‹ Œuvres de Pierre LerouxChapitre 12 sur 55 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

Noos Dfi sommes pas Chrétiens.

Puisque nous sommes arrivés à exprimer aussi nettement notre opinion sur ridentilé de la Philosophie et de la Religion, il faut bien nous expliquer sur nos croyances religieuses, qui pour nous par conséquent se confondent complètement avec nos croyances philosophiques.

Nous ne sommes pas Chrétiens, toujours par les mêmes raisons que nous venons d'exposer, et qui sont les bases de notre foi et de notre compréhension générale sur toute chose; et, ne Tétant pas, nous professons hautement que nous ne le sommes pas. Nous avons dû naturellement encourir sur ce point des accusations et des reproches. Nous nous sommes déjà expliqués à ce siget (i) -, mais pourquoi n'y revieudrions-nous pas en ce moment? Après tout, à bien voir ce qu'est aujourd'hui le Christianisme, nous ne sommes pas si Anti-Chrétiens qu'on nous accuse de l'être; et entre nous et ceux qui nous paraissent avoir pris en main la téforme du Christianisme, entre nos idées, nos désirs, nos espérances, et les espérances d'un prêtre tel que M. de Lameonaid, par exemple, la distance n'est pas immense. Seulement nous croyons fermement que tant que des tendances diverses et contradictoires se diviseront les esprits, il sera impossible, en fait d'ordre social, de rien édifier qui ait de l'harmonie et de l'unité. Voilà pourquoi nous aspirons, avec toute l'énergie qui est en nous, à montrer aux générations nouveUes la nécessité qu'il y a pour elles de remplacer la Tradition Chrétienne, si incomplète, si fausse en tant de points, par une Tradition bien plus vaste, et vraiment universelle, qui n'est apercevable que do point de vue de la Philosophie, qui ne Test nullement du point de

(1) En répondant aux poilUques du National. Voyez le Discours aux fglitiques.

Yue du Christianisme. Voici donc en peu de mots ce que nous avons à dire à ce sujet pour notre défense.

Qu'une partie du Peuple en France soit encore imbue profondément des croyances Chrétiennes, et de la portion la plus grossière et la plus idolâtrique du Christianisme ; nous sommes loin de le nier. Qu'une autre partie très considérable aussi du Peuple soit au contraire, je ne dis pas seulement dans un grand éloignement du Christianisme, mais dans un état de haine violente et brutale contre tout ce qui le rappelle, c'est ce que nos adversaires ne nieront pas à leur tour : trop de faits répétés leur ont appris cette vérité. L'attachement ou la haine pour la religion du passé dépend, chez le Peuple, de la vie dans les villes ou dans les campagnes, de Téloignement ou du voisinage de la capitale, du degré d'instruction élémentaire qui a pénétré dans les diverses provinces, et d'autres circonstances accidentelles du même genre.

La vie morale de l'immense majorité du Peuple n'est pour ainsi dire pas en lui. Occupé continuellement du soin de sa subsistance, il reçoit, de ce que Ton appelle les classes supérieures, je ne dirai pas la lumière morale, mais ce qui lui en tient lieu, comme nous recevons la lumière physique du ciel qui est sur nos têtes.

Dans cette situation des esprits, quelles sources de moralisation se présentent? Il y a, d'un côté, le Cbristianisme, qui doit, s'il le peut, s'élever, s'expliquer, se transfigurer.

Il y a, d'un autre côté, la Philosophie, qui doit expliquer le Christianisme, l'élever, le transfigurer.

liais si la Philosophie persistait à dire : «le ne suis pas la Religion^ je ne suis que la Philosophie, » la fusion dont nous parlions totit à l'heure ne se ferait pas.

Vun côté, l'effort des Néo-Chrétiens ne réussirait pas, entravés comme ils le sont par le vieux bagage du Christianisme, par le Papisnoe» par la routine, par les sacristams.

D'un autre côté, toute la partie agissante de la Nation, qui a regu profondément l'empreinte de la Philosophie du Dix-Huitième Siècle, demeurerait étroite et sans religion, sans universalité^ sans charité. Eaie continuerait à regarder son œuvre fragmentaireroent^ elle ne soiigferaif pas à développer ce qui est en elle, à savoir le germe religieuxeUe resterait antipathique au Christianisme, et pourtant lui abandon^ lirait un terrain immense, presque celui de la civiMsaticNi tout entière, bieti sûre que le Christianisme ne ferait rien croître sur ce ter-^ rain, mais persuadée pour elle-même que ce n'est pas son terrain, et qu'elle n'a rien à y voir.

Que doit donc faire la PhilosopWs? Deux choses : elle doit, sdn^ hoe« tilité contre le Christianisme, s'élever devant lui et sur ses ruines déjà faites à la hauteur d'une Religion.

DE LA DOCTRINE DE LA PERFECTIBILITÉ. 7f

Qui l'en empêcherait ? Ne porte-t-eUe pas en elle le de^fin domonde? Le Papisme n*a--t-il pas été renversé par Luther et Cahin, le Profestantisme surpassé par Voltaire et lean-Jacques? Où est là vie du Ghri»*' tianisme? Le Catholicisme est sa yieille dépouiUe, le cadarre que l'âme laisse en passant dans une autre vie.

La yie est aijy ourd'hui dans la Philosophie. La charité du Christia-* nisme n'a-t-elle pas passé en elle? La science n'est- elle pas avec elle? la puissance n'est-elle pas à el!e?

La Philosophie du Dix-Huitième Siècle n'afficha pas un fiiux res^ pect; elle ne reconnut pas de titre inaliénable à son ennemi, elle a^ pira ouvertement à le remplacer. Grâce à ses travaux, nous n'avon9 plus à attaquer le Christianisme en ennemis acharnés. Mais nous n'irons pas non plus ramasser le vaincu sur le champ de bataille et le proclamer roi.

Nous sommes loin, du- reste, de révoquer en doute l'immense service rendu parles réformateurs du Christianisme. S'ils ont senti, comme on n'en saurait douter, l'impulsion de la Philosophie, à leur tour ils* auront été pour la Philosophie un puissant moteur. Car, tandis que le Dix-Huitième Siècle, expirant, laissait sa pensée réorganisatrice sans suite, et que le nôtre, épouvanté des orages de son berceau, demeurait sans enthousiasme, et prenait l'inertie et la mort pour la vie, ce furent eux qui, il y a vingt ans, firent retentir les premiers cette grande parole : La soditi est en poussière.

Que cette École aille donc aux Chrétiens, nous allons aux Pbiloso^ phes. Le Peuple, f Humanité, la Térité, Dieu, voilà le terrain où nous' nous retrouverons; et pour y être venus par des chemins diflflSrents^ nous ne nous renierons pas les uns les autres.

Nous reposer lâchement sur eux seuls du soin de Tavenir, ce serait croire que les Néo-Chrétiens mettront le Christianisme sur la route franche et ouverte où nous croyons que se trouvé la Religion de l'avenir.

Et encore il resterait pour nous à leur faire ce grave reproche, de procéder par voie d'hostilité contre la raison humaine, contre la science, contre la Philosophie. Naturellement ils repoussent la science; du moins ils n'en acceptent que ce qu'ils sont forcés d'en accepter. Ds raisonnent avant tout d'après des à priori de deux mille ans. Ils sont toujours disposés à faire deux parts dans la connaissance humaine :

C0APITM VIII. IrC

Dé«ftd0Bee an fteolês ThéoeritkiaM*

■sa':

ane part pour la foi aux solutions antiques, qu'ils appellent exclusivement religieuses, et une part pour la raison et la science des modernes; tout leur soin est que ces deux empires ne se fassent pas une guerre trop acharnée. Ce sont des gens qui ne veulent pas couper le câble qui les attache au rivage, et qui se contentent de lâcher quelques brasses quand il faut tendre la voile et obéir au vent qui soufQe.

Comment d'ailleurs notre conscience ne repousserait-elle pas ces subtilités et ces sophismes auxquels leur bonne foi a été obligée de reoourir^ epgagés qu'ils étaient dans une fausse route? Irions-nous accepter» par exemple, ce Christianisme antérieur de l'école de H. de La- * mennais, qui de Jésus-Christ remonte généreusement les siècles, et, éçibrassant dans le Christianisme, afin de l'enrichir et de le compléter, tout ce qui l'a précédé de grand et de vertueux, accepterait volontiers comme Chrétiens Confucius ou Pythagore!

La Doctrine Catholique, ainsi tamisée et purifiée, a un défaut : c'est de se borner à quelques hommes groupés autour de M. de Lamennais, et d*être pour l'Église tout entière, si on peut encore dire qu'il y a une Église, une hérésie et une utopie.

Elle a encore un autre défaut vis-à-vis du Peuple et de la Philosophie : c'est d'être entachée d'une véritable doctrine secrète. Or le temps de la doctrine secrète est à jamais passé.

Mais que parlons-nous de doctrine secrète, lorsque le Christianisme lui-même cesse d'en avoir une, lorsque l'homme de génie qui depuis quinze ans en est le plus remarquable soutien révèle à tous les yeux les secrets de la doctrine, et rend témoignage à la vérité? Quelle preuve de la solidité de ce que nous disions tout à l'heure touchant l'accord qui se fait aujourd'hui, que cette Marseillaise du Christianisme que M. de Lamennais vient de lancer au milieu du monde (i) ! Camille De»moulins, en appelant Jésus-Christ sans-culotie, n'avait donc pas tort. Le sens de la croû; se révèlejnanifestement aujourd'hui à tous les yeux. Jésus est un frère, c'est le frère de tous les prolétaires, de tous les malheureux; c'est le symbole du salut du monde.

Il n'y a plus aujourd'hui d'école théocratique. Les écoles théocratiques ont disparu comme des fantômes avec la Restauration Quand le Peuple vainqueur reprit pour trois jours les souvenirs de sa grandeur, ces fantômes du passé disparurent. Considérez tous ceux qui, par réaction contre le Dix-Huitième Siècle et la Révolution, se sont dits Chrétiens et Catholiques, ne voyez-vous pas qu'une sorte de révélation nouvelle a brillé tout-à-coup au fond de leur cœur, et que les voilà forcés de se retremper à un nouveau baptême ? Ne les a-t-on pas vus, tour à

(1) hbs Pofoies cTiin Croyant,

tour, tous ces grands yieillards, s'incliner devant la République, pactiser avec la Philosophie ?

Chateaubriand se fait républicain ; Lamennais est arien et philosophe.

n est vrai que je ne sais quelle génération de disciples (1) s'acharnent aiyourd'hui après leurs maîtres, et, surpris de les voir se transfigurer au bout de la carrière, essaient, en les reniant, de prendre subitement leurs places, comme un sergen) sur le champ de bataille veut remplacer son capitaine atteint d'une balle. Hais les doublures en tout genre ne réussissent guère. Sachez d'ailleurs, enfants, qu'ils n'ont pas déserté, vos capitaines, et qu'ils sont plus forts que jamais. Cette manœuvre qui vous étonne, et que vous ne comprenez pas , est précisément celle qui devait les conduire au but qui leur était réservé. En l'exécutant, ils n'ont fait que continuer à marcher dans leur voie, et ils ont accompli la mission pour laquelle ils avaient été marqués par Dieu d'un signe de grandeur et de génie. Il y a bien plus de suite et de conséquence dans ces hommes que vous ne croyez. Us ne sont pas infidèles à leur vie , parce qu'ils apportent et consacrent à l'avenir le résultat de leur vie tout entière. Notre siècle, comme on le dit partout, est un siècle de renouvellement et de palingénésie. Ils ont été envoyés pour se retremper et nous retremper à la vie passée de l'Humanité ; ils y ont retrouvé la poésie et la foi. Et vous voudriez les empêcher de consacrera l'avenir la poésie et la foi qu'ils ont ranimées dans. vos cœurs ! Croyez-le, c'est un magnifique couronnement que ces pages p|,,

où le chevaleresque défenseur de la monarchie et de la religion du passé confesse devant l'avenir qu'il n'y a de grand que le Peuple; c'est une admirable prophétie que cette vision où le Croyant bénit, au nom de Jésus martyr pour l'égaUié, l'effort du Peuple pour arriver à l'égalité. Forêts de la Bretagne, vous avez bien inspiré le prêtre solitaire qui se console aujourd'hui sous vos ombrages de l'abandon de ses disciples et des menaces impuissantes de cette Papauté qu'il eût sauvée si elle pouvait l'être.

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