constituante, et la Convention. Napoléon lui-même, pour qui comprend et sa grandeur et sa faiblesse, ne fut que le continuateur au-dehors de l'œuvre de destruction commandée par le Dix- Huitième Siècle contre la féodalité, le continuateur de la défense soutenIl^ par la Révolution Française contre la ligue européenne; et l'Empire^ sorte de dictature qui ne pouvait durer qu'un moment, a vécu par égales portions d'idées philosophiques déjà passées en loi et d'idéçs réactionnaires empruntées à l'ancien régime (1).
Le gouvernement représentatif, dans notre foi profonde, n'est donc I^as seulement un instrument de transition, comme l'ont prétendu des hommes qui croyaient s'être élevés à une grande hauteur de pensée alors qu'ils étaient dans le plagiat pur et simple du mode de formation des religions de l'antiquité suivant les préjugés historiques les plus vulgaires; le gouvernement représentatif est, au contraire, suivant nous, l'instrument permanent et nécessaire du progrès, et la forme perfectible mais indestructible de la société de l'avenir. Au reste, il faut être bien aveugle pour ne pas voir que cette forme a toujours existé à divers degrés dans le passé, et pour ne pas la retrouver, non seulement dans la constitution jgrecque ou romaine, mais dans toute la constitution du Christianisme. Comment le Christianisme s'est- il fondé et gouverné, si ce n'est par les conciles? et qu'était-ce, encore une fois, que les conciles, sinon la représentation du peuple chrétien? C'est bien ici qu'il faut dire : Ce qui a été sera. Tout le progrès à faire est de donner à l$i représentation nationale la g^rçjideur^ la science, et l'autorité des conciles. M^is n'anticipons pas sur ce que nous avons à dire; nous reviendrons plus loin sur cette idée,
(1) Voy. Vjttvde sur Napoi^ dans V Appendice à U SMÎte de €^ Disconn»
i08 TROIS DISCOURS.
CHAFITRI VIII.
Des révéUieors et messies qvi donnent leorf règles comme te type de l'ivenir.
Toutefois nous ne nions pas absolument l'utilité des tentatives qui ont pour but île constituer, au milieu de la grande société, de petites sociétés présentées comme un idéal et un type. D'abord ce phénomène est une nécessité de la situation actuelle de la société. Quand tout parait désordre et dissolution, il est naturel que des ftmes ardentes, ou des esprits à la fois logiciens et aventureux, aspirent à créer soudainement pour eux et pour tous un ordre chimérique. C'est leur tendance, ce peut être leur destination, et c'est aussi leur droit. Ainsi, à la chute de l'Empire Romain, on vit tout-à-coup la vie monastique envahir la société; il apparut de tous côtés des fnaiireê de vie, comme on les nommait, et comme ils appelaient les livres qui renfermaient leurs codes. Le dégoût de l'existence dans le sein de la vieille société païenne expirante, et l'attrait pour la vie essénienne, prirent tant de force, que des villes entières et une grande partie de la population de certaines provinces embrassèrent la société en communauté. L'Empire se fondit en moines, et ce fut là une des causes les plus actives de sa destruclion, cause que les historiens. Gibbon entre autres, n'ont pas su apprécier : mais ce fut en même temps une semence de reconstruction et d'avenir. Ainsi encore, aux quinzième et seizième siècles, avant que l'Europe, ébranlée par la Réforme, et sortie de l'unité catholique, se fût rassise, on vit surgir tout-à-coup ces grandes mais éphémères agglomérations qui passèrent sur l'Europe comme la trombe qui tonne, frappe, et s'éteint. Toujours, en effet, on a vu ces flots impétueux que Jette devant lui l'océan agité de la société couverts à la longue et absorbés par le mouvement général de la société elle-même. Les institutions monastiques, qui, à partir de la fin du second siècle, pullulèrent en Orient, n'empêchèrent pas les institutions chrétiennes de se former; et celles-ci non seulement n'adoptèrent pas le monachisme, mais regardèrent le monachisme comme un étranger, le tinrent toujours en suspicion, et le soumirent à leur discipline. De même, après la Réforme, les anabaptistes et les moraves ont fini par prendre leur point de repos au sein de la grande société protestante.
Nous ne trouvons donc rien de surprenant à voir aujourd'hui tant d'hommes dans l'attente d'un Messie; et il ne nous étonne pas non plus que quelques-uns se fassent révélateurs et messies, et donnent leur rigU comme le type de l'avenir. Mais ce qui nous paraîtrait inique et absurde, ce serait de voir les gouvernements faire de vains et impuissants efforts pour étouffer ces associations. Comprendrait-on cette vie-
lence dans une société qui, en tout, a mis, comme on Ta dit, la yérité au concours, et qui au moment actuel, n'a pas d'autre vérité reconnue de tous ses membres que l'absence de toute vérité reconnue et' de tout critérium de certitude?