CHAPITRE I
Le premier etrtetère é*ane Doetrine nîkMOphlqu est d'iToir ane Tradition.
Le premier et le plus essentiel caractère d'une Doctrine Philosophique, c'est d'avoir une Tradition, et de se rapporter à quelque chose qui ait eu vie antérieurement dans l'Humanité.
Nous nous sommes demandé de qui nous procédions, qui nous avait donné la vie, au nom de qui nous avions mission de parler et d'affirmer quelque chose. Nous avons reponnu tout d'abord que nos croyances, nos idées, notre foi, n'étaient pas nées avec nous. Nous avons compris par nous-mêmes comment la vie se transmet de génération en génération, suivant de certaines lois. L'Humanité n'est pas une série rompue d'anneaux fragmentaires, elle est bien plutôt une succession continue de forces transmises pour produire un effet. Où est notre vie, où peut être notre force, si elle n'a pas son origine dans les sentiments que nous ont transmis le Dii-Huitième Siècle et la Révolution? Si l'on nous demande donc notre Tradition, nous sommes partisans de la Modernité contre l'Antiquité, de l'Ère Moderne contre le Moyen-Age. Nous croyons à la supériorité relative de l'époque qui nous a engendrés immédiatement sur les époques antérieures.
Si tant de gens se sont aheurtés à ne pas comprendre la mission du Dix-Huitième Siècle, nous croyons avoir démontré que cela tient à ce
* Ce second Mémoire, ainsi qae sa forme l*îndique suffisamment, fut écrit pour servir d^ezposé de principes an recueil où il parut, la Berne Encyclopédique.
que ces hommes n'ont pas compris que la formule finale de la Philosophie du Dix*Buitième Siècle n'est ni le Rationalisme» ni Finerédulité, alaîs la foi au Progrès. Nous avons les premiers prouvé cette grande et importante vérité, que toutes les tentatives du Rationalisme avaient providentiellement pour but de conduire THumanité à la foi au Progrès (i). Ainsi s'est trouvée transformée pour nous toute la Philosophie* Les objjeoticms entassées contre le Rationalisme sont sans force contre la formule que.nous avons donnée de la Philosophie.
Non, la tradition du Dix-Huitième Siècle ne consiste pas en d'inutiles efforts, perpétuellement divers, pour fonder la raison humaine sur l'Individualisme. Cette tentative, enseignée d'ailleurs par le Dix-Septième siècle au Dix-^Huitième, n'est en aucune façon la grande route de l'esprit humain. Descartes n'est ni le père ni le fondateur de la Philosophie. La tentative Cartésienne n'a aucun droit pur absorber la Philosophie. La Philosophie, c'est le développement naturdi et spontané de l'époque qui a succédé au Moyen-Age ; c'est la vie, la croissance de rËre Moderne. Loin de tendre uniquement au Rationalisme, à la raison purement individuelle, tous les efforts que Tesprit humain a faits constamment et avec suite, depuis le seizième siècle, pour s'émandper de tontes manières, scientifiquement, littérairement, religieusement, des chaînes du passé, de la superstition du passé, ont eu pour but et pour résultat de constater la puissance successive et collective du Genre Humain, et par conséquent de fonder d'une manière indestructible la Doctrine dû Progrès.
Nous n'aurions démontré que cetta vérité, que nous croirions avoir rendu un service : car confondre, comme on le faisait avant nous, la Philosophie avec le Rationalisme, c'est donner dans un écueil où viendrait éternellement échouer la raison.
C^APltRK II.
Adopter It Tnditloii do Dlx-Hoilième Sièele, ce n'est pas adopter les erreurs de nos pères.
Adopter comme nous l'enteûdétts la tmdition du Dix-Huitième Siècle, ce n'est donc adopter ni les erreurs ni les préjugés de nos pères; c'est s'engager au contraire à purifier cette Iradilîon en Tappuyant sur la tradition antérieure et sur le ccMistant témoignage du Genre Humain. Mais c'est s'inspirer du sentiment moderne, au lieu de retourner à la crédulité puérile du Moyen-Age; c'est se confirmer dans l'enthousiasme dont THumanité a besoin pour marcher dans ses voies, au lieu de s'abdiquer lâchement sur la route.
Je le répète, si nous avons fait quelque chose jusqu'ici, si nous avons
(1) Voyez le Preniier Mémoire.
es DE LA DOCTRINE DE LA PERFECTIBILITÉ.
formulé nettement quelque point solide et résistant, c'est celui-là, et nous osons défier la. critique sur ce fondement noutean donné par nous à la Philosophie; car nous ayons confiance complète dans les faits que nous ayons cités et expliqués.
Aussi n'ayons-nous pas eu de peine, appuyés sur cette tradition, à montrer l'inanité de ce qui n'a pas de tradition. L'Éclectisme et le Dootrinarisme, pesés à cette balance et passés à ce crible, nous ont fourni de tristes exemples de ce que peuyent deyenir des penseurs abandonnés sans foi à tous les souflfies de leur yanité personnelle (i). Pour nous, ayec un tel point de départ, le but où nous marchons est clair et éyident. Nous poursuiyons les conséquences de la nûlosophie du Dix- Huitième Siècle et de la Réyolution. Nous jouons cartes sur jeu. Nous ne ressemblons en rien, Dieu merci, à ces hypocrites qui, s'étant affublés du manteau d<Pla Philosophie, ont imaginé de pactiser secrètement ayec tous les débris du passé et tous les intérêts présents, précisément parce que, ne sentant pas en eux une yie antérieure, et ne comprenant pas la yoie où l'Humanité est poussée par le souffle puissant des générations qui nous ont enfantés. Us n'ayaient pour se conduire aucune boussole, en sorte que s'égarant toc^ours de plus en plus dans les routes sinueuses d'un orgueil tout personnel, ils ont fini lâchement par contracter d'égoïstes alliances ayec les pharisiens et les publicains du jour. Entourés d'abord de grandes acclamations pour leur remar^ quable talent, rien n'a germé sous leur parole, et ils ne laisseront pas de postérité. Sans passé comme sans ayenir, et sans ayenir précisément parce qu'ils n'ayaient pas youlu veconnaitre un passé, il ne leur restait que le présent. Légitimant donc ce présent si triste, on les a yus attachés successiyement, d'une manière également déplorable, à la Restauration et à la Quasi-Restauration, comme à un pilori. En tout cela ils ont été d'une rigoureuse conséquence ayec leur point de départ, et ont parfaitement prouyé la yérité de ce que nous disons sur le besoin d'une Tradition.
CHAPITIB III.
Le principe de la TndftloD mène à la Doctrine dn Progrès et de la PerfeeliUlité.
n n'y a en eflTet, il ne peut y ayoir de certitude que dans ce principe de la Tradition. L'École Catholique a eu raison sur ce point. Hais inyoquer la Tradition est une chose yide de sens, si l'on ne cherche point par là une conclusion où son témoignage nous conduise. Tous interrogez la Tradition; c'est apparemment que yous lui demandez
(1) La Réfutation de VÈclecHsme paraissait à la même époque.
une réponse; vous Toulez qu'elle tous enseigne quelque chose, et naturellement TOUS portez votre investigation sur le point qui embrasse tons les autres. C'est sur le sort de THumanité que vous l'interrogez, que vous demandez à cet oracle une réponse claire et positive.
Où mène donc la Tradition ? à quel principe supérieur conduit-elle? N'y a-t-il pas un dogme, un port assuré, où la foi puisse se rallier et s'abriter contre les tempêtes du scepticisme? C'est là ce que l'École * Catholique, attachée obstinément aux anciennes solutions, ne veut pas reconnaître. En vain tout s'écroule autour d'elle, elle s'efforce de res* ter constamment attachée à des révélations dépassées aujourd'hui par l'Humanité, et devenues complètement inutiles.
Eh bien I ce port, ce dogme, c'est la Doctrine du Progrès et de la Perfectibilité; Doctrine qui, comme nous venons de le dire, a pour appui et pour fondement la Tradition tout entière de l'ère moderne , car l'ère moderne n'a été qu'un long travail pour arriver à l'enfantement de cette vérité ; Doctrine que la tradition .antérieure à l'ère moderne ne repousse pourtant pas, mais qu'elle n'édifie pas non plus, quoiqu'elle la prophétise.
La foi au Progrès et à la Perfectibilité, voilà donc notre seconde formule; formule que, comme on le voit, nous établissons à la fois à priori et à poiieriori, par l'évidence et la tradition.
Mais cette Doctrine du Progrès et de la Perfectibilité est encore par elle-même quelque chose de vague et d'indécis : aussi la voit-on aujourd'hui être le champ, commun de plusieurs Écoles Philosophiques très diverses. Il faut la délimiter pour qu'elle soit réellement une Doctrine; il faut la préciser, l'entendre et la professer d*une certaine manière. Nons avons rempli cette dernière condition en définissant comment nous entendions le Progrès.
. Voici enfin notre formule la plus avancée : c'est le Progrès continu, d'où suivent naturellement une multitude de corollaires. De même que sous un nom général notre esprit embrasse une multitude d'individus ou une multitude de phénomènes, de même qu'une forêt, par exemple, contient les ari>res innombrables de tout genre, de toute ' taille, de tout feuillage, de tout âge, que le soleil y éclaire, ainsi la formule à laquelle nous nous sommes attachés, et que nous avons les premiers arborée sur la haute pyramide de la Philosophie, contient en elle une multitude innombrable de conséquences de tous genres qu'eUe résume et généralise, qu'elle représente et supplée, qui l'engendrent et qu'elle n'engendre pas dans la réalité, mais qu'elle engendre dans l'ordre de l'esprit humain. Prenez la nature ou la société, contemplez la formation des mondes ou la formation des civilisations, plongez- Tous dans les sciences cosmogoniques ou dans les profondeurs de l'histoire, soyez physiciens ou politiques, considérez le type animal dans
6» DE LA DOCTRINE DE LA PERFECTIBILITfi.
la série de ses développements ou un animal quelconque dans sa vie particulière depuis Fétat fœtal jusqu'à la mort, la t^re dans Tordre de ses constructions successives ou la matière des astres, autant qu'il est donné à notre faiblesse de percer les secrets des cieux, tonlours vous apercevrez la vie se développant par une Création incessante et une série continue de Progrès. Qu'on l'éprouve donc cette formule, et qu'on Ta vérifie. Au reste, nous avons de bonnes raisons pour nous y fier; nous n'avons fait que suivre la déduction des métaphysiciens qoi nous ont précédés dans cette vote; nous n'avons fait, pour ainsi dire, qne transformer la formule de Leibnitz : Lepré$enty engendré du pM$é, est gros de Favenir.
GBAPITIB IVft
GooBé<|Beii6M ée la ftoeirine do Progrèf eoatfra.
Tradition, certitude, formule nette et précise de la Philosophie et de son but, connaissance générale de la route que suit l'Humanité, foi dans sa destinée, éloignement de toutes les visions téméraires de ceux qui, délaissant ou ignorant la continuité du Progrès, abandonnant la Tradition générale du Genre Humain, perdent par là le fil de la réalité, et s'égarent sans profit dans le rêve et l'illusion ; mais en même temps chaleur et enthousiasme pour les destinées nouvelles promises à lHamanité, foi dans les prophéties certaines que le GhrisUanisme et k Philosophie ont faites aux hommes, foi invariaUe dans tes grands principes de l'égalité et de la liberté, qui, comme une semence fë^ conde, ont été jetés sur le monde pour le renouveler; tels sont donc nos principes. Voilà, en aussi peu de mots que nous avons pu le dire, le champ où nous sommes lancés, le terrain que nous cultivons (I).
Nous tftchoDs que tout s'accorde dans nos travaux. Si, sur le terrain politique nous sommes républicains, c'est que sur le terrain phtloso^ pUque nous nous sentons fils du Dix^uitième Siècle et animés de seo esprit régénérateur, et que par conséquent pour nous la répuUIq«e n'a pas les proportions niesqunies d'une impnyvisàfieQ de dobov d'un stérile plagiat du passé. La Tradition -qui dons conduit, la foi dans les générations précédentes qui nous éclaire, ilous suffiraient, à défaut même de la théorie du Progrès, pour nous teair a8eiirés>de la- sente doctrine poUiique que la raison moderne puisse reconnidtre et légitimer. Est-il possible en effet de pensen^ne te Dix*ihriliàme Siècle et la
(1) Nous avons déjà dit que ce second Mémoire, en même temps qu'il était te cootinuation des idées émises dans le premier, servait de programme aux travaux de U Heûue Encyclopédique , où 11 ^anif. {i«M.)
Réyolution Française n'aient été que des phénomènes éphémères, destinés à s'éclipser après avoir brillé un instant? Le Dix-Huitième Siècle lui-même n'a-t-il pas ayant lui quatre siècles de Protestantisme qui le poussent et qui nous poussent ? Comment donc s'imaginer que cette marche toujours croissante, et de plus en plus uniyerselle, va tout-àcoup s'arrêter? Loin de croire à la rétrogradation vers la monarchie, ne voit-on pas au contraire, en contemplant le passé, le coui*s évident et naturel des choses et la marche continue de l'Europe gravitant vers la république ?
C'est la même tradition, c'est aussi la même confiance dans les forces toujours croissantes de l'esprit humain, qui nous font rejeter toutes ces rénovations de Papauté spirituelle ou temporelle, ou spirituelle et temporelle à la fois, qu'une École à laquelle nous avons quelque temps appartenu, mais sans avoir jamais admis ses croyances à cet égard, l'École Saint-^monienne, a mises en avant, et qu'une fraction de la ' même École reproduit encore aujourd'hui avec une constance que rien ne décourage(l]. Les sentiments de liberté et d'individualité proclamés par toute Fère moderne, depuis le douzième siècle, ne sont assurément pas destinés à périr, et d'un autre côté la Perfectibilité humaine ne reculera pas devant le difficile mais non insoluble problème de l'aecord de la liberté avec l'association.
A côté de ces grandes questions sociales, la question littéraire est certainement bien minime, quelque bruit qu'on ait voulu en faire dans notre temps : mais enfin elle est évidemment réductible par les mêmes principes; et si, en littérature, nous repoussons obstinément la théorie de l'art pour l'art, si nous n'adorons pas ce Holoch absurde, sans cœur et sans entrailles, que l'égoïsme de certaines organisations a enfanté dans ces derniers temps, c'est que nous ne séparons pas l'art de son but social, c'est que l'art n'est pour nous qu'un rayon du faisceau de la connaissance humaine, et une expression de la vie à diverses époques, en même temps qu'une continuelle aspiration vers un monde meilleur.
Autant donc qu'il nous a été donné, dans les sciences comme en politique, nous avons constamment essayé de pousser en avant et à la fois toutes les conséquences de cette triple formule de la Tradition, du Progrès, et du Progrès continu, inscrite sur notre bannière. Et il faut avouer que la science tout entière engage aiqourd'hui l'esprit humain de tous côtés dans cette voje. Par un admirable synchronisme, toutes les découvertes contemporaines nous révèlent le Changement continu et la Création mcessante de l'Univers, comme elles nous révèlent la Perfectibilité indéfinie de l'Humanité. Ici c'est l'école des anatomistes
(t) II s'agissait de M. Bâchez et de ses coUabonitears. (1851.)
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qui devance depuis longtemps la divination philosophique, en prouvant la continuité du Progrès dans la série des êtres. Là c'est une science presque nouvelle, la géologie, qui tous les jours renonce à ses théories de cataclysmes et de bouleversements, pour expliquer par un développement continu la formation de notre globe. Or nous prions qu'on remarque quelle force de probabilité résulte pour une Doctrine générale de cet accord qui se produit naturellement, et sans délibéra* tion concertée d'avance, entre ses principes et les découvertes contemporaines. Assurément elle est antérieure à nos eflTorts, elle préexistait à nos formules et à nos essais métaphysiques, cette belle synthèse scientifique à l'aide de laquelle notre grand naturaliste, H. Geoflrh)7- Saint-Hilaire, et avec lui aujourd'hui tous les naturalistes philosophes, essaient avec tant de succès d'expliquer l'Animalité : mais quel appui ne vient-elle pas prêter par ses conséquences philosophiques à la Doctrine que nous professons !
GHAPITIB T.
DéialtiMde U PlifloM|iU«.
La Philosophie est la Science de la Vie sous tous ses aspects. La Philosophie doit donc tôt ou tard arriver à des formules de plus en plus perfectibles sur le développement de la Vie dans toute la série des êtres. Là est tout le champ de la Philosophie; hors de ce champ il n'est pas de Philosophie.
La Politique, en tant que Philosophie, n'est que la connaissance du développement continu de la Vie de l'Humanité sous le rapport des sentiments et de l'association.
L'Art n'est que l'expression successive et prophétique des époques de l'Humanité.
La Science Physique n'est que la connaissance des créations successives que la Nature engendre suivant des lois nécessaires dans le cours -des âges.
Cieux, Terre, Animalité, Humanité, l'Univers entier, a une Vie in- •cessante qui se développe dans le temps.
Si vous n'avez pas avant tout le sentiment synthétique qui lie le passé icu présent et à l'avenir, tous n'êtes pas sur le terrain direct de la Philosophie. Si vous fragmentez quelque portion de l'Univers, et que, la induisant au moment présent et à la place qu'elle occupe dans l'espace, vous expérimentiez pour la connaître, ainsi isolée de ce qui Ta ttigendrée dans le temps, vous ne faites pas de la Philosophie : tout an plus préparez-vous des matériaux à la Philosophie. Et cela est vrai du monde invisible comme de l'onivefs visible, liais faitroduisez dans les
créations delà Nature et de rHamanité Félément du temps, et avec lui la progression, la suite , la conséquence, c'est-à-dire contemplez la Vie ; aspirez à me dire par quelle série de développements successifs a passé l'animalité , quelle série de changements ont subis, harmontquement à elle, les milieux qui l'entourent et par lesquels elle vit; ou bien osez vous élever à chercher d'où vient l'Humanité et où elle va : à l'instant même, dût votre force défaillir et vos idées tomber dans le rêve, vous êtes sur le terrain de la Philosophie.