‹ Œuvres de Pierre Leroux (1825-1850) (volume 3)Chapitre 56 sur 88 · CHAPITRE I · texte numérisé non relu

CHAPITRE I

L'alllanee de cinq despotisines ne pouvait être que réttUiasement d'une tyrannie nonveUe dans le monde.

La preuve que l'ancien pouvoir spirituel est bien mort, mais aussi la preuve que le Genre Humain ne peut subsister sans ordre, et que l'ordre renaîtra, c'est que nous avons aujourd'hui une sorte de pouvoir spirituel intérimaire pour l'Europe : c'est la Sainte-Alliance.

Dans les pays où le soleil ne luit presque pas durant des mois en-

tiers, il y a ce que les physiciens appellent des aurores boréales. Cette Inmière n'est ni l'aorore véritable, ni le midi, ni le crépuscule; le so^ leil n'y est pour rien ; c'est un tout autre phénomène : et pourtant les Lapons et différents peuples du Nord y trouvent un supplément à la Téritable lumière, et bénissent ce bienfait de la prévoyante nature. Aujourd'hui le soleil de l'Humanité est caché sous l'horizon, comme il arrive toujours aux épocfues de palingénésie« Le crépuscule achève de s'éteindre à Rome; l'aurore véritable doit, suivant notre opinion, luire en France. Mais le Nord nous a donné une aurore boréale pour suppléer à la longueur de la nuit, et au retard que le soleil apporte dans sa course. Cest le simulacre de pouvoir spirituel qu'on appelait franchement sous la Restauration la Sainte-Alliance, et que nos mmistres appellent aujourd'hui, par je ne sais quel déguisenient hypocrite^ le concert européen.

Quand les Russes s'avançaient vers Paris, l'empereur Alexandre se sentit tout-à-coup pris d'un grand vertige. Il n'avait pas de supérieur sur la terre; car il réunissait la couronne et la tiare; son gouverne^ ment était complet et despotique. Quelle doctrine ou quelle révélation le préserverait de la folie qu'engendre l'excès de la fortune? Qui lui expliquerait,, à lui, vrai chef de Barbares en présence du Midi vaincu, la signification de son destin et l'usage qu'il devait faire de sa victoire? Attila sentit les mêmes mouvements quand il lui fut donné de porter la main sur Rome. Alors une femme à demi visionnaire, à demi inspirée, s'approcha d'Alexandre, et lui dicta la Sainte^AUiance. a Arrivé, » dit un historien , au comble de sa gloire, Alexandre parait confondu » par le spectacle de ces immenses changements où la Providence Ta » si miraculeusement pris pour instrument. Son ambition personnelle » s'efface, dominée par une ambition toute céleste. U se regarde » comme une de ces puissances prédestinées que Dieu envoyé parmi » les hommes, quand il veut y accomplir par une main mortelle ses » sublimés desseins. Déjà en 1814, chaque fois qu'il survenait dans le » conseil quelque difficulté, il s'adressait directement à Dieu, et l'im- » plorait. Hais en 1815, ces idées religieuses avaient pris sur lui encore » plus d'empire. Napoléon n'était plus seulement à ses yeux un adver- » saire, mais un impie; il le considérait comme le génie de la guerre, »le principe du mal, tandis que lui, triomphateur par la grâce de » Dieu, il croyait représenter au contraire eu sa personne le génie du » bien et de la paix. C'était là cette singulière dualité que madame de B Krudener, qui, par la fascination de ses extases, exerçait tant d'as- » cendant sur son esprit, traduisait dans le langage visionnaire par le » symbole de Fange noir et de l'ange blanc. Le projet de la Sainte- » Alliance sortit de cette source toute mystique. Ensuite, jusqu'à la fiu 9 de sa vie, l'agrandissement de son propre empire, et la persistance

» dans les plans de pcriitique nationale de Pierre*]e-Grand et de Gathe- » rine, parurent ne plus former pour Alexandre que des questions » secondaires. // ne pmiplus y avoir, disait-il, de politique anglaiêe, 9 françaiêe, russe, prussienne, autrichienne; il n'y a phu qu'une poli" » tique générale, qui doit, pour le salut de tous, être admise en fommun D par les peuples et par les rois. C'est à moi de me montrer oonvoMictf des^ » principes sur lesquels j'ai fondé t Alliance. La Providence n'a poê mis » à mes ordres huit cent mille soldats pour satisfaùre mon ambition» mais 9 pour protéger la religion, la morale, et la justice, et pour faire régner » les principes f ordre sur lesquels repose la société humaine (1). »

Il est évident que la Sainte-Alliance fondée, suivant Aleiandre, 0 pour protéger la religion, la morale, et la justice, et pour faire rè- » gner les principes d'ordre sur lesquels repose la soctété humaine, » était une reconstitution du pouvoir spirituel joint au pouvoir temporel.

Hais quelle religion, quelle morale, quelle jusUce, ferait régner la Sainte^Alliance ? Quels sont les principes d'ordre sur lesquels repose la société humaine?

Cinq rois se déclarent donc compétents pour le dire!

Or, de ces cinq rois, Tun est le pape russe, un autre est le pape anglican, un troisième est luthérien, un quatrième règne sur un mélange à peu près égal de cathcdiques et de protestants^ le dernier enfin est catholique^ mais représente un peuple qui se feit gloire d'avoir produit Montaigne, Bayle, Deseartes, Voltaire, Diderot, Joan^Jacques Rousseau ^ et deux siècles de radicale incrédulité.

Pape de Russie, pape ou papesse d'Angleterre, et vous, H. de Mefr-

temicb» espèce de maire du palais d'un monarque qui commande à

ides si^ela de tant de religions diverses; et vous, successeur de l'impie

Fré^éric^ qoi. régnez snr tant de communions prolestantes; vous,

1 enfin, moHarqne constitutionnel de la nation qui a proclamé un jour,

■sur le^ mineB de tout le passé, le Culte de l'Être Suprême, et qui,

' n'ayant pu formuler et réaliser sa religion , reconnaît encore, par une

fiction, le pape pour souverain spirituel, accordez-YOus d'abord, et

ditesHKNis. votre symbole.

Mais quand vous vous accorderiez, sublimes révélateurs, quand vous «uriez un symbole commun sur la religion, la morale, la justice» et les principes d^ ordre sur lesquels repose la société humaine, quelle puissance légitime avez-TOus sur moi relativement à ces questions? Vous at-je Jamais Tendu mon âme?

Noos antres Français, Italiens, Espagnols, ou Allemands, ou Anglais, quand' donc avons^nous reconnu le pape de Russie? - Ou bien quand avons-nous reconnu le pape anglais?

(1) Jcafi fteynaud, article Alexandre dans VBncyclopédie Nouvelle, Voyez aussi les 'témoignages de H. de Chateaubriand sur Aleiandre, dans le Congrès de Vérone.

Ou bien quand ayon^nous reconnu M* de Metternich pour pape en ciiM|uième?

Ou bien encore quand avons-nous reconnu la souveraine intelligence du roi de Prusse?

Ou enfin quand avons-nous déclaré pape notre propre roi?

Je conçois que l'absolu monarque de toutes les Russies, pape et empereur> ait pu répondre de ses sujets; mais je ne le conçois pas même du pape anglais, qui n'est pape que pour une partie des siens; je le conçois moins encore de l'empereur d'Autriche et du roi de Prusse, qui régnent sur des siyets catholiques ou sur des sujets protestants attachés au libre examen; et enfin je ne le conçois pas du tout du roi de France. Car ou la France est encore catholique, ou elle est incrédule. Si vous la regardez comme catholique, c'est le Pape évidemment qui devrait figurer en son nom dans une Alliance où l'on décide de la religion, de lamoTiUe, de lajmtice» et de8principe9 d^ ordre sur lesqtiels repose /a^odété humaine. Si au contraire vous l'acceptez avec son incrédulité, et la jugez digne de communier avec vous, comme aucun symbole de foi n'a jusqu'ici convenu à sa vaste pensée et à sa soif d'avenir, il faudrait d'abord lui demander ses pouvoirs pour régler en son nom de la religion.

Et puis enfin n'y a-t-il que ces cinq nations dans le monde? et tout ce qui est encore catholique ne compte-t-il pas? L'Espagne, le Poirtugal, ritalie, les petits États d'Allemagne, et l'Amérique tout entière, liée à la civilisation européenne, ne sont-ils rien? Je ne parle plus du Pape : évidemment, en le couronnant de nouveau, et en lui rendant Rome, vous avez fait une amère ironie, puisque vous ne l'admettez pas même dans votre concile religieux. Il est vrai que si vous l'admettiez, il faudrait, ou vous retirer tous devant lui, ou convoquer avec lui un concile universel.

Savez-vous, sublimes Monarques, qui vous faites pape à cinq que vous êtes, savez-vous que vous n'êtes pas même chrétiens, quand vous violez ainsi toutes les règles de la hiérarchie chrétienne et toutes les traditions de l'Éghse. Nous en appelons contre vous^ contre votre usurpation spirituelle et temporelle, au concile général des nations.

Évidemment le rêve d'Alexandre n'était qu'un rêve, ou l'établissement d'une tyrannie nouvelle dans le monde. 11 le sentit lui-môme; son vertige revint, et continua jusqu'à sa mort : il alla bientôt rejoindre Napoléon dans la tombe.

Quand vous visitez Pompeï ou Herculanum, vous retrouvez encore tout à sa place comme au jour de l'ensevelissement. Voilà l'effet que devait produire et qu'a produit, autant que possible, pour l'Europe, la constitution de cet étrange pouvoir spiritueL

L'avenir comparera la Sainte-Alliance à ces trêves de Dieuqm suspendaientles batailles^Mais ce prétendu pouvoirspiritueln'apasd'autrenom»

Oui, Dieu a imposé à l'Europe une trêve! Cest apparemment pour que nous en profitions, non pas pour recommencer la guerre, mais pour organiser la religion et la paix.

Page 1