DEUXIÈME DISCOURS
Nous donnons ce Discourt tel qu'il parut, en 1S81, 'dans la Revue Eneydopidique, cahieri de novembre et de décembre. Le temps a manqué pour le compléter. Ce titre Aux Artiste» indique asseï quHl aurait dft étire question, dans ee Discours, de tous les beaux-arts, et non ptè seulement de la poésie proprement dite.
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UL rOÉSlE 0fi 1««¥RB ÉPOQUE.
Nous terminions notre précédent Discours en remarquant que toute la poésie de Tépoque est empreinte de ce caractère de profonde désolation qui ne peut manquer de se manifester dans une crise de renou- Tellement Les philosophes, disionspnous, ont engendré le doute; le^ poëtes en ont senti Famertume fermenter dans leur cœur, et ils chantent le désespoir; ils chantent, glorieux mais tristes, entre une tombe et un berceau, entre un ordre social qui achève de s'écrouler et un nouveau monde qui va naître : et nous leur reprochions de tenir plutôt les yeux tournés vers le passé que vers l'avenir.
Noos tenons à démontrer que tel est, en effet, le caractère de la poésie de notre temps. Voulez-vous connaître, d'une époque, son essence même, sa pensée la plus intime, su vie intellectuelle, sa vie morale, prenez ses poêles : vous trouverez en eux tout cela, et de plus vous y trouverez le germe de l'époque suivante. Les poëtes sont des hommes de désir, et c'est leur pensée qui engendre. Ainsi, pour prendre l'exemple le plus rapproché de nous, le Dix-Huitième Siècle est, bien plus qu'on ne le croit, en germe dans la poésie du Dix-Septième. Tontes les attaques des philosophes contre la noblesse et l'inégalité des rangs avaient été devancées par les attaques aussi vives de Boileau et de Molière» Si donc la poésie ne faisait pas entendre aujourd'hui ce concert
62 TROr^ DISCOURS.
de doaleur qui annonce le besoin d'une régénération sociale, et si en même temps elle ne jetait pas déjà, dans toutes les âmes capables de la sentir, le germe de cette régénération ; si elle n'y versait pas, avec la douleur de ce qui est, le désir de ce qui doit être; en un mot si elle n'était pas, cê qu^eH^ a toQjduri été, prophétique, fious aufions tort de représenter l'étiit actuel de h société cdtmne une crise qui doit enfanter une société nouvelle.
Or il semble, ail premier coup d'oeil, que les objections abondent contre notre manière de juger la période poétique actuelle. On nous citera en foule des œuvres et des noms d'artistes qui paraissent détruire cette opinion. Que faites-vous de Walter Scott, dira-t-on? que faitesvous de Cooper? Oubliez-vous la chanson de Béranger? Voilà des œuvres qui n'ont pas ce caractère de tristesse, de doute, de scepticisme, dont vous parlez. Béranger fait des odes comme Horace et Anacréon, et il n'est pas de poêle plus populaire que lui. Le poète et le siècle ne sont donc pas si tristes que vous les faites. Walter Scott est si peu occupé d'une régénération sociale, qu'il est bien plutôt tory que ^hig; et cependant quelle immense influence ses écrits n'ont-ils pas eue sur toute la littérature européenne depuis quinze ans? Quant à Cooper, il fait le portrait de la nature, et ses sauvages, ses forêts, ses mers, ont pour nous un charme comparable à celui des plus grands poèmes. D'un autre côté, ajoutera-t-on , nierez-vous les poètes chrétiens? Oubliezvous le plus grand de tous, oubliez-vous Lamartine? Manzoni n'a4-il |iQ» hst des hymMB steré»? lom les poètes de kl IlMtMralioil i/mt-ils pM plMMi iMÎM Mt on retour vers le CbrhttmrisiftieT Tous n'ont^ils pM tobî plus ou OMin» riaUtieiice des écrits ée H. de ChateanMêmé? ¥oyei, le siècle détale par le Génie âm CkhÊfHmhmô; et à lli soHe de ce \mv% mit iMte one générsAien d^Mteors qtti vivent desoo Hiqrfnhtioo» Loin doao que le siècte^ «tmod on le eoosMère An» ses arti^ss^ peraisee déveré de tristesse et ée spleen, ortf le tfifsft au eegtrrit^ soutemi dencemeet par la reNgifin do Oirist , tandis qee ses ym% m pmmènent avec délices sar les faMeeut du pesié ou sur fes scènes dis le netare que ses romneierssofft contirruellellfiefrl oecepéek lui peindre, el q«'è ses oreilles résemie la AéKeieuse et enivrante affesiquedb Ikœ^ stni. Oè doac, encore me fois , est cet aecerd dé doute el de tristesse que voua altrftaez k FaH , ce kcselt) #tliie tégéttéf ation socnde, d'une lieltgiaii DDOveUe, que voua lui supiposec^T La plupart de nos aritsiss, soivant caprieieuseosent la pente naturelle de lem^ génie qui tas porte à ehaerver, à peiaére, s'flfereavent à ces deui[ graedes sources de l^aft, la nature et Thisteiie, tandis que les plus rdveurs d'éetre eua, les ^M métapliysieieDs^ckerelient appui et consolation, in^ratien et ItttMère, daae la reUgiôn éternrile, la religion du CbristI
Voilà ce qu'eo M«e dira, et il faut répondre; âar nées ne MnÉlae
AUX AKTISTE& «3
pas de ces barbares qm^ praKint di travers de grandes prophéties d'àveair, se déshériteot sa» façon dn psesé^ parlent de Fart de notre époque avec un mépris qui fl&it rire, et mtisent ainsi, sans le savoir, aux véf ités qui leur ent été enseignées et qu'Hs sont chargés de répandre.
Mais, pour dissiper tous les doutes et toutes les objections, il est néceisaire que nous diasertions un peu snt l'arl et sur la M de son développement : sans cela nous n'arriverietM à rien de clair. Car si je voas dis que le caractère d'une époque poétique est tel ou tel, et que vous me citiez en oppoeiticai des antenrs dramatiques ou des romanciers, il faudra bien que Je dierche oc qu'il y a de plus poétique en eux, la pensée avec laquelle ils font du drame et des caractères, il faudra bien que je leur deaiande leur pensée lyrique ; ce qui suppose que nous nous entendons, mot et le lecteur, sur cette question : A quelle condition le drame et le roman sonfc^ils de l'art? Ou bien, si je parle, par eiemple, de Fart du MoyoD^Age et du ChristiaBisme, et que l'on m*objecte la RMaissance^ Véccie de Ronsard, on celle de Racine et de Boileau, il faudia bien qne>e montre comment ces écoles, se détaeheat du Moyens Age, et perdent à la fois le sens moderne et TorigiitaHté penr l'imitation. Ainsi on est toujours ramené à ces deux questions ; Qu'est-ce que l'art en lui-même, et comment se développe-t-il dans le développement géBéralderHumamtét
Partensdeac un instant de rart« L'art ! e^est un grand met, que beanûonp célèbrent avec enlbourfasme, sans en avoir toujours une idée bien nette.
^E li'ASIV*
L'hemaM a été placé sur la ftiee de la terre pour achever l'œuvre que Dien Va chargé de terminer. Sa imht est celle de Dieu lui-même, et elle se promène avec une infatigalde persévérance sur ta sorfece rude et ébauchée du globe pour la polir et l'achever; et si le monde terrestre est l'œnvre de Dien, il est aussi Tosuvre derhomnie; car partent déjà sa volonté et sa puissance ont laiteé leur trace et leur empreinte* Aux broussailles et aux forêts qni hérissaient le tront de la planète comme une chevelure sauvage, succède une douce et ondoyante chevelnre de moissons et de prairies; les fleuves ol»éissent à la voix et reçoivent de nooveaux lits;, les torrents vagabonds dans la plaine se resserrent entre des rivages escarpés comme une digne de roehers} de nouvelles ligne» d'eau se dessinent, et siltonnent la terre de leurs be^
sins et de leurs catiaux ; les montagnes s^aplanisaent ; les rodiers, frappés par la verge des sondeurs, laissent jaillir des fontaines; et l'homme, devenu créateur de lumière» éclaire dans la nuit la face de sa planète, qui, parée de ses lanternes, se promène silencieuse parmi les tîénèbres de l'espace.
Voilà ïinduêirie. Ce n'est plus la nature abandonnée à elle-même, ce n'est plus l'industrie de la nature, si Ton peut parler ainsi; c'est la nature continuée par l'homme sous un de ses aspects.
Mais si l'homme continue la nature sons un rapport par l'industrie, il la continue encore sous un autre rapport, par ïari.
Pensez à ces myriades de spectacles que la* surface vivante de la terre, animée par le contact des cieux , engendre a chaque instant de l'éternité, et qui n'attendent pas, pour se produire toujours nouveaux, (]u'un œil ou une oreille soient là pour les saisir. Que de vie, que de beauté sans cesse renaissante dans le moindre horizon ! L'art est virtuellement dans toute la nature; la plante et l'animal ne sont pas les seuls êtres qui le cçutiennent dans leurs harmonies et leurs proportions. Quand les nuages promènent leurs mouvants bataillons au-^ tour d'une montagne, ou plongent en se courbant entre ses cimes; qu'on suit l'ombre et la lumière illuminant ou obscurcissant ses vallées, et qu'on entend les eaux sourdre de ses flancs, que de proportions, d'harmonies, de beauté dans cette portion de la nature promenant autour du mont immobile son éternelle mobilité! Et quand l'homme était encore absent de la terre, quand son œil n'était pas là pour jouir de ces décorations, qu'importe, elles se réfléchissaient dans Tœil des animaux qui la peuplaient, et qui, en harmonie eux-ménjjes avec la géométrie divine, goûtaient de cette beauté du monde les rayons qu'ils pouvaient en saisir et qui les animaient, comme encore aujourd'hui, sans qu'ils en eussent conscience, comme l'air qu'ils respirent, la lumière qui les éclaire, la chaleur qui les échauffe, l'orage qui les effraie. Et quand il n'y aurait eu ni hommes ni animaux sur la terre, sa beauté n'en aurait pas moins contenu virtuellement Vart, qui devait se produire quand, par. la série du progrès et la marche continue de l'œuvre de Dieu, l'homme apparaîtrait à sa surface.
Vouloir refaire la montagne serait insensé; l'imiter en petit, comme les Chinois, est une absurdité puérile; la dessiner, la peindre |>our eile^ même, pour en retracer exactement les formes, les proportions, les couleurs, c'est de l'habileté graphique, ce n'est pas de i'art.
Mais tirer de la vue des forêts et des montagnes une inspiration créatrice, donner à l'habitation où les hommes se réunissent pour adorer le Dieu infini quelque chose de l'aspect de ces sublimes montagnes, et élever des temples qui s'harmonisent avec nos grands végétaux comme
les petite temples de la Grèce s'harrooDisûenl avec les lentisques et les orangers, voilà l'arl. C'est la moatagne et la forêt changés en temple par riiomme, et reproduits par lui comme il lui convient de les repro* duire. La forêt, la montagne, étaient des monuments de la nature : le temple, inspiré par elles, est un monument de Thomme. Et alors s'établit dans le monde une nouvelle harmonie : l'homme ne peut plus voir les colonnades des forêts et les autels des montagnes, wns que ridée d'un temple à TÉlernel ne lui revienne en mémoire. Cest ainsi que le monde tout entier, en y comprenant Yart, qui en fait parlie au même titre que les mpnttments naturels auxquels il s'ajoute, devient ^mholique.
Le symbole I nous touchons ici au principe même de l'art.
En effet, est-ce seulement de la nature ce quW peut appeler Iwm qui est la source et la semence de l'art? Non : c'est aussi le laid, l'horrible, le difforme ; c'est un ciel gris et terne, aussi bien qu'un ciel bleu ou un orage déclairs et de foudres; une terre aride, un champ de naort, un désert, comme une forêt vierge; des cris discordants, comme des sons harmonieux; c'est tout enûn, c'est la vie universelle. Or, comment la vie du monde devient-elle art en passant par Thonmie? Voilà la grande question sur cette question de l'art; voua ce qui n'a guère été compris, ce nous semble, et ce qui a engendré tant d'opinions di* verses qui se combattent.
Les philosophes qui traitent de l'esthétique disent que l'industrie a vpour principe l'utile, et l'art pour principe le beau. Qu'est-ce que l'utile? qu'est-ce que le beau? Ce sont, disent-ils, des idées primitives; il n'y a rien à leur demander après cette définition. Ils ne s'aperçoivent pas que les artistes peignent continuellement, et comme à plaisir, des objets hideux, repoussants, horribles. Aussi que de discussions sont sorties de cette considération superficielle! que de disputes sur l'utile et le beau ! Il y a toujours eu une véritable guerre entre ceux qui sentaient l'art et ceux qui ne le sentaient pas; jamais cette guerre n'a été plus acharnée que de notre temps. Les partisans de la doctrine de l'utile veulent que les artistes ne fassent des poëmesi des statues, d^ iableaux que pour l'utilité sociale. Les artistes, de leur c6té, réclament fièrement leur indépendance. Le poète, disent-ils, est complètement libre, il fait ce qui lui convient. Dieu l'a mis surla terre en Ini disant : Crée, et il crée. Quand il a produit son œuvre, il demande au public : £st-ce bien ou mal? mais il ne doit compte à personne du but qu'il «'est proposé. — Au moins, répondent aux artistes ceux qui ne sentent pas l'art, soyez donc fidèles à la règle du beau. Pourquoi tous ces monstres que vous vous plaisez à nous peindre? — Et l'on a poussé la folie jusqu'à demander de quelle utilité était au monde VÔikello de Sbakspeare; on a proposé sérieusement à l'Humapité li'sl^ir le^rftm^ y uva, wnz i, r 6.
Ô6 TROIS BISCOUIVS.
car, le émhé étant ta t»eiiitiife de p&srions trtotoi M toapMet, en ne Toyait pas quel avaniaige en résultait pour IVumanité. R 7 a tles gens qiri croient sèrieHsettiMt que l'avenir délais^em loas les produits de Tart antérieur, de même que, lorsqu'en a ioi^enlé «lie iKKifelie mâchée supérieure à mte autre, <m laisse périr eelle-ci ou on la brise. Il ftot avouer que eeut qui n*ont aucun sentiment de fart sont très exco* sflAiles de s'égarer aussi sîngnllèrement. Ils ne pourraient être ramenés que par des raisonnements : or l'estiiétique fi*a pas «neoTe tine base assez claire pour eux, et la déft^ition que nous citions lèut-à-i'heore n'est pas de nature à lui en donner une.
Voyons s*il ne s'offrirait pas naturellement une distinction plus large et plus nette, qui , en nous faisant pénétrer dans le sens profond de ces nKrts, 9rî et ùidusirie, dissiperait tout d'un coup les nuages et les corrtiiaverses s«r Futile et le beau. .
Par tous nos sms, par toute notre vie de nelition , nous recevons dea imi^essions, des images, nous éprouvons des attraits, des répulsions. C'est là le fonds commun de tous les matériaux dont notre sensibilité, n^tre mémoire, notre imagination, notre intellect, se composent. C'est ainsi que mius pufM>ns notre vie à la vie univeraelle. Et de même que notre vie de nutrition se développe et s'entretient en s'assîmilant des parties ftiaAérielles du monde extérieur, de même notre vie de relation se développe et s'entretient en s'assîmilant des impressions du même monde extérieur. Gomment cette double nutrition se fkit^elle? C'est le problème de hx vie, aussi insoluMe pour les ps^cbologlies que pour les physiologistes. Mais il y a cette différence qu'A peine avons^nous conscience dans certaines maladies des phénomènes de notre vie de nutrition, tandis qu'à Fexception, au contraire, de oertaines maladies et du sommeil complet, nous avons conscience des phénomènes de notre vie intellectuelle. CMlen^i est donc, à proprement parler, notre vie : l'autre noeis est presque aussi étrangère que la vlè du inonde extérieur. Or, véritabtement, les actes que nous faiaoïfs pour modifier la vie du monde cxférieur doivent avoir un caractère tout autre que les adtcs qui se produisent dans m>tre propre vie. L'indu^ie a pour objet ooiru action aur te vie qui est en dehors de nous et que nous ne sen^ tons pas, tandis ifue l'art est l'expression de la vie qui est en nous. Cest dire qu'entre l'înduslrte et l'art il y a l'honraie tout entier. Bans l'in^^ dustrie^ d'où vient la vie? 0e la nature, tonjours d'elle. La vie du monde extérieur oontesana cesse, et l'indosti^ humaine la gouverne comme IKM» pottsso96 de l'ean avec ane rame. Par l'industrie, quelque mer- "veilleuse ifo'elle soit, rfetoMn» ne fait queéMf er ufte ^ie qui n'est pas en lui* Mais l'art est l'expression de sa propœ vie, ou , mieult en^ote^ . sa vie elle^ménw se féalisanty se^omMpniquant aux autres temnMa, et faisant eflért pour s'éteniiser.
Or rhomine ne crée ri^fi; M prenâM le niM de oféatîon dans un sens absolu. Il n'a donc pas d'autre moyen de réaliser le prodmt de sa vie intérieure qne de l'incarner dans ce qui existe déjà.
De là il suit que le principe unique de l'art est le symbote.
De rhomme à rhomme, il n'y a en effet que deux modes de communication.
Ou rhomme exprimera directement, mais très imparlMtement, par le langage abstrait, le résultat de sa vie intérieure;
Ou il ira puiser dans le monde extérieur, à la source commune des impressions, dans l'océan de Vie où tous nous sommes plongés, des images capables de donner par elles-mêmes les sensations, les sentiments, et jusqu'aux jugements qu'il veut exprimer.
Le premier mode d'expression est, comme nous venons de le dire, le langage abstrait, qui n'exclut ni l'éloquence, ni même le su- Mime.
Le second mode d'expression, c'est la poésie.
La poésie est cette aile mystérieuse qui plane à volonté dans le monde entier de l'flme, dans cette sphère infinie dont une partie est couleurs, une autre sons, une autre mouvements, une autre jugements, etc., mais qui toutes vibrent en même temps suivant certaines lois, en scurte qu'une vibration dans une région se communique à une autre région, et que le privilège de l'art est de sentir et d'exprimer ces rapports, profondétnent cachés dans l'unité même de ta vie. Car de ces vibrations harmoniques des diverses régions de Fâme il résulte uA accord, et cet accord c'est la vie; et quand cet accord est exprimé, c'est l'art; or, cet accord exprimé, c'est le syuibole; et la forme de son expression, c'est le rhythme, qui participe lui-même du symbole : voilà pourquoi l'art est l'expression de la vie» le retentissement de la vie, et la vie elle-même. La poésie, qui prend pour instrument la parole, et qui rend par des mots le symbole et le rhythme, est un accord, comme la musique, comme la peinture, comme tous les autres arts : en sorte que le principe fondamental de tout art est le même, et que tous les arts se confbndent dans Ilart, toutes les poésies dans la poésie {"4).
(I) Racine analyse des sentiments, comme Gondillac des pensées. Racine est plus souvent éloqtMHit que poète. L'amour de Roméo qai eherebe ses apports et ses harmonies arec le «4(4 et la Uirvt, avee te scititfllemenl des étoiles et te chant do rossignol, Toilè la
Voltaire n*est pas poète quand, pour peindre l'amour, il emploie tous les teimes ab>straits ou to«(es les méuphores usées du dîctiofinaire ; mats l'auteur du Cantique des Cantiques, dont Voltaire se moquait, est poëtc quand il compare les de»ts de sa maitr«me à de petits moutons blancs qui sortent en rattg dn latoir.
On s'élonue de retrouver tant de poésies primitives; voilà un demi-siècle qu'on en
L'art a*est donc ni la reproduction, ni Tîmitation de la nature. Tant que rhomme ne fait que modifler la nature, imiter, tailler, déplacer des parties de TUnivers, gouverner en un mot la lie qui est en dehors de lui, il fait de Tindustrie, il ne fait pas de l'art. Les absurdes théories qui ont pris pour base limitation de la nature, même en indiquant pour but Taspectdu beau, ne méritent pas qu'on s'y arrête.
Allons plus loin. De même que l'art n'est pas l'imitation de la nature— (car à quoi bon imiter la nature? n'est-elle pas sous nos yeux, et pourrions-nous l'imiter sans la défigurer? d'ailleurs, si nous y parvenions, ce serait encore la nature et pas autre chose, rien de nouveau, rien de produit, rien de créé, mais un monstre qui nous tromperait par son identité avec la nature), — de même l'art n'est pas la reproduction de l'art, car ce serait encore le même tort que pour l'imitation de la nature.
Mais de même que l'art, c'est le développement de la nature sous un de ses aspects, à travers l'homme, une chose nouvelle et différente de l'art qui est dans la nature, de même, à une époque donnée, l'art est l'art de cette époque, faisant suite à l'art des époques antérieures.
L'art croit de génération en génération, comme un grand arbre qui chaque année ^oute à sa taille et élève sa cime vers le ciel, en même temps qu'il plonge plus profondément sa racine dans la terre.
Les œuvres des grands artistes, tous inspirés par leur époque, se succèdent, et cette succession est le développement de Varl.
Mais s'inspirer uniquement du passé, refaire ce qui a été fait, c'est imiter, c'est traduire, c'est manquer son époque; c'est laire de l'art intermédiaire, de l'art qui n'a pas sa place marquée dans la vie de l'art.
Goethe refait les tragiques grecs; j'aime mieux les tragiques grecs.
Cet art inlermédiaii:^ ou d'imitation est à l'art vrai, c'est-à-dire à l'art inspiré par une époque, ce que nous disions tout à l'heure que l'industrie était par rapport à l'art lui-même. De même que dans l'industrie l'homme ne fût que modifler la nature, tailler, greffer, déplacer, ou grouper ce qui est déjà; ainsi, dans cet art intermédiaire, ii ne fait que modifler l'art qui existe déjà, en tailler des débris, en dédéterre, et U mine lemMe encore fierge; on est snrprti d'en trottTer Jusque cfaet le« nègres et les sauvages de rAmérSque du Nord. Vraiment Tadmiration est naïve; est-ce dans des maisons closes, dans des viiles, que le del se fait voir, qu*on entend les oiseaux, qu'on voit les montagnes?
Au surplus les considérations sur l'art, renfermées dans ce Discours, auraient besoin d'être développées plus largement. Quant à U poésie du style, en paHicuUer, noui I avons d^à fait autrefou dans un article inséré dans l'ancien Globe. — V07. VAfipendice à la su'.te de ces Discours.
placer des portions, greffer dessus quelques inspirations d'un autre âge; et il n'arrive, la plupart du temps, qu'à défigurer et amoindrir les œuvres sur lesquelles il travaille, comme l'industrie fait souvent d'un animal généreux un animal timide et sans beauté, ou d'un arbre élancé et vigoureux un arbre rabougri ou monstrueux dans sa forme.
Quelle est la conclusion à tirer de ces considérations sur l'art, que nous aurions voulu supprimer, mais que rendait indispensable le dévergondage d'idées qui règne aujourd'hui sur ces questions? C'est que l'artiste est libre, mais non pas indépendant au point que quelquesuns l'imaginent. Quel sera mon critérium pour juger un produit de l'art, un tableau, une statue, un poëme? Certes, je ne chercherai pas si l'objet qui est représenté est beau ou laid, je ne ferai pas de sophisme pour soutenir qu'il y a de la beauté jusque dans la laideur; je ne demanderai pas si on peut tirer directement de cet ouvrage une conclusion morale : non, mais j'écouterai l'impression qu'il fera sur ma vie. L'art, c'est la vie qui s'adresse à la vie. Je dirai donc à l'artiste : Vous êtes libre; exprimez la vie qui est en vous; réalisez-la poétiquement. Hais j'ajouterai : Si, au lieu de vous inspirer de votre époque, vous vous faites le représentant d'un autre âge, permettez que je range vos ouvrages avec les produits de l'époque antérieure à laquelle vous vous reportez. Ou si, oubliant que l'art c'est la vie, vous faites de l'art uniquement pour en faire, souffrez que je ne voie pas en vous le prophète, le vaiei que l'Humanité a toujours cherché dans ses poètes.
ni.
BYROIV.
Si ces principes sont vrais, les objections contre le caractère que nous attribuons à la poésie de notre temps seront facilement dissipées.
Gooper est un grand artiste qui symbolise admirablement la nature. Walter Scott est un grand artiste qui symbolise admirablement des époques historiques dans des tableaux et des caractères.
Cest l'Amérique, c'est l'Ecosse qui ont produit Cooper et Walter Scott Jamais homme d'un génie égal au leur, mais ému par les profondes secousses de notre France, de notre Europe, n'aurait pu avoir la patience de peindre poar peindre, sans beaucoup de lyrisme au fond du cœur, comme Scott, avec une froide et étminante impartialité; ou, comme Gooper, avec une mélancolie assez vague, une pensée sociale
incertaine «t douleiNe, et seulement le sentiment vif et proUwd da la nature extérieure : un tel homme n'aurait pu fi'întéreaser, comme eux, à ces mille petites nuances qui les intéressent; et, tourmenté par les rudes problèmes qui occupent l'Humanité de notre fige, il lui e&i été impossibte de relever curieusement les moindres accidents de jour, de lumière, de paysages, de costumes. Il faut pour cela avoir le cœur libre, la tête pas trop ardente; il faut n'avoir pas la tradition etlbérttage de la partie la plus vivante de l'Humanité. H. de Chateaubriand a Yoyagé dans l'Amérique du Nord : il a fait Al^laei BeiU, où il est plus, question de la désolation de cœur laissée par les doctrines du Dix- Huitième Siècle et par la Révolution Française que des sauvages qui y sont mis en scène. Et voilà, pour le dire en passant, ce qui condamne la foule des imitateurs que Scott et Cooper ont trouvés, et qui, nés sur le sol volcanisé par les Philosophes, les Jacobins et Napoléon, ont eu la maladresse de vouloir contrefaire l'allure qui sied si bien à ces enfants de l'Amérique et de l'Ecosse, peignant d'après nature et salon leur propre nature. Aussi ces tableaux du passé WtdtertcoUisés, comme on dit, sonUils la plupart sans vie. 11 n'a manqué à leurs auteurs que d'avoir été élevés dans quelque pays de cûrilisation arriérée, et nourris dès leur enfimce de ballades et d'histoires merveilleuses : avec cela ils auraient pu faire des romans historiques, non*seulemeat sur les traditions de leur nourrice, mais sur d'autres pays et d'autres temps.
Je regarde donc Scott et Cooper comme des produits natm^els de l'art de notre époque; leurs œuvres rentrent toi^à-fait dans le principe du développement de l'art. Us ont écrit par une irîspiration aussi vraie, aussi actuelle que les auteurs de Y Iliade, ou ceux du Romancero, L'Amérique du Nord, se dépouillant de ses forêts et de ses habitants sauvages, a fait entendre un long soupir, que Cooper a écouté et a su rendre; l'Ecosse a produit le génie observateur et pittoresque de Scott, qui, se trouvant tout formé et tout grandi, s'est ensuite transporté, quelquefois peu heureusement, hors de ses limites naturelles de temps et de pays.
Mais qu'on ne parle pas de Scott et de Cooper pour nier le caractère général que nous assignons à la poésie de ce temps. Ces deux écri^ins ne sont pas placés au centre du mouvement de notre âge; Hs sont à l'extrémité. Il est bien vrai qu'un lien d'étroite affinité est défà farmé pour une grande partie de la famille humaine; l'Ecosse et F Amérique, toutes reculées qu'elles sont, reçoivent les pulsations du cœur; et le cœur, c'est la France. C'est en ce sens que Soott et Cooper font partie de l'art de notre époque; ils tiennent au mouvement général de l'Hu^ manité comme leurs pays tiennent à Tensemble de la grande famille Américo-Enropéeime. Nous pouiFons prendre un plaisir infini à leurs ouvrages, comme nous en prenons à la lecture d'un dranae indien, de
AUX *AaTlS1iB& ft
^^Hcmiofo, par temple» et mèm^ ils oat avec 90149 w ri^ii^rt ^q pskrenié que «L'am^it pas le drame indien y mais ils oe peuvent Iw^ autoriié dans la que^iion qui nous occupe. U est tout simpfe quQ rAméri* que du 'Nord, nrîve et virginale qmujid on la (Considère sona U4^ de sas aspects, vieille, refrognée, pédancle et aristocrate quand on regarde sa ciif ilisalîoa exoUqiie, produise U poésie de sou ciel et de ses forêts, en contraste avec :1a mosqiwerie de ses colons. U est tout sifnple que \^ verdoyante Éoosse, qui conserve, toute fraîche et toute vivante, la tradition de ses dbaos et de ses petites guerres civiles, et où U r^ste mille traces 4n Moyen- A^ qui n'est pas remplacé pour elie. ait donna au monde ma génie eonteur et original, ami des tradition^ merveilleuses et des peintures du Moyen-^Age* Et il est tout simple ençoj^e que la parr tte la plu& avancée de l'Europe lise avec ravissement dos écrits qui )ui font oublier un instent son spleen et son scepticisme.
Les ouvrages de Walter Scott ^t de Cooper sont, relativement à la question que nous traitons, presque dans le même cas qu^ toutes ce$ poésies primitives qui ont tout de vogue ai^ourd'hui. Us ne pieu vent pas plus nous apprendjre quelte est la tendance de l'esprit huQiain, quel germe de progrès THumanite porte actueltement dans son sein, quels désirs la tourokeotent, quel est son sort aujourd'hui, quel sera son Icut demain, que ne le feraient des chants grecs ou iliyriens. Nous dire cela ne peut être rés^vé qu'à des poètes sortis directement des trois grands peuples qui se pressent l'un contre l'autre au centre de l'UuAianité, la France, TAUemagne et l'Angteterre; qu'à des poëtçs qui auront porté av^eo douteur tes grades pensées de notre âge; qu'à des poètes qui auront senti FimpulsÀon des philosophes du Dix-rHuitième Siècle, ces prédécesseurs des poètes actuels; qu'à des poètes, enfin, qui nous montreront leur ligne de parenté avec Roupseau, Diderot et Yolteice, la Révolution Française et Napoléon, soit qu'ils se soient mis eu lutte ouverte ou qu'ils vivent en barmonte avec tous ou.quelques-uns de ces grands colosses qui avaient dernièirement en eux la vie .du nionde, et qui, glacés dans leur tombeau, tiennent encore en main le sceptre de l'avenir.
Depuis cinquante ans que la philosophie du Dix-Huitième Siècle a l>orté dans toutes les âmes le doute sur toutes les questions de la religion, de la morale et de la politique, et a ainsi donné naissance à la poésie mélancolique de notre siècle, deux ou trois génies poétiques tout-à-fait hors de ligne apparaissent dans chacune des deux grandes régions qui composent l'Europe, e'est-àndire l'Angleterre et l'Allemagne, qui représentent tout le nord, et la France qui repi'ésenta toute la partie sud-occidentale^ le domaine particulier de l'anctenne civilisa* tton romaina. Autour de ces grands hommes gra^tei^t, comme les planètea autour des soteils, une faute d'éeiivains remarquables, mais
Tt TROIS DISCOURS.
d'un ordre inférieur. Byron, par la nature iiarticulière de son génie, par rinfliience immense qu'il a exercée, par la franchise^ avec laquelle il a accepté ce rôle de doute et d'ironie, d'enthousiasme et de spleen, d'espoir sans borne et de désolalion, réservé a la poésie de notre époque, méritera peut-être de la postérité de donner son nom à cette pé* riode de Fart : en tout cas, ses contemporains ont d^à commencé a lui rendre cet hommage. C'est que nul n'a su mieux que lui reproduire, avec une parfaite originalité, Teflèt de cette poésie Shakspearienne dont l'Allemagne et la France sont aujourd'hui plus enthousiastes que l'Angleterre elle-même. Gœthe cependant l'avait précédé de bien des années; mais Gœlhe, dans une vie plus calme, se Ot une religion de l'art, et l'auteur de Werther et de Fauêi, devenu un demi-dieu pour l'Allemagne, honoré des faveurs des princes, visité par les philosophes, encensé par les poètes, par les musiciens, par les peintres, par tout le monde, disparut pour laisser voir un grand artiste qui paraissait heureux, et qui, dans toute la plénitude de sa vie, au lieu de reproduire la pensée de son siècle, s'amusait à chercher curieusement l'insiiiratton des ftges écoulés; tandis que Byron, aux prises avec les ardentes passions de son cœur et les doutes effrayants de son esprit, en butte à la morale pédante de raristocratie et du protestantisme de son pays, blessé dans ses affections les plus intimes, exilé de son lie, parce que son tie anti-libérale, anti-philosophique, anti-poétique, ne pouvait ni l'estimer comme homme, ni le comprendre comme poète, menant sa vie errante de pays en pays, cherchant le souvenir des ruines, voulant vivre de lumière, de lumière éclatante, et se rejetant dans la nature comme autrefois Rousseau, tnt franchement philosophe toute sa vie, ennemi des prêtres, censeur des aristocrates, admirateur de Voltaire et de Napoléon; toujours actif, toujours en tête de son siècle, mais toujours malheureux, agité comme d'une tempête perpétuelle, en sorte* qu'en lui rhomme et le poêle se confondent, que sa vie intime répond à ses ouvrages; ce qui fait de lui le type de la poésie de notre âge.
riNE ET WICTOR HVCO.
A quoi tient ce reflet de Christianisme, cette auréole de foi religieuse qui brille sur les œuvres des deux grands poètes de la France? Pourquoi semblent-ils faire antithèse avec Gœthe et Byron? Comment, nés dans le pays qui a produit la philosophie la plus audacieusement sceptique, et qui a presque entièrement accompli la destructioa du Moyen-
Age social et religieiix, ont-ils dioîds que ces fils de l'Angleterre et de rAUemagne celte affreuse tristesse d'un rêve qui ne s^achève pas, et en même temps cette fierté de Satan et cette vie du désespoir, oetic vîialiié du fMriam, comme parle Byron (t ) ?
Gîla tient en partie, selon nous, à Tépoque politique où ils ont commencé à écrire. Et d'un autre côté nous pensons que cette foi chrétienne n'a pas un caractère aussi profond chez eux qu'on le croit généralement. C'est une parure de leur génie, à travers laquelle percent le doute et l'incrédulité, comme l'orgueil d'Antisthène perçait à travers les trous de son manteau.
C'est surtout pour Lamartine qu'il existe un préjugé qui le fait considérer comme un poêle chrétien, je dirais presque comme un poète sacré, et qui cache ainsi à la foule séduite le véritable caractère de son oeuvre. L'affinité qu'il a avec Byron disparaît devant ce mensonge du Christianisme; car qu'est-ce qu'un Christianisme tellement affaibli ou transfiguré qu'il ressemble à un panthéisme encore obscur, sans lien avec l'Humanité, sans application sociale?
Vous appelez Lamartine chrétien, et moi je l'appelle sceptique; il n'a du Chrétien que la crainte devant Dieu. Panthéiste, de sentiment plutôt que d'intelligence, il vent tous les êtres s'absorber dans l'Être des êtres; et ne comprenant rien à l'Homanité, n'ayant pas la révélation du plan providentM qui la guide, tous les travaux des hommes lui paraissent aussi futiles que l'ouvrage des fourmis qui soulèvent des grains de sable. Ce n'est plus ni la terre ni le ciel des Chrétiens, unis entre eux par une chaîne à la fois humaine et divine, visible et invisible : espérance, foi, charité, terre et ciel, tout a disparu devant la solitaire contemidation de ce vaste océan de l'Être où tout va s'engloutir. Et cette pensée de l'infini tut fléchir sea genoux; et il cherche à prier, et sa prière l'inonde de pleurs :
Hélas! pourquoi si haut mes yeux ont-ils monté?
Et il adore Dieu dans un tremblement continuel; et il ne sait que répéter sans cesse que tout est vanité et que toute pensée est une erreur. Vous l'appelez chrétien parce qu'il a pris à la Bible quelques fleurs, au Christianisme quelques formes, comme il a pris à Horace ses continuelles images de l'incertitude de la vie. Mais son idée fixe est la terreur. L'univers pèse sur son cœur et l'accable. Tous ses chants sont plaintifs, comme les murmures de la colombe sous la serre de l'aigle.
(1) Tbere U a tery Ufe in our despair,
Vitality of poison ; a qoick root Whieh feeds ttiese deadly branches.
Guu>-Haiow.
74 TKOIS AlSCOSaft.
Ob peut être sceptfqtte tout en ^^MOuptDt beaaeMi^ de k gnadetir divise; ob peut vivre dtae le éeuleet fineertitaMle avec un etmtflieBt reKgîeia trÏN eetif et très profond.
Quelques progrès qu'ait faits rHumtaîté, le mystère l'eaveleppe toujours; quelque grande que eoit la carrière qae ueu pooveiis^ lui mesurer, il 7 a toujours Tintei en avant et en arrière; quelque travail que nous puissîens assigner à aon acttvilé dans ime période donoée, il reste toujours le début et le but final, le eoromeocement et la fin en Dieu, le jMMcrfueî es Dieu. L'homme, pouràti^ vraiment religieux, doit avoir à la fois le sentiment de sa faiblesse et de sa force, le sentiment de l'infini et du fini, de lUeu et de rHumanîté. Oj* c*eet la précisémttit ce que donnent les religions : elles jeilent le pont entte nous et les autres hommes, entre l'Hunuinitéet Dieu* liais quand les religions meurent, les hommes les plus religieux, loin d'Atre oonsolés dans le sentiment de l'infini, sont écrasés par lui. Cest en ce sens que Laiiiar-' tine est un grand peete religieux , qnoique dévoré de douft^ et d'incvédulité. Mais sa religion, loin de soutenir et d'ittunsmier ses leetenrs, ne fait que les abattre, les troubler, les preeteraer, surtout quand leur esprit a de la vigueur et de la portée ; et le Ghristiainisme dont il la décore n'est qu'un Chrisbanisme de convention, eonsme en peut en faire oncore quand tous les dogmes chrétiens eent dépassés par la seienoe tmmaine, quand toutes les insUtutions durétiennea sont écroulées.
Esi«ce a dire que le poète sott tnampenr ponr voiler ainsi aa* pensée? AisuréAient non. Mais son idée religieuse avait fcnsoiû de revêtir une forme, et, dans son abandon, son isotement, sa nudité, elle a pri»le <iernier vêtement usé et percé de trous qu'elle avait sons la main.
Les grands hommes qui se sncoàdent d'eme génération à la suivante ne se répètent jamais; mais lorsqu'ils semUent faire une oBuvre np<* |K)sée, souvent ils se continuent. C'est peut-être parce que la France avait produit la Philosophie du Dix-Huitième Siècle et la Révolution qui est cette Philosophie en action, que les deux poètes qui ont le plus directement exprimé l'état d'anarchie et de désolation oii ipène cette Philosophie, sans cependant lui rompre en visière, sans la nier ni la combattre, soal un Anglais et un Allemand; tandis que la France a produit, depuis trente ans, une nombreuse couronne de penseurs et de I)Oëles qui se sont rattachés au Christianisme. Ne crojez pas cependant que le mouvement et l'inspiration du Dix-Duitième Siècle ne soient pas profondément entrés dans leur sein. C'est au contraire parce qu'ils sentaient profondément la ruine du monde social et religieux du Moyen* Age, et parce que d'un autre côté ils ne pouvaient concevoir comment il naîtrait de cette ruine un monde nouveau à la fois social et religieux, qu'ils sont revenus vers le Cbrielianisme.
JiUX ARTISTES. W
Sup^^osez un poète frappé de cette graDde ruine du nM>nde social, comme Boulanger suppose que les générations pesMîluviennes furent frappées, après le cataclysme du monde physique, d'un effroi qui, suivant lui, a donné naissance à toutes les rriigiens. Il se rejettera plein de tristesse et d'amertume dans la nature; et c'est en effet la marche que notre littérature a suÎTie. Ainsi avons-nous vu fakre et à Jean- Jacques Rousseau , qui donna le signal de cette retraite dans la nature au milieu même du Dix-<Hui4iènie Siècle, et à Bernardin de Saint-Pierre, et à M. de Chateaubriand ; et c'est alors, c'est dans la solitude, au sein de la nature, que la poésie a prisées grands écrivains et les a emportés sur ses ailes. Voilà donc ce poëte tombé dans la contemplation de l'infini, de l'harmonie universelle, et ne comprenant pas l'anarchie de rHiimanité. Il est bientôt attaqué de Ta maladie de Werther, de René, d'Ob^mann. A-t41 de la force, il résiste à cette effroyable tempête de scepticisme absiAu^, mais il n'y résiste qu'en sortant religieux de la lutte. Son esprit a plongé dans l'infiniraent grand et dans l'inâniment petit, et partout il a rencontré Dieu. Or tout homme qui commence à sentir Dieu éprouve le besoia de se rapprocher de ceux qui l'ont s^iti avant hii. Le temps vient où nous embrasserons, où nous relierons toutes les conceptions religieuses, et où, de toutes les traditions, nous formerons la tradition universelle, la grande BiUe de l'Humanilé. Mais cette œuvre, qui se commence maintenant, n'était pàs même soup-* çonnée du plus grand nombre des esprits supérieurs il y a dix ans. Il devait* donc arriver que les âmes les plus frappées de la tristesse de cette Humanité livrée au hasard, et de cette incertitude de Tesprit bu* main en présence d'une science en apparence purement critiqueet né* gative, rechercheraient les solutions chrétiennes, et se rapprocheraient des hommes qui souffrirent les mêmes mai|x de l'âme dans une époque analogue de l'Humanité. Y a-t-il rien en ^et qui ressemble plus à ce que nous souffrons que ce qu'ont souffert autrefois les Basile, les Jérôme et les Augustin? Et remarquez qu'il y avait eu avant ces Pères de r&glise, et qu'il y avait en même temps qu'eux, des âmes généreuses qui souffraient comme eux du même mal, mais qui, n'ayant pu apercevoir l'étoile nouvelle, aKÛs encore petite et obscure, de l'avenir, cherchaient leur lumière dans le passé éteint, et se réfugiaient dans le stoïcisme, dans les souvenirs de la république, ou dans les myêiêrts. C'est ainsi que, sous l'impulsion même de la Philosophie du Dix-Huitième Siècle, mais en réaction apparente contoe elle, des âmes malades de philoso^r pkie sont revrauesau Christianisme. En l'absenee de8éléasefits,décoBih poeés à jamais, deTorgamsation théologique-féodale, ils ont râvé pos^* sible la restauration de la monarchie et dû papisme; en présence de la science moderne, ils ont rêvé la restauration d'une foi fondée sur la
science du passé. Ainsi s'explique la tendance rétrograde de beaucoup de grands esprits de notre temps, tels que De Maistre, Lamennais, Cbafeaiibriand, Ballanche, Lamartine, Victor Hugo.
Qt]|ind le poêle s'est une fois rapprocbé du Christianisme par le sentiment religieux, il lui est assez naturel de se croire Chrétien , et il se fait un point d'honneur et une gloire de le paraître. On s'humilie par grandeur même d'esprit, autant que par lassitude de chercher et d'attendre. On dit à la science et à la philosophie qu'elles sont menteuses, parce qu'en effet, en ce jour, i cette heure, elles ne sont pas encore arrivées au point oii , reliant leurs rameaux épars, et viviflées par une . charité nouyelle, elles deviendront une religion, comme autrefois elles devinrent le Christianisme. On repousse de son esprit tous les grands progrès faits depuis les Pères de TÉglise; on voudrait presque s'en tenir à leur ph jsique, à leur astronomie. On adopte ou on allégorise les traditions qu'ils ont adoptées. On voudrait à toute force voir le développement de l'Humanité, comme Bossuet, dans l'histoire hébraïque. Mais le doute sur tous points reste au fond du cœur. De là ce Christianisme de décadence ou de renaissance, comme on voudra l'appeler, qui court dans tant de livres de notre temps. On voudrait faire tenir le monde agrandi des modernes dans l'étroit horizon d'une religion faite il y a deux mille ans, ou bien on agrandit le cadre de cette religion pour que tout puisse 7 entrer. On parle du Seigneur, comme si l'on conservait la tradition du Dieu qui apparaissait dans un buisson ardent y et c'est du Dieu de Galilée et d'Herschell que l'on veut parler. On a l'air de reporter continuellement sa pensée sur le Sinaî, les rives du Jourdain et Jérusalem; mais le Sinaî, le Jourdain et Sion ne sont que des échos sonores pour donner à la parole du poète un accent de foi religieuse. On se fait un paradis mystique et tout spiritualiste, bien différent du paradis chrétien , du paradis sur la terre, où les corps devaient renaître quand le règne de Dieu serait venu. Quant aux anges, on en parle à tout propos sans y croire; chacun en crée avec sa fantaisie; quelques-* uns même décrivent leurs amours, et leur composent un langage de toutes les coquetteries du boudoh*. Enfin on se fait une religion vapo* reuse, qui ne ressemble pas plus au Christianisme, quand il vivait, que les muses et les nymphes de la poésie mythologique de Boileau et de Voltaire ne ressemblaient au Paganisme. Aussi, pour apprécier les poètes chrétiens de notre temps, les plus sérieusement religieux comme les plus légers, M. de Lamartine comme Thomas Moore, il faut bien distinguer leur véritable inspiration , leur pensée lyrique, leurs tristesses ou leurs joies, sous ces voiles chrétiens dont se pare leur muse. 11 en est pour qui la chose est sérieuse, pour qui c'est le tourment de leur âme de ne pas trouver appui et consolation dans ces débris fantastiques du passé; pour les autres, c'est purement afihire d'art. La my-
thologie païenne était osée, Ronsard et Roileau l'avaient à deux fois inutilement restaurée; que restait-il à faire? A tenter la nouveauté du Christianisme. Pour tous, c'est bien plutôt la matière de Tart que l'art lui-même ; ce n'est pas leur vie franchement dévote qui s'exprime, c'est leur vie douteuse, incrédule, afOigée, qui cherche confort, et qui trouve cet aliment.
Qu'on voie dans cette poésie chrétienne le bruit qui accompagne la chute de tmit ce qui s'écroule, le dernier soupir d'un mourant, les vives clartés que jette une lumière qui s'éteint, ou, si Ton veut, le dernier chant du cygne, je le conçois : mais y voir la vie, c'est-à-dire à la fois la vie du Christianisme et la vie du poète, une foi véritable, une communion de l'un avec l'autre, comme le doux repos de Fenfant dans les bras et sous les baisers de sa mère, ou comme la conversation d'un ami avec son ami, voilà ce que je ne puis admettre. Je ne puis voir dans tous ces chants chrétiens qu'un deuil, une pompe funéraire et la plainte dernière sur un mort. Quand les sauvages pleurent un chef, les femmes chantent les louanges du mort, glles disent ses vertus et ses combats, et par moments, en présence du cadavre, elles rêvent le héros marchant encore dans sa force et dans sa beauté : ainsi font no& poètes avec leur fiction de Christianisme ; ils commencent par la plainte, la désolation , puis leur vient le regret de la dernière religion connue d'eux, et ils finissent quelquefois, en s'exaliant, par s'imaginer qu'elle vit encore. Que si un fantôme d'elle alors leur apparaît et pose devant eux, si une image du passé, se dérobant à la tombe, semble se relever et niarcher, est-il étonnant que ces âmes poétiques prennent leur rêve pour une réalité? Or c'est là précisément ce qui est arrivé à nos poêles chrétiens. La RestauratiùH a été le fantôme qui les a inspirés et qui les a fait croire; et eux, de leur côté, avec leur voix puissante et leur don créateur, ont communiqué à ce fantôme une sorte de vie galvanique, une vie qui n'était pas en lui, mais que son aspect seul a suffi pour éveiller dans le sein des poètes, et qui lui est revenue par eux.
Chez des politiques ou des théologiens comme De Maistre et M. de Lamennais, cette empreinte de Christianisme, une fois prise, est tenace, et s'attachera à toute leur existence. Ce sont avant tout des penseurs; ils n'ont pu se décider et se former que par de longues considérations, de profondes études de faits et de raisonnements; changer, c'est une vie à refaire : aussi leur croyance survivra-t-elle même à la chute définitive du fantôme qui les avait illusionnés. D'ailleurs les grandes métamorphoses de l'Humanité ne se font pas si vite qu'il ne reste longtemps des masses d'hommes et des peuples entiers aux défenseurs des religions déchues : si la France leur échappe, il leur reste l'Espagne, la Belgique, l'Irlande : ainsi, quand les villes échappaient aux dieux du Paganisme, les habitants des bourgs devinrent les païens. Quant à ceux
78 TftOK^ DISeOURS.
qui tirakimt à la fcis do pMsteur ei da }pQ«A»,cùatme JE* de CbManbriand et M. Ballandié, lettr révc de râtiautalion du CbriBUanisaiâ in s'affaiblisfiMi t oq se transfigurant : l'uo lAMBera la fdtgton pnr la {Mditique^ ei cherchera dans' Tactinlé de oliaqne moment une continvelle diitraction contre ea propre incrédulité; Tautre conaenreraobétinéiiient le nom de Christianisme à toute la série des initiations de l'Himianité.. Mais les poètes pors sont plus changeante ou plus naïfs : comme ils avaient délaissé et les arguosents Ihéologiques et les granda^nsembles d'idées, comme ils n^avaient pris de la religion déchue que des inapi* rations et des images, surtout comme ils sont hommes de sentiment et de Tie lyrique, quand leuf rie change, quand le doute les reprend, quand leur tristesse d'âme se prokNige malgré tous les remède dont ils avaient vanté relQcaoitéy ils le disent ou le font entendre à tout le monde; et ils ne pourraient faire autrement, ou ils seraient obligés de se taire; car Tart c'est la vie du poète qui s'exprime telle qu'elle est mi monoieiit où il chante.
Il est aisé de remarquer en effet que le doute et rincertitude sont de*^ venue de plus en plus visibles chez Lamartine a mesure que les aftaées s'écoulaient Ses premières Méditations sont de tous ses ouvrages celui où lescroyanoes chrétiennes se font le plus sentir. On dirait alors que le poëte habite encore les frontières de ce monde à la fois social et religieux de Nicole et de Pascal, de Bossuet ei de Fénelon, dont un siècle de philosophie et de révolution nous sépare désarmais pour ioiûoufs.
Cette remarque s'applique également à l'autre grand poëte dont la France est-flère. On l'a déjà dit avant nous, il y a bien plus de calme religieux, de croyance arrêtée dans les edes de la première jeunesse de Victor Hugo, que dans ces FemUes d'autamm, où sa rêvme, si puissante et » triste, creuse si profondément.
C'est d'abord que leur pensée est devenue plus forte avec Tâge; c'est ensuite que fout a chancelé autour d'eux; c'est qu'ils ont vu cette société qu'ils croyaient rentrée dans la voie de la tradition s'en écarter de nouveau; c'est que cette tentative si bien nommée restauration, qui prétendait rendre à la France son ancien ordre social et religieux, a déçu toutes leurs espérances, partagés qu'ils étaient entre les sentiments de gloire et de liberté de notre fige, et cette gloire du passé qui aviut bien de quai les siédunre.
Eux et M. de Chateaubriand, trois poêles, ont été non-seulement les chantres ) les bardes inspirés, mais aussi les hommes d'action et de courage de cette nésurreetfon du passé qu'ils auraient voulu grande, gforieuM et populaire.
M: de Chateaubriand s'est chargé de la Restauration de foute manièKi, comme religion et comme société; il l'a précédée^ introduite dans le monde, exaltée toiv à tour et abaissée : il l'a corrigée comme une
^UX^UIIUSTBa. 79
mère Mhrige Mit «ifent, alMitiA»«iée «otniM on ilbandome un flte ingrat; et l'enfant «'étant tué à forœ^le foUes^ il«n porla encore Je deuil.
Lamairtitae M. plna spécilAenient le pdête religieux âe la âestauration, c* est-à-dire qu'il essaya de refaire le ciel religieux du passé. Victor Hugo ât prineipatemtnt la tem&de «e ciel; et cohume la monarchie qu'il avait sous les yeUx ne nêpotidait pas à la gitauadeur de «on génie, ni à son ame forte et indépendante, il renvonta plus hiAit dant» les siëcleB, et sa lyre se passionna fiour ee Mèyen-Age dont elle Toyait le reflet dans notre temps : c'était naïvement qu'elle se fiassionnait ainsi*; mais on aurait dit que c'était poilr dtyrer ce redet, ces deraiers rayons presque étants, quesa poé^ «ssayatt de rallumer le «oleil dn Moyen- Ag^.
A la suite de ces dent grands maMres, une foule de disciples et d'j* mitateursse lanoèrent dans la voie qu'ils ouvraient. De là toute cette poésie de la Restauration, dont le caractèrB général est un retour vers le passé, une exploration du passée un enthousiasme vrai ou faux ponr le passé, sans élan, sans impulsion en avant : comme si , après la philosophie nevottrice et enthousiaste dn Dra-Huitièmë Siècle, une réaction d'immobilité et de rétrogradation fftt nécessaire, afin que l'esprit bu** main, après avoir reconquis son passé, revu son héritage et sa vie an«^ térieure, pût, riche d'expérience et de savoir, se lancer de nouveau, avec phis d'assurailce e4 d'espoir, dans la Tove de Favenifr. Semblables donc à ces Doctrinaires qui prirent la Restauration pour les bornes du monde, et qui arrangèrent la philosophie exprès pour «lie, les poètes semblèrent pendant long-temps faine de la poésie, non pour le Peuple, non pour rflumanité, mais pour la Reslanraticn.
Oui, Lamartine et Hugo furent aussi, eux, 'les aooiîens de la Restau*ration^ et Us n'toot pas à en rougir. Ils on furent les soutiens comme des artistes, amants de la gloire et du beau , et par ce c6té-là aimant déjà le Peuple; reliant d'aHleurs, dans leurs îdéeg religieuses, le pourvoir temporel à la boulé céleste, soumettant le devoir «t la grandeur des rois à la charité dn Christianisme. Céteiit un rêve, un idéal qu'ils poursuivaient, ne voyant pas, dans leur exaltation de poètes, combien les temp» étaient changés et combien ce r6ve étAit absurde.
Mais à mesure que les années cfécoulalent^ le rêve s'évanouissait. L'un s'éleva de plus on plus v«r8 les pensées Infinies, à une hauleulr qui ne lui permetiatt plus d'apercevoir la terre. L'autre fit comme Gœthe a>Mit fini «piés ITeritar^t Fm$t, il prit {"^rt an p(rint de voe absolu. Plus jeune, d'ailleurs, élevé au bruit des batailles, admirateur de Napoléon, amant de la Mb0rté', Il sentit nn nonvean eulte s'élover dane son ooenr; et, dans son indépendance, il porta de rades cou|)6 à ce fantâmenâHipM^B^jau'il avait ^9ibotà encensé. El qvamA le ftiu-
t6ine a disparu, ils n'ont fait, ni l'un ni l'autre, comme ceux dont nous parlions tout à l'heure, ils ne se sont pas attachés à un autre fantôme, essayant de donner à celui-ci la ressemblance du premier. Ils soi^t restés avec le doute, qui n'avait jamais entièrement abandonné leur cœur.
C'est ainsi que l'Humanité de notre temps ayant dépouillé définitivement la pensée sociale et religieuse du Moyen-Age, eux, qui ont voulu vivre de cette pensée et en faire Tftme de leur poésie, n'ont pu y réussir, malgré l'illusion de la Restauration, qui les a séduits comme un mirage trompe les matelots à la mer. lis n'ont pu trouver un sol où leur Christianisme prit racine, et d'où il tîrftt des sucs assez nourricier» pour couvrir ensuite la terre de son ombrage. Il n'y avait point Av ruche où l'abeille fit son miel; point de rocher solide où l'aigle déposât son nid : l'abeille a été entraînée par les torrents de l'air, tenant dans ses pattes le suc odorant des fleurs, qui ne s'est pas transformé en miel; Taigle a vécu solitaire, contemplant le soleil, sans compagne el sans nid.
Que leur pensée religieuse puisse subir une métamorphose et revêtir une nouvelle forme, c'est ce que nous croyons; et nous pourrions dire sur quels signes, faibles encore, nous nous fondons pour le croire. Mais c'est de leur œuvre passée que nous nous occupons ai^ourd'hui; c'est elle que nous voulons caractériser.
Laissez donc de côté, pour un moment, toute cettecouleur de Christianisme qui est comme le fard dont une femme malade voilerait sa pâleur; entrez dans le fond de leur pensée, et voyez ce qu'ils sont.
L'un ne sait chanter que la vie diffuse dans l'espace et le temps, coulant de forme en forme dans le vaste océan de l'Être. Toujours abtmé dans la contemplation de la force divine, les êtres finis ne lui apparaissent que sous des traits peu arrêtés, comme des oàdulations de la Vie générale. Ou il ne voit dans toutes ces formes que des chaînes qui emprisonnent la vie, en empêchant chaque partie de se réunir à TÉtre -universel; ou bien, quand son cœur d'homme recommence à battre, quand la vie s'individualise un instant pour lui, il les contemple avec effroi, comme des enveloppes trop faibles pour préserver la vie qu'elles renferment contre l'océan de vie qui les bat et qoi va les briser, comme des digues impuissantes que le flot universel du temps et de l'espace emporte. Voilà les deux senls mouvements de sa poésie : semblable à la mer qui monte et redescend, qui apporte un instant quelques corps sur le rivage, et bientôt les replonge dans l'obscurité de son •ein.
L'autre, an contraire, saisit la vie dans tous les moules qu'die revêl ; il se place dans un point de l'espace et du temps, et s'y enracine profondémmt; il sépare, il anime chaque (Aget qu'il touche; il en projette
AUX ARTISTES. 8f
au loin les reflets et les ombres; il en décrit tous les rapports, toutes les harmonies et tous les contrastes. Sa poésie est comme l'univers, dont Pascal a dit : Centre partout, circonférence nulle part; la vie, qui pour Lamartine est un tout, une unité, un océan, parait dans Victor Hugo comme la lumière qui inonde tous les corps, mais qui, tout en les éclairant, en les baignant de ses flots, disparait elle-même devant eux, et ne se manifeste qu'en dessinant leurs contours et en peignant leurs couleurs.
Lui aussi, quand il le veut, il peut, comme Lamartine, briser tous les moules et généraliser la vie; en vingt -vers il peint l'extase devant la vie universelle : mais le sentiment des êtres finis ne l'abandonne jamais, même quand il a le sentiment le plus profond de l'infini. D'ailleurs il se livre rarement à cette contemplation; son génie le porte à individualiser la vie, c'est-à-dire à peindre toutes les formes de ce qu'on appelle la matière et de ce qu'on appelle l'esprit; à peindre des portraits, des caractères et des passions.
En d'autres termes, l'un n'est que lyrique, et encore n'est lyrique que d'une seule manière ; l'autre est à la fois lyrique et dramatique.
Par une conséquence nécessaire, la poésie de l'un se rapproche plus de la musique; celle de l'autre, de la sculpture et de l'architecture : ce qui ne veut pas dire que l'un spiritualise la matière, et que l'autre matérialise l'esprit. Cette distinction, qu'une critique superficielle a faite quelquefois entre eux, n'a aucun fondement. La poésie de Victor Hugo n'est pas plus matérialiste ou matérielle que celle de Lamartine. Je le répète, l'un généralise la vie, et l'autre l'individualise : voilà leur vraie et fondamentale distinction. Et quant au procédé artistique, il est le même pour tous deux, en ce sens que le symbole et le rhythme étant les formes essentielles et uniques de l'art, ces deux grands^ poètes ne diffèrent que dans l'emploi qu'ils en font.
11 est évident, en effet, que celui qui contemple toujours la vie universelle symbolisera ses idées et les rhythmera tout autrement que celui qui contemple la vie dans ses formes particulières. L'un recherchera dans rUniveVs tout ce qui, pour ainsi dire, n'a pas de parties, c'est-à-dire les fluides impalpables ou tangibles dans lesquels les par* ties tendent sans cesse à se rejoindre et à se réunir en un tout : l'air, les eaux, les sons, les nuages. Et par une conséquence également né^ cessaire, son rhythme sera abondant, doux et fluide, mais souvent sans relief, traînant et vaporeux, comme les objets qui lui fournissent ses images.
L'autre prendra surtout ses symboles dans l'univers visible. C'est de l'œil qu'il lui faut. Les êtres que nous appelons vivants et ceux que nous regardons comme inanimés, les édifices naturels que la terre présente à nos regards, et les édifices que l'homme y a ajoutés, seront les