CHAPITRE II
DeDX cems millions d'hommes maiolenas dans la torpear, dans Tignoranee et dans l'eselange.
En attendant que nous y songions sérieusement, Teffroyable crise dans laquelle l'Europe était engagée en 1812 existe encore, je le répète; et, pour ne pas se traduire par un vaste champ de bataille, eUe n'en est pas moins eflroyable.
Supposez qu'une suspension d'armes eût eu lieu en 1814 aitre Napoléon et les puissances coalisées; que chacun eût gardé ses positions, attendant chaque jour le signal des combats. Tout est encore dans l'état où cette suspension de guerre aurait tout laissé il y a trente ans.
La Russie alors occupait militairement la Pologne : donc, dans cette supposition, elle aurait gardé la Pologne jusqu'à la reprise des hostilités. Les Autrichiens auraient fait de même relativement à l'Italie. U n'y aurait eu par conséquent en Italie, en Pologne, qu'un gouverne* ment militaire; nulle vie nationale, nulle activité inteUectuelle : la guerre n'est pas un temps propice pour les arts de l'esprit, pour le perfectionnement de la science. On aurait vécu d'une vie matérielle, en attendant de nouvelles batailles. Hé bien, n'est-ce pas le spectacle que présentent aujourd'hui et l'Italie et la Pologne ! Seulement vingt ans de tyrannie, des insurrections étouffées, des échafauds dressés, des prisons remplies, la Sibérie peuplée de captifs polonais, le Spielberg étouffant dans la solitude de ses caveaux meurtriers l'intelligence des plus nobles enfants de l'Italie, tous les excès du despotisme et tous les maux de l'esclavage, ont encore rembruni le tableau.
L'Espagne, en 18U, avait repoussé, avec l'aide des Anglais, mais sans le concodrs dason monarque, alors captif, les armées françaises, et reconquis son territoire par une guerre d'insurrection. Elle se serait donc agitée tumultueusement, libre, mais sans direction politique, dé* tachée à la fois et de sa monarchie impuissante et du grand centre auquel elle est naturellement liée, la France. L'attaque fratricide de Napoléon, en l'insurgeant contre la France, elle, la sœur de la France, et sa coadjutrice avec l'Italie dans la cause générale de la civilisation sortie des Romains, l'aurait laissée sans base et sans boussole. Qu'est-il advenu, en effet? L'Espagne ne s'est-elle pas agitée depuis vingt ans dans des guerres civile? jusqu'ici sans issue? Mats là aussi de& échafauds, des fusillades, des cachots, des victoires et des défaites avortées, la discorde entre toutes les provinces, la discorde dans la fomille même
qui représente encore symboliquement Tunité de la monarchie, ont efflx>yablement rembruni le tableau.
L'autre partie de la Péninsule, le Portugal, se serait trouvé dans la même indépendance et dans la même situation indécise et contradictoire. Là aussi, en effet, les frères se sont armés pour leur perte mutuelle. Mais les Anglais étaient à Lisbonne en 4814 : ils y sont encore. Ils écrasaient le Portugal de leur protection : ils l'écrasent encore. La situation n'a pas changé.
Et toi, noble Germanie, toi le centre de l'Europe avec la France, où en étais-tu alors, et as-tu bien avancé dans ta voie idéale depuis ces trente ans? Je te vois encore en armes contre la France. Obi qu'ils sont insensés ceux qui prennent à tâche d'allumer l'esprit de rivalité et d'antagonisme entre les deux peuples dont l'alliance constituera l'Europe sur des bases inébranlables, et dont l'un est destiné à donner à l'Humanité le Nord, comme l'autre est destiné à lui donner le Midi I Quoi I si la guerre reprenait, l'Angleterre ou la Russie pourraient encore se vanter d'armer l'un contre l'autre les deux peuples qui ont donné au monde la Réforme et la Philosophie !
Il faut vraiment que depuis ces trente ans l'Europe n'ait pas vécu 1 J'en atteste l'état actuel de l'esprit humain. La division des nations est au comble : qu'on me montre le lien commun qui les unit.
Ce lien manque^ les rois ne l'ont pas trouvé, les nations ne le connaissent pas; et les hommes, sous le joug de la Sainte-Alliance, vivent, non pas pour se rapprocher, mais pour se diviser et se combattre.
Qu'ont donc fait les cinq personnages qui décident du monde au spirituel comme au temporel?
Vainement ils se sont établis pouvoir spirituel de l'Europe et du monde entier. Il ne leur manquait pour cela qu'une chose, c'était d'être pouvoir spirituel.
Aussi l'union n'a-t-elle pas même pu subsister un instant parmi eux. Au rêve d'Alexandre ont succédé cinq despotimnes contradictoires, cinq intérêts, cinq égotimes, c'est-à-dire une véritable anarchie et une tromperie mutuelle. Et ces cinq égoismes n'ont su s'entendre et s'accorder qu'en une chose : écraser l'esprit de la France, l'esprit d'éga-* lité, de liberté et de fraternité (1).
(t) Si quelquefois ils paraissent s*accorder pour proclamer quelque grand principe d*humanité) on peut être sûr que c*est Vintérét qui a dicté cette mesure, et non la religion. On vient d*en avoir un exemple dans les mesures répressives de la traite des Nègres. Des cinq puissances, quatre n*ont aucun intérêt à protéger cet infâme trafic, et une, VÂngleterre, a intérêt à te poursuivre. Voilà pourquoi il est poursuivi ; c^est une prime accordée à TAngleterre, à charge de revanche; c'est un calcol d'intérêts. Je demande pourquoi la Sainte-Alliance, qui veut interdire aui Espagnols, aux Portugais, la* traite des Nègres, et qui vient de donner aui Anglais le droit de visite, n'empêche pas, au même titre, ces Anglais de forcer les Chinois, le canon sur la
Je le répète, quand, après trente ans, on contemple TEurope, on voit deux cents millions d'hommes maintenus dans la torpeur, dans l'ignorance, dans resclavage, et la plupart des empires restés au point où les aurait laissés une suspension d'armes en i8i4«
La Sainte- Alliance n'a produit, dans la généralité des choses, que l'immobilité. Elle a frappé l'esprit humain en Europe^ du moins autant qu'elle l'a pu, d'une sorte d'engourdissement et de léthargie, comme ces puissants magiciens qui par leurs enchantements arrêtent tout à coup la vie dans les contes de fées.