CHAPITRE XII
La vraie Méthode de la PhUoeophie ooosiste : V* à déduire l'avenir ao moyen de la loi dn Progrès continn.
S^" Enfin» du Progrès continu déduire Faoenir autant qu'il nous est permis, ce n'est pas conclure Tavenir du passé, comme un géomètre déduit un terme dans une série dont il connaît les termes antérieurs ou dont il a en main l'équation. Ce n'est pas contempler platement le présent, et croire que l'avenir lui ressemblera. Ce n'est pas non plus abandonner ce présent, et fouler aux pieds la Tradition, le témoignage antérieur aussi bien que la conscience actuelle du Genre Humain, pour ^ liTrer à son inspiration individuelle. Ce n'est pas enfin chercher dans le passé soit un point d'arrêt pour dire à l'Humanité, Tu n'iras pas au-delà, soit des types antérieurs, des formes déjà usées et brisées, sous prétexte que ce qui a été sera.
Au contraire, ce qui a été ne sera plus. Le passé, comme nous l'avons déjà dit, ne peut être pour nous qu'un réservoir où nous puisons
considéré la science, il nous suffirait de rappeler les noms de quelques-uns des grands physiciens et astronomes de Tépoque présente. La contemplation du problème de la -Tie uniTorselle sous le rapport des changements qu^elle amène dans la Natvre peat-eUe iltre ipieux marquée, par exemple, que dans ces dernières et solennelles paroles de Xaplace, quand, quelque temps avant sa mort, il fit à T Académie des Sciences sa proposition pour constater tous les éléments actuels de la terre? N*est-ce pas cette contemplation qui a inspiré les travaux de Fourrier sur la chaleur, les conclusions astro- -Mmiques des deux Herschell, etc.? Mais il est certain que nous avons vu régner long-temps une époque de science à courte vue et coinplètement dénuée de philosophie. Maintenant les travaux notables et remarqués prennent une portée philosophique plus prononcée de jour en jour. Le temps des savants à horreur des idées générales est passé. La certitude de toutes leurs expérimentations de détail commence à être fort suspecte, et, diantre part, on s*accorde à comprendre que tous leurs atomes ^e faits ne rachètent pas Tinlécondité de leur méthode, si on peut lui dooner ce nom. JMjà, si Ton veut considérer quels sout les savants qui Uennent le premier rang en f^hysique générale, en chimie, en géologie, en anatomie comparée, on verra que partout ce sont des esprits éminemment philosophiques et généralisaleurs, des hommes à sy^èmes, comme les appellent les savants de minuties.
' Il est passé aussi le temps de rfaistoire chronique, où se complaisaient tant d'hounoes Hjierdus de fiuiesse et affectant la naïveté. En général tous ces pastiches ne valent pas 4eux pages des chroniques originales où les arrangeurs IjBs ont pris. En tout Tépoque Doctrinaire aura été une petite éclipse, qui répondait parfaitement au caractère môme de cette Restauration qu'on a définie à la tribune une halte dans la boua. La chroniî(M en histoire, Part pour Tart, Téciectismeen philosophie,' rindividnalisme en politique, et tout cela venant après le Dix-Huitième Siècle» si acharné à son Jbut et si gros d^avenir, qu'est-ce antre chose qu'une halte dans la marche de l'esprit humain? Sans nier Tutilité de cette halte, dont nous nous sommes attaché aiUenrs à faire senUr les fiiiits, félicitons-nous d'avoir repris la marche.
des alimjents que notre vie transforme et s'assimile. Ainsi traiirformé, le passé devient une lumière' qui nous éclaire vers l'avenir; mais^ en lui-même, le passé ne saurait être le miroir de l'avenir : loin de là, il n'en contient pas tous les éléments, la vie de THuaumité n'est pas un syllogisme dont le passé soit les prémisses, et l'avenir la conclusion.
L'Humanité est comme un homme qui marche : elle a le visage en avant^ un pied fixé sur le présent, un pied levé vers l'avenir : cependant les marques de ses pas antérieurs restent encore empreintes snr la poussière du passé ; mais ce ne sont plus qiié des empreintes, des traces sur le sable qui attestent son passage.
Nous marchons, sous l'œil de Dieu ^ vers un avenir inconnu. Le terme ultérieur de la destinée humaine nous est aussi ignoré que le point initial. Nous sommes entre deux mystères.
Si nous connaissions l'idéal divin qui nous est réservé, qui pourrait nousempêcher de nous y précipiter, et d'achever ainsi d'un seul bond la course de l'HumanUé? Hais (et c'a été là l'erreur de tant de révélations (i) qui ont voulu terminer en quelques instants la marche de l'Humanité) ce ne serait pas une transformation, une transfiguration, un progrès successif, qu'une telle absorption dans le but final, ce serait un suicide.
Cet idéal; donc, tout en se révélant à nous d'une façon mystérieuse par les attraits les plus sublimes, reste voOé pour notre intelligence. Notre condition est d'être à la fois attirés et retenus, attirés vers l'avenir, retenus par le passé, comme si deux pôles de puissances contraires réglaient à chaque instant notre course, et que notre virtualité consistât à marcher de l'un vers l'autre, en ligne droite, et sans nous précipiter dans les abîmes.
Pour nous acheminer vers l'avenir, nous n'avons que la vie actuelle qui est en nous. C'est avec elle, et non avec le passé, que nous pouvons nous élever de plus en plus vers cet idéal divin qui brille en même temps et se dérobe à nos yeux au sommet de notre course.
Et toujours dans nos aspirations même les plus exaltées vers cet idéal, nous devons nous rappeler la réalité et le présent; car nous sommes faits et conformés pour ce présent, et l'Humanité plus voisine de cet idéal ne sera pas semblable à l'Humanité actuelle.
Passé, présent, avenir, trois termes que nous devons toujours à la fois contempler ensemble et d'une seule vue, et cependant différencier soigneusement l'un de l'autre, sans les confondre jamais, sans les àb-
(i) Dans S. MaUhieu, Jésus-Christ prédit la fin du monde pour Tépoqne la plus rapprochée*: Amen dico vobis quia non prœteribit generatio hœc donec omnia hœc fiant. On sait quelle influence celte pensée d'une transformation prochaine et finale de THumanité a exercée dans les premiers temps du Christianisme, ainsi qu^à différentes époques du Moyen-Age. La retraite hors du monde, la vie contemplative et tous ses excès tes plus étranges, en ont été la conséqaene».
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sorber jamais Tan dans Tautre. Nous devons contempler le passé pour Dons en nourrir, le présent pour y vivre et le transformer, l'avenir pour y marcher sans nous y précipiter.
Nous sommes donc encore id ramenés, comme point de départ, à la vie actuelle et au consentement actuel de THumanité.
Et par là nous sommes ramenés à la Tradition de nos pères , source directe de notre vie, et où cette vie se manifeste le plus évidemment.
Du Progrès continu déduire l'avenir, c'est donc avant tout s'inspirer de la Tradition actuelle de la France et de l'Europe ; c'est prendre les questions comme les ont posées la Philosophie et la Révolution, et en chercher les solutions avec la vie qui est en nous, avec originalité, avec spontanéité, et sans nous incliner comme des vaincus sous les fourches caudines du passé.
Pour prendre un exemple, n'allez pas, sous prétexte que vous ne savez comment concilier l'individualité avec l'association, la liberté avec l'égalité, supprimer tyranniquementun de ces droits au profit de l'autre, et, parce qu'aucune des formes que vous étudiez dans le passé ne vous offre la réalisation du problème, nier durement à votre siècle ce qu'il se sent dans le cœur, et lui dire : Tu n'auras qu'une de ces deux choses dont tu demandes la réalisation, tu n'en auras qu'une, parce que nous ne savons comment te les donner toutes les deux, et que le passé ne nous offre pas d'exemple où nous les trouvions réunies. Mais, loin de là, inspires»-vous de ce double désir de votre époque, et cherchez des formes nouvelles qui puissent satisfaire ces deux besoins; car assurément la solution que le temps saura bien trouver les satisfera tous les deux.
Ainsi sont également et fondamentalement dans l'erreur et ceux qui, sans tradition comme sans désir de perfectionnement, prétendent régenter l'avenir; et ceux qui, se rattachant à une révélation de deux mille ans de date, comme au seul point solide qui existe, voudraient y amarrer l'Humanité; et ceux qui se font à leur aise révélateurs, qui disent orgueilleusement : « Je porte en moi l'Humanité, » et s'imaginent follement que l'Humanité prendra pour une révélation véritable les rêves insensés de leurs désirs; et enfin ceux qui appellent l'avenir de leurs vœux, mais ne savent le construire qu'avec du passé : car nous avons aujourd'hui de toutes ces espèces de penseurs, et même, si l'on veut y faire attention, on verra que toutesles différentes nuances d'Écoles philosophiques et religieuses discernables se rangent dans ces quatre classes de systèmes, dont le point de départ est également faux suivant nous.
Aux Doctrinaires nous dirions donc : Il est vrai que le présent est tombé entre vos mains, conmie une jeune vierge aux mains d'un vieil
époux; mais quelle destinée teaez-Tous en résenre à cette France, fille du Dix-Huitiènie Siècle et de la Révolution ? Le présent ne saurait la contenter long-temps; et si vous supprimez la vie de désir qui nous attire vers le mieux, il ne vous restera que TimmobiUté et un présent corrompu et bientôt fétide, parce que la mort le rédame, et qu'une création nouvelle, suite de la vie de désir, aurait déjà dû le remplacer.
Nous dirions aux Catholiques : Vous avez raison de vous attacher à une tradition ; mais ne vous apercevez-vous pas que la vie a d'abord passé du Catholicisme au Protestantisme, puis à la Philosophie? De ces trois principes, le plus vivant en Europe, le seul vivant en France, c'est le plus jeune, c'est la Philosophie; et le plus vivant après la Phi-^ losophie, c'est le Protestantisme, qui l'a préparée. Pourquoi, quand des tiges nouvelles ont pris racine dans la terre, aller chercher le vieux tronc desséché, dégarni de branches, sans sève, sans fruits, sans fleurs, qui ne demande qu'à disparaître, comme ceux qui l'ont' précédé, de la scène du monde? Ne voyez-vous pas que la nature tout entière n'aspire qu'à achever sa ruine; que les vents et les orages, qui autrefois le faisaient vivre, maintenant achèvent de le détruire; que tous les êtres qui se nourrissaient de sa substance ou s'abritaient sous son ombrage n'ont pour lui que du dédain, et qu'il s'est engendré dans son sein des vers qui silencieusement finissent de le réduire en poudre?
Aux révélateurs de tous genres qui nous inondent, nous dirions : Vous êtes de faux Messies ; car montrez-nous les prophéties qui vous annoncent. Nous n'avons qu'un seul principe de certitude : c'est la Tradition de l'ère moderne, c'est la Tradition de nos pères; la Philosophie a-t-elle annoncé des révélateurs tels que vous?
Enfin il est une foule de copistes qui, préoccupés de l'avenir, cherchent à lui tailler des patrons sur le passé. On a remarqué avec raison l'influence que cette grande personnalité de Napoléon, presque déifiée après sa mort, a eue sur la personnalité des hommes de notre temps : cette influence se retrouve dans la manière de concevoir la reconstruction possible de la société. Napoléon, se voyant seul sur les ruines de la vieille monarchie et de la vieille religion, seul avec son génie et un grand empire à organiser, fit un retour vers le passé, chercha dans le passé un modèle, et trouva Charlemagne, Ainsi l'homme sorti de la Révolution Française, le représentant de cette Révolution, se fit le plagiaire du Moyen-Age. Tous nos grands hommes ont fait comme Napoléon : ils se sont exaltés solitairement par l'orgueil; puis, voyant l'œuvre qu'ils voulaient accomplir, ils ont cherché les moyens de FaccQÎnplir. Hélas I ils ont tous eu recours au plagiat du passé. L'histoire a été plus forte que leur génie; l'histoire a des analogies séduisantes, pleines de déceptions et de pièges. L'un s'est cru Ammonius, le fondateur de l'éclectisme; l'autre Jésus-Christ et Mahomet à la fois, un
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autre Colomb et Newton, un autre Shakespeare, un autre Grégoire VII. Quant à la foule, elle s'est emparée de la capote et du chapeav du pe* tit Caporal, et s'est pavanée dans nos mes on dans ses écrits avec l'air martial et rêveur du général d'Itsidie ou l'air de triomphe du vainqueur d'Austerlitz. Mais si l'imitation fait évidemment Âiir l'originalité, elle n'est pas moins ennemie de la vérité et d'une réelle et pratique influence sur les destinées de l'époque où nous vivons. De la spontanéité, dirons-nous à tous ces copistes, laissez-vous aller à la vie de votre «iècle : l'époque présente, loin d'être aussi impuissante que vous le pensez pour arriver à ses destinées, n'acceptera pas d'autres destinées que celles dont elle a aujourd'hui le germe en elle-même; partez donc de là, et cherchez du nouveau : ce qui a été ne sera fdus.
CHAPITRB XUI.
Sur qooi s'appuie notre Méthode.
Nous venons de nous expliquer sur la Méthode qui nous semble la plus propre à faire avancer la Philosophie. On le voit, dans cette Méthode nous ramenons toujours tout à un point essentiel et unique; la f)ie actuelle de l'Humanité manifestée par la Tradition actuelle. Pour juger du progrès dans le passé, c'est là que nous recourons; et pour nous guider vers l'avenir, c'est encore là que nous nous appuyons. Là en un mul est toute la source de notro croyance, et le principe clc tous les accroissements qu'elle peut prendre. Et si en efiTet ce point est solide, la Méthode est solide; et réciproquement tout système religieux ou philosophique qui n'a pas cette base ne peut en avoir aucune qui soit solide, et se trouve égalemenfimpuissantsoitpour remonter avec certitude dans le passé, soit pour nous guider vers l'avenir.
Tout donc dépendant de ce principe, nous sommes incessamment ramenés vers lui. Aussi ne terminerons-nous pas cette sorte d'Exposition, à laquelle nous nous sommes laissé entraîner, des principes et du but de la Philosophie, sans fortifier par quelques arguments qui nous paraissent sans réplique ce point essentiel et fondamental, contre les attaques des Catholiques, des Rationalistes purs, et des Sceptiques. Si ce point, je le répète, paraissait une fois hors de doute et de question, la Méthode dont nous venons de donner quelque idée dans les paragraphes précédents serait incontestablement la seule et vraie Méthode de la Philosophie. Le lecteur nous pardonnera donc la sèche-* resse des dernières considérations qui vont suivre, par la nécessité où nous sommes de prouver la solidité du principe de certitude sur lequel reposent toutes les considérations dans lesquelles nous sommes entrés précédemment.