CHAPITRE VI
ReligioA et Philosophie, deux termes syDonimes.
Il y a quelques années un homme qui a eu l'honneur de tenir en France le sceptre philosophique, et qui avait d'abord foit concevoir de grandes espérances, qu'il nous semble avoir trahies depuis, M. Cousin posait ainsi le problème de la Philosophie : « Concilier Reid et Condillac. Hume et Berkeley, etc.; » et c'est ce qu'il appelait l'Éclectisme, qui, en grandissant , devait devenir, disait-il , la Philosophie du Dix- Neuvième Siècle. Grâce à Dieu, tout l'échafaudage de l'Éclectisme tombe pour nous devant cette seule définition de la Philosophie : La niilosophie est la Science de la Vie.
Non, il ne s'agit pas de concilier Reid et Condillac, Hume et Berkeley. Cela peut être en soi infiniment bon et infiniment utile (i); mais ce n'est pas là le problème de la Philosophie. Autant vaudrait nous dire que le Philosophe s'occupe à mettre d'accord Ciyas et Barthole, Hippocrate et Galien.
Aussi, suivant nous, la Philosophie s'occupe-t-elle essentiellement des mêmes questions que la Religion. Religion , Philosophie, deux termes synonymes pour exprimer des degrés différents d'une même chose, et surtout pour distinguer ce qui, dans le cours des siècles, de l'état de foi nouvelle a passé ensuite à l'état de croyance acceptée et reconnue de tous : ainsi le Christianisme, qui fut d'abord une Philosophie, devint plus tard une Religion.
Ah! sans doute, quand on prend pour la Philosophie la psychologie, quand on fait consister le problème de la Philosophie à concilier Reid et Condillac, nous concevons que Religion et Philosophie paraissent des dioses bien diverses. Hais quand on se met dans la vie , dane la réalité, dans l'Humanité, dans ce qui est, dans ce qui a été> dans ae
(1) Notez quMl n*y est pas parvenu, et quMi a bieoUyt délaiaaé ce trayail poar les hooneufs de la pairie et les loisirs académiques.
es DE LA DOCTRINE DE LA PERFECTIBILITÉ.
qui doit être, on sent Tabsurdité et l'impossibilité qu'il y a à séparer la Philosophie et la Religion.
Nous est-il possible, je le demande, de nous diviser, de manière à être philosophes d'un côté, hommes religieux de Tautre? Croire et pas croire, est-ce possible? et comment encore séparer ce que nous croyons par la raison, et ce que nous croyons par la foi? Les philosophes eux-mêmes n'en sont-ils pas toujours réduits à croire par la foi? Nous naissons, nous vivons dans la foi, a dit avec raison Schelling. Le plus enragé rationaliste n'a pas d'autre fondement de crédulité, quoi qu'il fasse. Et les hommes religieux de tous les siècles n'ont-ils pas prétendu confirmer tout au moins par le raisonnement ce qu'ils admettaient par la foi? Que, dans certains cas anormaux, notre esprit et notre cœur soient ainsi divisés; que quelques saûits, se faisant violence pour forcer leur raison à admettre ce qui lui répugnait , soient parvenus ainsi à calmer tous leurs doutes, cela est possible et admise sïble; mais encore reste-t-il vrai que la raison de ces hommes avait d'abord consenti à des prémisses qui leur semblaient emporter nécessairement ces conséquences. Et que conclure d'ailleurs de pareilles exceptions?
Il suffit de rentrer en soi-même pour y sentir ce qui se retrouve en grand dans l'Humanité à toutes les époques, l'œuvre simultanée et indécomposable de la raison et de la foi. Prenez toute l'histoire de la Philosophie, depuis Pythagore et Platon, depuis Socrate et Jésus-Christ jusqu'à nous, vous n'y trouverez que des hommes identiques, en ce sens qu'ils procèdent à la fois par le sentiment et la logique.
Qu'il y ait des époques et des hommes de scepticisme et d'incrédulité, cela est bien certain. Mais ceux que la postérité a, d'après euxmêmes, honorés du nom de Philosophes, les pères, les fondateurs de la Philosophie, les Pythagore, les Aristote, les Platon , les Plotin , les Porphyre, les Confucius, étaient-ils des sceptiques et des incrédules? Étaient-ils même sceptiques et incrédules sur les points nouveaux de la croyance humaine, les grands hommes du Dix-Huitième Siècle? Croyaient-ils faiblement à l'Humanité, à l'Égalité, à la Liberté, Jeanlacques, Diderot, Voltaire, Turgot, ou Condorcet? Était-ce un incrédule et un sceptique que cet Abeilard, disciple à la fois de Platon et de Jésus-Christ, qui proclamait au douzième siècle qu'on ne devait croire que ce que la raison comprenait, et dont le génie religieux s'efforçait en même temps d'expliquer les mystères du Christianisme? C'est une dérision, en vérité, que de faire, comme M. Cousin, commencer la Philosophie à Socrate chez les anciens, et à Descartes dans les temps moderaes. Avant de soutenir que le Christianisme lui-même est autre chose dans son essence qu'une Philosophie, je voudrais qu'on me d!t un peu précisément quelle proportion de Pythagorisme, de Platonisme
et de Néo-Platonisme, y est entrée. Je voudrais qu'on me dît quel nom donner à Pythagore, qui institua une société et un culte, et comment nous devons appeler Confucius, dont la Chine suit encore les lois après plus de vingt siècles?
D*où vient l'antique querelle des prêtres et des philosophes, Téternelle lutte de la religion et de la philosophie, sinon de ce que prêtres et philosophes se sont toujours occupés des mêmes problèmes, et ont toujours considéré les mêmes objets? La distinction entre la Philosophie et la Religion peut être bonne et utile dans le langage ordinaire, pour exprimer des nuances nécessaires à distinguer et qui ne doivent pas nous occuper ici : mais hors de là elle est absurde.