‹ Œuvres de Pierre LerouxChapitre 13 sur 55 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

Travsnx à accomplir. — De la Métbode.

Nous venons de dire ce que nous entendons par Philosophie, et quels principes nous dirigent. Il faudrait maintenant exposer comment nous comprenons le progrès de la Philosophie, et quels sont, suivant nous, les travaux qu'il faut accomplir. Hais ce sujet est si vaste, qu'on nous

(I) MM. Lacordaire, de Montalembert, etc. |||

pardonnera bien de nous borner à quelques réflexions très générales : encore nous occuperons-nous plutôt de la Méthode qu'Q faudrait sui- Tre pour réussir, que des trayaux à exécuter.

La Philosophie se résuniant pour nous dans ces trois mots, Tradiiùm, Progris et Progrië continu, il est éyident que son perfectionnemrat et son avancement consistent uniquement à perfectionner la Tradition^ à constater le Progrès, et à déduire l'avenir, autant que cela nous est permis, au moyen de la loi du Progrès continu.

CHAPITIB X.

LivnielMbodedelaPliUoMplitoeoiHitte: lo à perfeetiooiier la TradUIOD.

!• Perfectionner la tradition, c'est évidemment marcher à la Tradition aniverselle et vraiment catholique do Genre Humain tout entier. Mais entendons-nons bien sur ce point. S'élever de la Philosophie mo^ derne à la Tradition universelle, ce n'est pas absoiter et perdre le sentiment philosophique moderne dans les idées do passé. Parce que nous arriverons à comprendre l'Antiquité, nous ne nous ferons assurément ni Grecs ni Romains; parce que nous comprendrons l'Orient, nous ne deviendrons ni Indiens, ni Chinois, ni Musulmans. De mdme, parce que nous comprendrons le Christianisme et le Moyen-Age, noos n'avons nul besoin de nous faire Chrétiens ou Barbares. Quand nou repassons les souvenirs de notre enfance, redevenons-nous enfants pour cela? Nous l'essaierions, que ce serait en vain. Le soitiment générateur de notre époque se trouve donc toiqours dans la tradition directe et immédiate du Dix-Huitième Siècle et de la Philosophie moderne. Là est toujours le point initial d'où sort k rayon de lumière qui s'élance an loin dans l'infini. Là aussi est vraiment le foyer de notre vie j car de là partent à la fois pour mut le passé et l'avenir. Ces! le point fixe que nous habitons dans le temps, comme notre France est le point fixe que nous habitons dans l'espace. Tout cet autre passé antérieur que nous visitons par le souvenir n'est pas nous, et tout ce que nous en pourrons rapporter n'aura de valeur qu'autant que nous l'assimilerons a notre propre vie. Comme les astres qui ont cessé de briller vont, au dire des astronomes, nourrir les astres qui sont en feu, ainsi les religions et les civilisations qui ont cessé de vivre servent à alimenter le feu de l'Humanité vivante.

U vie de rHumanité a son miroir fidèle dans la vie de chacun de nous. Qu'est-ce que la vie dans chacun de nous, à chacun de nos instante? Un homme ne vit que parée qu'il a un objet et un désir, ea appelant désirs cette multitude de liens divers qui établissent un raoport entre nous et les objete de notre attention «t de noire sympathie

Pour réaliser son désir, cet homme pourra bien chercher dans les souvenirs de sa Tie antérieure, il metfara en jeu tout le trésor de sa mémoire, il emploiera tous les ressorts de son éducation passée. Mais tout cela, ce n'est pas la vie : la vie, c'est le désir qu'il a actuellement, le désir qu'il a conçu dans l'instant qui précède le moment présent; et c'est uniquement à cause de ce désir qu'il cherche maintenant des ressources, des instruments, dans sa mémoire qui fut sa vie passée. Or quels sont les désirs que l'Humanité vivante a conçus aujourd'hui ? Je le demande à tout homme de bonne foi ; la Philosophie moderne et la Révolution Française ne sont-elles pas des désirs immenses qui ne sont pas remplis? Là, et là seulement, est donc la vie. Le passé antérieur peut et doit nous servir d'aliment pour l'entretenir, la fortifier, et la purifier, mais ne peut en être la source.

Ainsi, pour prendre un exemple, nous croyons à l'égalité des hommes; l'idée d'égalité est enracinée dans nos cœurs ; elle est à bien des égards le fondement de notre vie morale. Otez cette idée à un Français de notre époque, la vie morale est à l'instant détruite en lui; ce qni n'était pas vrai des hommes de l'antiquité, et ce qui ne l'est pas encore aujourd'hui des habitants de la plupart des autres pays de l'Europe. Pourquoi cette idée Ibit-elle ainsi partie de notre vie? Parce qu'elle nous a été directement transmise par nos pères. C'est le Dix- Âiitième Siècle, c'est la Révolution, qui l'ont fait passer pour ainsi dire dans notre sang (I). Elle est incarnée en nous; nous naissons avec j^

elle. Or, cette idée, ou plutôt cette croyance, étant ainsi une des raci' j |^| .

nés innéef! de notre vie morale, le désir et le besoin de la réaliser s'en- ^^^-^ ^

suivent nécessairement. C'est ce qui fait que tant d'hommes aujourdliui, et on peut dire hardiment tout ce qu'il y a d'hommes vraiment moraux en France, veulent l'amélioration de la classe la plus pauvre et la plus nombreuse, et l'adoucissement du prolétariat, en attendant sa disparition complète.

Hé bien, voilà la vie : car voilà, d'une part, le désir, avec le sentiment primitif, inné, qui en est la source ; et, d'une autre part, ce désir se portant sur son objet, il en résulte une tendance, et il en résultera tôt ou tard une action, à savoir l'émancipation des esclaves modernes, des prolétaires. Voilà la vie, je le répète, et, comme on le voit, elle est tout entière concentrée dans ces termes : Un sentiment inné, ou primitif, qui nous a été transmis pour ainsi dire avec l'existence, qui se rattache directement à la Tradition philosophique moderne, et qui nous fait concevoir un désir et tendre à un acte pour réaliser ce désfir. Sf^

Que je remonte donc dans le passé, et que, considérant avec atten- ^

(1) Gela est si Trai que les aulres nations de TEurope, qui sont Chrétiennes, n*ont cv:

pas cette croyanee. p\

tioD^ et avec la lumière que j'ai en moi, c'est-à-dire avec ma foi à l'égalité, les institutions antérieures et les diverses phitosophies qui furent ou non élevées au rang de religions Je trouve, par exemple, dans le Christianisme, le sentiment de Tégalité nettement enseigné, il est évident que, frappé de ce rapport, je me passionnerai pour le Christianisme en tant que prêchant l'égalité; il est évident encore que ma croyance à l'égalité prendra une nouvelle force quand je la verrai confirmée d'une façon si éclatante par une religion qui a tenu pendant tant de siècles un si grand rang sur la terre. Ainsi redoublera en moi ma foi et ma certitude, non seulement dans le principe de l'égalité, mais même dans tous les autres principes avec lesquels celui-là se trouve enchaîné dans mon intelligence, et en général ma confiance dans la Tradition de la Philosophie moderne et de la Révolution. Ha moralité tout entière sera donc fortement exaltée et fortifiée par cette coïncidence de la Philosophie moderne et du Christianisme ; et, en ré« fléchissant, il ne me sera pas difficile de voir la cause de cette coïncidehce dans la suite et l'enchaînement de Thistoire. Mais, en me conduisant ainsi, que fais-je, sinon rapporter à la vie qui est en moi ce que je trouve dans le Christianisme d'assimilable à cette vie? Mais certes, parce que j'adopterai avec ferveur, pour la faire entrer dans ma tradition, cette partie du Christianisme, il ne s'ensuit pas que j'adopterai le Christianisme lui-même. Il y a plus, si je vois que ce même Christianisme, conformément aux idées que les hommes même les plus sympathiques pouvaient se faire autrefois d'après l'état du monde, n'a pas voulu réaliser directement sur la terre l'égalité des honunes, mais a tourné uniquement les désirs et l'activité humaine vers la contemplation d'un avenir céleste, et a ainsi non seulement toléré, mais sanctifié et protégé l'inégalité sur la terre, les mêmes motiCs qui me font m'enthousiasmer pour le Christianisme' sous un rapport me feront légitimement le repousser sous d'autres rapports.

Perfectionner la Tradition, aspirer à la Tradition uniterselle, ce n'est donc ni se livrer à un absurde éclectisme, ni se passionner conune des enfants pour de vaines imitations du passé, ni se plonger comme des insensés, sans principes et sans direction, dans les catacombes de l'histoire. Aspirer à la Tradition universelle, c'est avant tout vivre, vivre d'une vie d'espérance et de désir. C'est avoir déjà une foi, une croyance, un but, un idéal. Cette foi, cet idéal, nous ne nous les donnons pas à nous-mêmes. C'est une grâce transmise, c'est le fait de l'innéité ; nous sommes ainsi parce que nous sommes nés au Dix-Huitième Siècle et non à une autre époque, parce que nous sommes Français et non d'une autre nation. lit est notre principe d'action, et c'est en vertu de ce principe que nous nous assimilons la Tradition antérieure.

Quand les astres brûlants ont reçu dans leur sein les débris des astres éteints, la matière qui brûle eu eux n'est plus la matière qui

l!)rûlait autrefois; leur éclat n'est plus le même, leur flamme est sansdoute plus forte et plus intense : ainsi quand^ au moyen de la vie ac-

^ tuelle qui est en nous, et dont le germe nous a été transmis, nous nous serons assimilé la Tie antérieure de l'Humanité, la Tie qui sera en nous ne sera pas la même que celle qui est aujourd'hui ; elle en procédera, mais elle sera plus vaste, plus pure de préjugés, plus dégagée d'erreurs.

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