CHAPITRE XI
La vraie Méthode de la Philosophie consiste : 9o à constater le Progrès dans le passé,
2® Constater lé Progris dans le passé, c'est constater la suite, Tenchainement, la vie. Progrès vient de progredi, marcher, avancer : ce mot, en lui-même, exprime donc seulement la marche en avant, le mouvement universel des choses à tous les instants.
Hais n'allons pas, par je ne sais quelle illusion sentimentale, attribuer constamment à ce mot Progrès le sens de supériorité, d'amélioration, de perfection relative, et n'essayons pas de retrouver partout, d'un siècle à un autre, cette supériorité chimérique.
Malheureusement presque tous ceux qui ont parlé du Progrès l'ont pris dans cette acception, que l'École Saint-Simonienne surtout a beaucoup contribué à répandre. Avec une telle Idée, il est impossible de ne pas tomber dans une erreur d'autant plus dangereuse, qu'elle s'applique sans exception à tous les objets. C'est cette erreur qui nous a valu tant de fanatiques admirations pour la Papauté du Moyen- Age, jointes à un mépris si profond et si naïf pour la philosophie et la civilisation antiques. C'est la même erreur qui, dans la querelle du Dix- Huitième Siècle, induisait Charles Perrault et tous les partisans de la supériorité des modernes sur les anciens, à déprécier la poésie Homérique, et à croire de bonne foi que les écrivains de leur temps étaient de bien plus grands poètes qu'Homère et la Bible.
Sans doute il est bien évident, selon le raisonnement célèbre de Pascal, si souvent répété depuis, que le dépôt des connaissances humaines s'accroît continuellement de siècle en siècle, que l'héritage de l'Humanité augmente d'époque en époque; nous avons la mémoire, la parole, l'écriture, l'imprimerie, qui, comme des magasins bien gardés, comme des silos profondément enfouis dans la terre, conservent nos richesses et les transmettent à nos descendants. Mais peut-on baser une certitude de Progrès, dans le sens d'une supériorité véritable, sur cette seule considération de l'accumulation successive de nos richesses intellec-
tuelles et matérielles de tout genre? L'Humanité en est-elle plus heureuse et plus noble, parce qu'elle est plus savante et plus riche? De là . cette multitude d'objections solides et raisonnables que l'on entend condnueUement faire contre la Doctrine du Progrès. Est-ce par la considération du bonheur que nous jugerons de la supériorité d'ua siècle sur un autre? Hais il y a dans la vie de l'Humanité, comme dans notre vie physiologique» des époques de crises et de souffrances : ces époques sont-elles inférieures pour cela à celles qui les ont précédées ou qui les suivront? Déciderons-nous la question d'après des idées de beauté et à la manière des artistes ? Mais à ce compte la sauvagerie pourrait bien nous paraître mille fois plus belle et plus poétique que la civilisation, et les forêts vierges l'emporteraient assurément sur nos champs de blé et de pommes de terre. Ou bien croirons-nous aveuglément et répéterons-nous avec confiance qu'une époque est supérieure à une autre, plus belle, plus heureuse, plus savante, plus grande de tous points, par cela seul qu'elle est postérieure à cette autre? Mais un homme est souveut meilleur et plus parfait dans son état d'enfance, que devenu jeune homme ou vieillard; et pourquoi d'iiilleurs comparer entre eux des états successifs entièrement différents, aussi tranchés que les différentes périodes de la vie d'un végétal, entre lesquelles certainement il ne nous viendrait jamais à l'idée d'établir une supériorité de l'une sur l'autre, en disant par exemple que le fruit est supérieur à la fleur : chacune de ces périodes, en effet, n'a-t-elle pas sa beauté, et n'est-elle pas nécessaire à son tour?
La comparaison des diverses époques de l'Humanité sous tous ces rapports, dans le but d'établir une échelle de Progrès ou de supériorité, nous induirait donc dans une multitude de faux raisonnements; et c'est en effet ce que nous voyons arriver à ceux qui prennent en ce sens la Doctrine du Progrès, et qui, la comprenant vaguement de cette manière, l'appliquent témérairement à l'histoire.
C'est, par exemple, pour s'être guidés trop exclusivement d'après cette idée de supériorité des choses en raison de leur succession, que des penseurs sont tombés dans les plus singulières erreurs. Aspirant à une reconstruction de la société, ils ont rencontré dans le passé l'ordre Catholique du Moyen-Age; et comme cet ordre était postérieur aux républiques de l'antiquité, ils l'ont considéré comme un imm^ise Progrès : en cela ils avaient raison sous bien des rapports, mais ils n'avaient toutefois pour le décider ainsi aucun principe certain. Et, comme on leur a objecté que le Protestantisme et la Philosophie, qui avaient renversé et pulvérisé cet établissement, lui étaient à leur tour supérieurs, ils n'ont eu d'autre ressource que d'imaginer le faux système des époques critiques et organiques. Leur fondement le plus solide, leur idéal le plus clair est donc devenu cet ordre Catholique qu'ils
avaient considéré avec raison, nous le croyons comme eux, mais sans aucun principe certain, comme supérieur à l'antiquité. De cette sorte ils ont pris une trace de l'Humanité, un pas laissé derrière elle, pour un type de perfection ; ils ont voulu ressusciter ou continuer ce qu'il fallait laisser reposer dans le tombeau ; ils se sont appuyés sur un fantôme du passé, au lieu de s'inspirer de l'Humanité vivante; et ils ont retiré toute valeur à ce qui seul peut être une source de certitude et de progrès, la Tradition actuelle et la vie actuelle de l'Humanité.
De même en effet que plus haut nous disions que nous n'avions d'autre moyen de nous élever à la Tradition universelle du Genre Humain, qu'en nous assimilant le passé en verlù de la vie qui est en' nous, de même ici nous dirons que nous n'avons d'autre critérium certain pour constater le Progrès d'une époque sur une autre, que la vie qui est en nous. Ainsi, pour prendre un exemple, en vertu de la foi que j'ai dans le principe de la liberté et de l'égalité des hommes, j'affirme que l'époque du Moyen-Age, dans laquelle le servage remplaça l'esclavage antique, fut, sous ce rapport, en progrès de supériorité sur l'antiquité. Mais il ne s'ensuit en aucune manière que les serfs fussent plus heureux que les esclaves, ni que la civilisation Chrétienne du Moyen-Age, chose aussi morte pour nous que la civilisation Grecque ou Romaine, nous convienne mieux aujourd'hui que cette dernière, quoiqu'elle soit bien plus voisine de nous dans le temps.
Sans doute toutes les formes successives qu'a déjà revêtues l'Humanité sont, aux yeux de Dieu, qui connaît son ouvrage et le but où l'Humanité marche, de plus en plus parfaites. Mais quoiqu'elles soient ainsi supérieures les unes aux autres quant au but, elles peuvent fort bien, considérées en elles-mêmes, n'avoir pas ce caractère pour nous, ignorants que nous sommes du but où elles s'acheminent (1). Ainsi, quand nous contemplons la série des êtres qui nous paraissent, par tant de motifs, se suivre dans l'échelle de l'Animalité comme s'ils s'étaient réellement succédé et pour ainsi dire engendrés les uns les autres, nous en trouvons qui, plus avancés que d'autres dans la série.
(1) 11 ne faut pas considérer les termes successifs da développement de la vie comme une série de nombres croissants, comme une espèce de progression arithmétique ou géométrique, ou même comme une suite de nombres de plus en plus grands, mais n'ayant entre eux aucun rapport déterminé; mais il faut la considérer comme une série de termes algébriques T, b, c, d.,. X, dans lesquels 6^ c, d,„ seraient des fonctions de X et de Y, du point de départ et de Tidéal vers lequel nous marchons; en sorte qae Tappréciation du Progrès a pour condition essentielle la connaissance de Torigine et du but où marche THumanité. Il est vrai que cette origine et ce but final se dérobant à nos regards dans le sein de Tinfini, il s'ensuivrait que nous n'aurions aucune règle pour apprécier le progrès. Mais, comme nous Tenons de le dire, nous avons la vie qui est eu nous, laquelle reflète mystérieusement en elle les deux termes extrêmes de rorigine et de la fin.
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sont cependant de tous points inférieurs. Mais ces êtres qui nous paraissent si mal organisés serrent de transition vers des organisations supérieures. Si nous n'avions pas ces dernières pour intercaler les autres à leur véritable rang, celles-ci nous paraîtraient une décadence et une dégénérescence de la nature; et, en effet, prises en elles-mêmes, et abstraction faite de la série où elles trouvent place, elles sont évidemment frappées d'un caractère d'infériorité.
Cette &culté que nous avons de ranger les formes successives de l'Animalité, de manière à pouvoir dire avec quelque certitude qu'une forme est à la fois inférieure et supérieure à une autre, moins parfaite et cependant plus ava Aée dans la série animale, et qui nous fait souvent trouver dans des êtres très arriérés des caractères et des organes qui se perdent ensuite pendant quelque temps pour reparaître plus tard dans un type plus parfait; cette faculté, dis-je, nous ne l'avons pas, ou du moins nous ne l'avons que très imparfaitement, quand il s'agit du développement de l'Humanité. Dans le premier cas, les objets sont sous nos yeux, et de plus les termes de la comparaison nous sont tout-à-fait étrangers. Dans le second cas, au contraire, outre que l'histoire n'est encore qu'une nuit longue et obscure qui attend qu'on l'éclairé, c'est de nous-mêmes qu'il s'agit : nous ne pouvons donc pas juger comme lorsqu'il s'agit de choses extérieures à nous; et, en tout cas, nous ne pouvons juger qu'avec nos sympathies actuelles. Donc, bien loin que la constatation du Progrès étudié dans le passé puisse par elle-même servir de base première à une Doctrine philosophique, comme on a cherché vainement à faire (1), c'est au contraire par la constitution actuelle de l'esprit humain, par notre moralité actuelle, que nous pouvons juger du Progrès dans le passé. Il n'y a pas lieu de faire un à priori de l'étude du Progrès dans le passé, et de bâtir directement là-dessus; au contraire, il faut avoir un fondement solide pour étudier le Progrès dans le passé, et ce fondement est invinciblement la vie actuelle de l'Humanité. Sur ce point, comme sur le précédent, nous en revenons donc toujours à ce seul fondement solide, la vie qui nous a été transmise et qui est en nous, en d'autres termes le Consentement et la Tradition actuels de l'Humanité.
Hais lors même que nous ne pouvons pas dire, d'une époque à une autre, en quoi il y a Progrès dans le sens de perfection, nous pouvons toutefois apercevoir la suite et l'évolution des choses, l'enchaînement qui les a amenées et leur succession. Écarter les ténèbres qui dérobent à nos regards la vraie supériorité relative des époques les unes sur les
(1) G*esth méthode annoncée depuis plusieurs années par MM. Bûchez, Roux et Bouland. — Il convient d^ajouter aujourd'hui que celle méibode, si elle a paru , n'a laissé aucune trace; ce qui n'a rien d'étonnant, vu son point de départ (1S51).
DE LA DOCTRINE DE LA PERFECTIBILITÉ. gl
autres^ sera le résultat et la récompense de travaux ultérieurs : la philosophie de rhistoire ne fait que de naître, et elle a devant elle une inunense carrière.
Constater le Progrès dans le passé, ce n'est donc pas établir de chimériques rapports de supériorité d'une époque sur une autre; mais c'est avant tout et fondamentalenient chercher à découvrir la suite des changements qui se sont opérés dans THumanité ainsi que dans la Nature extérieure à THumanité.
Sous ce dernier rapport, les savants en général, et surtout les physiciens, sont dans un préjugé qui mérite d'être remarqué. Ils travaillent et rais(»inent sur la Nature comme si la vie en était absente, comme si la Nature était frappée, sous le rapport du temps et du changement, d'une étemelle immobilité. Le mouvement qu'ils connaissent, c'est le mouvement proprement dit, le déplacement d'un corps d'un lieu à un autre. Mais ils s'élèvent rarement à l'idée de la vie et du changement étemel et incessant qui en est la suite. Ils considèrent tous les phénomènes qu'ils observent comme absolus. L'Univers est pour eux une mécanique qui roule toujours dans les mêmes limites et dans les mêmes conditions. Us pèsent l'air, ils l'analysent; et ils semblent croire que leurs pesées et leurs analyses resteront immuables. Us voient des animaux, ils les étudient et les classent; et ils s'imaginent que ces animaux se reproduiront éternellement les mêmes. Tout cela est le résultat de l'extrême petitesse de notre durée, qui ne nous a pas permis jusqu'ici d'apercevoir, dans la période si courte qu'a parcourue l'Humanité historique, le changement occasionné par la vie. Mais ce point de vue doit être abandonné. Étudier ainsi les êtres et les classer, c'est, sous un rapport, constater l'état actuel de la terre, et, sous un autre rapport, pré^ parer les matériaux de la science véritable. Mais la science véritable est la science de la vie. Par quels changements et la terre, et l'atmosphère qui l'entoure, et les plantes et les animaux qui l'habitent, ont-ils passé et sont-ils destinés à passer dans la série des temps ? quelle est la relation mutuelle de tous ces êtres divers à un instant donné? quels devaient être ^atmosphère et les autres milieux pour fournir les conditions nécessaires à la vie des périodes successives de l'Animalité, et réciproquement quelles modifications la vie animale a-t-elle apportées dans les milieux extérieurs? comment, en nn mot, toutes ces existences diverses se répondent-elles et se déroulent-elles dans une étemelle série de changements : voilà le point de vue qui, pour tous les grands physiciens, a toujours dominé toutes les recherches et toutes les investigations (i). A ce (point de vue, toute science est une histoire, et la science tout entière devient cosmogonique.
(1) Sans remonter aux physiciens de Tantiquité et de Père moderne qui ont Mn$f
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