‹ Œuvres de Pierre Leroux (1825-1850) (volume 3)Chapitre 16 sur 88 · CHAPITRE vil · texte numérisé non relu

CHAPITRE vil

Solution du problème de la sooveràiieié.

Fautr-il traiter plus longuement de la quesMon de la souveraJoeté?

EUe nous parait résolue, cette question, complètement résolue par ce que nous vraons de dire. Elle est résolue par le commentaire que, l'œuvre de Rousseau à la main, nous venons de faire sur cette œuvre.

Si on ne sait aujourd'hui où repose en principe la vraie SQu^^ai-

lao TROIS DISCOURS.

netéy c'est faute d'avmr compris dans toute sa portée l'œuvre de Jean- Jacques, et pour avoir donné à cette œuvre un sens qu'elle n'a pas.

Autrefois, on n'était pas embarrassé de savoir où était la souveraineté. Elle reposait, du consentement général, dans les rois, dans les nobles, et dans les prêtres. Les rois, les nobles, et les prêtres renversés, on s'est demandé où était la souveraineté. On l'a mise tout d'abord, avec Rousseau, dans le peuple; et on a eu le principe de la souveraineté du peuple.

Mais bientôt on s'est aperçu, soit par la pratique, soit par la réflexion, de toutes les imperfections de ce principe, au point où en est aujourd'hui l'esprit humain. Alors sont venus d'autres docteurs (1), qui à la souveraineté du peuple ont opposé ce qu'ils appellent la icuoeraineté de la raison. C'est la souveraineté de la raison indiwdueUe qu'ils veulent dire. C'est rinditidualisme qu'ils défendent, c'est Figoïsme qu'ils protègent

Mais l'imperfection de cette nouvelle base donnée à la souveraineté saute aux yeux. Tous les maux actuels et tous les désordres de la société résultent de l'individualisme; et voilà une doctrine qui donne droit à l'individualisme, qui pose en droit la souveraineté de chacun t n ne manquait à l'égoisme, après avoir eu ses prédicateurs philosophiques, que d'avoir ses prédicateurs politiques!

Est-il étonnant que, rebutés par les imperfections de ces deux principes de la raison collective et de la raison individuelle, des esprits plus ou moins pénétrants et lucides, des cœurs plus ou moins sincères et ardents, aient délaissé et le principe de la souveraineté populaire et le principe de la souveraineté égoïste de chaque individu, et soient revenus à l'aristocratie, au dogme de la supériorité de l'intelligence et du génie, et îBnalement au dogme de la souveraineté des révélateurs î

Et néanmoins l'œuvre de Rousseau plane encore, d'une hauteur incommensurable, sur ces tentatives faites pour la détruire. L'œuvre de Rousseau vivra; elle a assez de vérite et de grandeur pour être immortelle. Aux faux Messies de notre temps, qui n'ont pas compris ses prophéties, et qui, au lieu de tendre à réaliser la souvendnete du peuple, l'égalité, la liberté, la fraternité des hommes, se sont vainement égarés dans l'imitation et le plagiat des révélations antiques, sa voix sévère dit encore : « Il est vrai, le législateur doit entraîner par l'autorite dip vine ceux que ne pourrait ébranler la prudence humame. Mais il

(1) On â peut-être d^A oublié que, sous la Restani^tioD, les écrifains qu'on appelle Dottrinaires n'aTaient à la bouche que des inYeclives contre le principe de la souoerai^ neté du peuple, au nom de ce qu'ils appelaient la souveraineté de la raison. Depuis, ces hommes sont venus au pouvoir. Voilà dix ans qu'ils s'agitent, qu'ils intriguent, qu'iU gouvernent ou paraissent gouverner. Que pouvaient-ils fonder avec leur prétendu principe? Eien. Qn'ont-ils fondé en effet? Rien. (ISil.)

» n'appartient pas à tout homme de faire parler les dienx, ni d'en dtre » cru quand il s'annonce pour être leur interprète. La grande âme du » législateur est le vrai miracle qui doit prouver sa mission. Tout B homme peut graver des tables de pierre^ ou acheter un orade, ou » feindre un secret commerce avec quelque divinité^ ou dresser un » oiseau pour lui parler à l'oreille, ou trouver d'autres moyens gros- » siers d'en imposer au peuple. Celui qui ne saura que cela pourra D même assembler par hasard une troupe d'insensés; mais il ne fon- » dera jamais un empire, et son extravagant ouvrage périra bientôt » avec lui. De vains prestiges forment un lien passager; il n'y a que la » sagesse qui le rende durable, »

Et quant à ceux qui préconisent la souveraineté de la raison individuelle, et qui s'imaginent lutter par là avec le Prophète du peuple, avec Rousseau, on peut leur dire : « Ne voyez-vous pas que, critiques impuissants, vous ne faites que dissoudre en brins le faisceau que ce grand homme avait voulu réunir? Qui a mieux vu que lui que la souveraineté était dans chacun? qui l'a plus répété, qui l'a démontré, qui l'a fait passer en loi dans nos ftmes? Mais lui, il ne s'était pas arrêté à l'égoîsme, comme vous faites; il avait dit :-— La souveraineté est dans chacun, mais je conçois que, de chacun, elle puisse UgiiifMmefU pas* ser dans tous; — et il avait prophétisé une société où la souveraineté serait dans tous et dans chacun. Il était sorti, en aspiration et en vœu, de l'égoîsme; vous, vous y rentrez. Il a commencé la synthèse; vous refaites de l'analyse, de la dissolution. Vous êtes d'un siècle en arrière de lui, vous venus un siècle après lui; et vous croyez être en avant, et vous le dédaignez, vous l'insultez ! Ciommencez par le comprendre. »

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