CHAPITRE I
Bat qu'on se propose dans ce Mémoire.
Nous aTons essayé, dans notre premier Mémoire, de démontrer que tous les travaux de l'Ère Moderne aboutissent à la doctrine du Progrès et de la Perfectibilité. Nous ayons ainsi étendu dans le passé la tradition philosophique, en expliquant les origines du Dix-Huitième Siècle, et en prouvant l'unité de développement de TÈre Moderne opposée au Moyen-Age. L -ère moderne, ainsi comprise, présente un tout harmonique, une série continue, et peut se définir : Lépoqae d'une émancipation scientifique , littéraire et religieuse, aigant pour but d arriver à la doctrine du Progrès et de la Perfectibilité ; doctrine qui devient ainsi la formule même de la Philosophie.
Aiyourd'btti nous allons plus loin. Nous entreprenons de prouver que la tradition de la Philosophie ne se borne pas à Tère moderne, c'est-à-dire au Protestantisme et au Dix-Huitième Siècle. Nous allons essayer de démontrer que la formule de la Philosophie, c'est-à-dire la doctrine du Progrès et de la PertectibiUte, est la transformation des mystères du Christianisme. D'où il faudra nécessairement conclure que !• .' C
si la formule actuelle de la Philosophie, c'est-à-dire la doctrine du I > I
Progrès et de la Perfectibilite, est vraie, cette formule a le droit évi- îJr
dent fle remplacer les mythes du Christianisme, que par conséquent I i »
la Philosophie, arrivée à se formuler de cette manière^ est l'héritière u^ ^
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du Christianisme. En effet, la pensée du Christianisme, la pensée mystique cachée par lui sous des Yoiles et sous des symboles, se trouyant aujourd'hui démootrée dans son essence même, à quoi senrirail de conserver les voiles sous lesquels il fut nécessaire de la cacher au temps des Barbares? La raison humaine étant aujourd'hui capable de la concevoir d'une manière métaphysique, et l'ayant émise en eflèt dans les deux derniers siècles pure de tout symMe, ne serait-il pas absurde de conserver des symboles vieillis et qui depuis tant de générations prêtent à l'erreur?
Nous avons donc un double but : d'un côté, d'étendre de plus en plus au loin dans le passé la tradition de la Philosophie, et, y rattachant le Christianisme, de montrer que la Miilosophîe, dans sa f<^mule nouvelle, bion différente du Rationalisme, qui, de quelque nature qu'il soit, n'a jamais aucune tradition, possède, elle, au contraire, la tradition du Genre Humain tout entier; et, en second lieu, ce qui d'ailleurs est une conséquence nécessaire du premier point , de montrer que la Philosophie, arrivée à ce dogme fondamental du Progrès, doit bientôt et nécessairement remplacer tous les débris encore existants des dogmes anciens. Car comment serait-il possible que le Christianisme, rattaché à une formule plus élevée que la sienne, fût longtemps encore un obstacle et une rivalité pour la Philosophie, qui est cette formule même?
n n'entre point dans notre plan de faire sentir, à ceux qui ne le sentent point encore, combien ce dogme du Progrès et de la Perfeetihilîté, f<Hrmuli& actuelle de la Philosophie et qui la constitue, esl vivifiant et fécond 'en conséquences religieuses de Uwte sorte. Tout ce qui se fait dans le monde aujourd'hui commence à le rapporter à cette daetrine : o^est déjà le dernier mot et l'explîcatîoii suftoante des* actes* humnins les plus importants, la règle de la politique, de l'économie sociale, et mène de la morale privée. Quelle sera donc un jour la floece de oe {Hrincipe, lorsque non seulement il sera devenu une croyance universelle, mais qu'il paraîtra encore, comme cda est en effet sdon nens, doué de toute la vertu religieuse des plus saînls dogmes des religioDS passées, ou plutôt encore lorsqu'il paraîtra apfHiyé de toute la tradition du Genre Humain I
CmAPITRB II.
U C|ir^^|i«i8aM. A'.^ iMn$ son esseQCt, qne U d«4riii» di| Progièi et d^ la PorfectU^ittté, coocoe fomipe on pooTalt la concevoir il y a deux mille ans.
Nous disons donc que la doctrine du Progrès et de la cette conquête de tous les travaux de l'Ère, Moderne n'est que Texplo-
nation de ce que FAntiquité avait entrent; en d'autres termes, que le Christianisme n'est, dans son essence, que la doctrine du Progrès et de la Perfectibilité, conçue comme on pouvait la concevoir il y a deux mille ans. Nous voudrions faire passer dans tous les esprits notre conviction à cet égard, parce que, si elle était partagée, nous ne connaissons pas de vérité qui fût plus féconde en résultats.
Nous sentons qu'une teÛe proposition doit paraître étrange au premier aspect; et cependant que de motifs pour qu'en la méditant un peu , on la trouve tout d'abord assez vraisemblable I
Il suffit de la seule considération de l'Mentité de l'esprit humain à tontes les époques, pour faire pressentir à priori le rapport intime et profond du Christianisme avec la doctrine du Progrès. L'homme en eflTet, par le fond de sa nature, n'est-il pas toujours identique à luimême, du moins pour une série de siècles telle que celle que l'histoire embrasse? N'est-il pas aujourd'hui, sous le rapport de son essence et' de sa situation générale dans le monde, le même à peu près qu'il était il y a deux mille ans? Les mêmes motifs qui nous poussent à croire aujourd'hui à la Perfectibilité, ne se présentaient-ils pas alors, quoique avec un moindre degré d'évidence? Mais surtout le sentiment qui nous fait nous élancer vers l'avenir, ce dégoût, cette tristesse^du présent, qui nous poursuit, n'existaient-ils pas, et peut-être plus amers encore, à ce point de la carrière où l'esclavage et tant d'autres fléaux, qui depuis ont été sans cesse combattus et atténués, pesaient à la fois sur l'Humanité? Donc, au fond, tous les sentiments qui firent l'homme religieux et chrétien il y a deux mille ans, sont précisément les mêmes qui nous font aujourd'hui croire religieusement au Progrès et à la Perfectibilité du Genre Humain. Mais nous, nous avons derrière nous une bien plus longue carrière déjà parcourue de changements et dç révolutions; en outre, l'histoii^e de tout ce passé qui nous précède nous est beaucoup mieux connue que ne l'était aux anciens l'histoire dT^ passé antérieur à eux; enfin nous avons pris, depuis le seizième siècle surtout, un sentiment tout nouveau des forces de l'Humanité. De*là> à la fois, l'identité de notre conviction religieuse avec celle qui donna naissance au Christianisme, et en même temps la différence fondam^atale qui se fait sentir entre elles (i). Le Chrétien dut considérer le hop-
(1) J'empU^ à dessein des termes qui semblent iNoondliablesv ceux û'identitéet de différence fondamentale, qui 8*exclaent loglquemenU Taime mieux être illogique dsns TexpressioD, que de ne pas rendre ma pensée. J'aurais pu dire qu*il y a similitudt entre notre convtciion religieuse et celle qui donna naissance au Gbr|4tiaaisroe; mato ce n'est pas cela : il y a entre ces deux croyances iH>n pas seulement similitude, maift identité; et, d'un autre côté, il y a, non pas seulement différence, jODais différence sentielle ou fondamentale. La singularité de ce rapport» pour lequel nom n'avons de termes, lient précisément au mystère de la vie. La penooDAlitii d'«n estent no sera-t-elle pas toujours la même quand l'enfant aura vieilli ? On pourra donc dire d&
heur futur, opposé dans son esprit au mal présent, comme un pur d<m du Ciel, un don inespéré, que rien des choses terrestres n'aurait été capable de lui faire conceyoir; 11 ne dut y croire que comme à un muracle ; il ne dut le comprendre que comme un changement subit de décoration qui, de ce théâtre du monde, si souillé de sang, de larmes, de crimes de tous genres, de malheurs si atroces et si invétérés, ferait un paradis parfait et incorruptible. Il y avait nécessité pour lui de croire au Deus ex tnachind qui dénouerait un drame affreux et sans dénouement humain possible. Nous, au contraire, voyant ce qui a été accompli jusqu'ici par l'Humanité, sous l'œil de Dieu, nous n'avons pas besoin, pour espérer le salut, de croire au miracle, et nous nous confions religieusement au développement naturel de l'Humanité.
Le ScUut, un Sauveur, un Dieu sauveur, voilà en effet le fond du Christianisme. « Le monde sera sauvé, » voilà la proclamation que les Chrétiens firent il y a dix-huit siècles. Et que disons-nous aujourd'hui qui diffère essentiellement de cette proclamation, quand nous affirmons le Progrès et la Perfectibilité indéfinie de l'Espèce Humaine? Nous disons comme les Chrétiens : « L'Humanité sera changée, sera perfectionnée, sera sauvée. »
La différence entre ce qu'affirmèrent les Chrétiens il y a dix4iuit siècles et ce^que nous affirmons aujourd'hui reposerait donc uniquement sur la nature du Sauveur, sur la manière de concevoir le Salut. Ainsi, lors même qu'il y aurait entre eux et nous une complète divergence sur ce second point, il n'en serait pas moins vrai que nous sommes d'accord sur le premier.
Mais quelle a été notre joie lorsqu'en examinant , le plus profondément qu'il nous a été possible, cette question de la nature du Sauveur et de la manière dont s'opérera le ScUut, nous avons vu que, sur la nature même du Sauveur, la différence entre Its Pères du Christianisme et les partisans de la doctrine de la Perfectibilité n'était pas aussi grande qu'elle le semble au premier abord I
Quel est en effet ce Sauveur des Chrétiens, ce Sauveur source de changement, de perfectionnement et de métamorphose pour THumanité? C'est Jésus-Christ; et Jésus^hrist, c'est le Verbe de Dieu.
Or quel est ce Verbe?
Combien de fois, depuis que nous avons compris quel est ce Verbe, depuis que la lecture des Pères, aussi bien que l'étude directe de la
lai devenu homme, quand on voudra indiquer cette continuation de sa personnaUté, qu^l est identiquement le même être qu*il était étant enfant. Et cependant, ai Ton oonsidèro ces deux manifestations du même homme à deux époques aussi distantes que Vanânce et Tàge mûr, elles ne paraissent [o» seulement différentes, mais elles sont esaentiellement ou fondamentalement différentes. Il en est de même des développements de Tesprlt humain comparé à ceruines époques et à des siècles de distance.
DE LA DOCTRINE DE LA PERFECTIBILITÉ. i05
métaphysique, et les préoccupations de notre qK)que, nous ont fait comprendre le Christianisme, combien de fois, en entendant dans les églises solitaires des Chrétiens retentir tous les signes de cette doctrine mystérieuse du Verbe, toutes ces louanges du Fils de Dieu qui sauvera le monde, combien de fois nous nous sommes arrêté à dire : Esiril bien possible que des paroles si claires n'aient plus d'oreilles pour les entendre? Est-il possible que toute cette doctrine, que, pendant tant de siècles, tous les esprits supérieurs, et, sous un certain rapport, tous les hommes, comprenaient parfiaitement, soit maintenant pour les plus grands esprits un grimoire obscur, presque inintelligible, et non seulement une énigme, mais une énigme méprisée? Est-il possible que tous ces mots sacram^itels, qui formulaient la vie pour les Athanase et les Augustin, ne soient plus aujourd'hui que sur les lèvres de quelques vieilles femmes et de quelques pauvres idiots, qui les répètent sans les comprendre? Est-il possible que les prêtres qui les enseignent encore à ce pauvre troupeau, misérable reste d'un troupeau qui fut le monde, ne comprennent plus eux-mêmes ce qu'ils enseignent? Eh quoi! voilà pourtant dans leur bouche les plus évidentes clartés de la Philosophie !
Et si du Christianisme nous jetions nos regards sur ce qu'on appelle aujourd'hui la Philosophie, si des cathédrales désertes nous^ious transportions dans les écoles également désertes des idéologues et des psychologues, c'était le même spectacle, le même aveuglement, la même ignorance. Où sont les disciples intelligents de l'antique et religieuse Philosophie? Les philosophes n'ont-ils pas perdu le sens de la Philosophie, comme les prêtres chrétiensont perdu le sens du Christianisme? Leur déisme ignorant et vague, sans démonstration et sans fondement, n'équi\aut-il pas, par son impuissance et sa stérilité, à ces formules que les Chrétiens répètent aujourd'hui sans les comprendre?
Le sens clair et évident du mystère chrétien s'est tellement altéré dans les derniers siècles, que les plus grands génies religieux de ces siècles n'en ont plus eu qu'une vague compréhension, une intelligence bien moins profonde que celle que d'autres génies du même ordre en eurent pendant le Moyen-Age. Les Chrétiens ont donc cessé de comprendre que le Christianisme n'était autre chose qu'une explication du changement en Dieu, c'est-à-dire une conception de la vie, et une sublime prophétie du perfectionnement qui s'accomplirait dans le monde par la réalisation d'un idéal de beauté et de justice dont Jésus-Christ était le type selon les uns^ la source même et la substance vivante suivant les autres (i).
(1) Le type pour les Arieas, U source vivante et éternelle pour les Galboliqne s.
Les Philosophes, de leur côté, ont oublié qu'eux-mêmes, par Py* thagore et par Platon, avaient enseigné cette doctrine au monde.
Les Chrétiens ont ainsi perdu le sens de la conception de la vie et du progrès divin du monde qui faisait le fond du Christianisme.
Quant aux philosophes, occupés de recherches de détail et de sciences particulières, ils n'ont plus même compris que la Philosophie est la science de la vie.
Il fallait que la Philosophie so résumât et se formulât doctrine du Progrès et de la Perfectibilité, pour être ramenée sur cette questimi de la vie, qui est tout son champ et tout son domaine.
Malheureusement presque tous ceux qui jusqu'à présent se sont attachés à la doctrine de la Perfectibilité n'ont vu dans le progrès qu'une accumulation de connaissances et pour ainsi dire de mobilier s'augmentant de siècle en siècle, et n'ont pas poussé plus loin leur investigation.
Lorsque, délaissant les idées vulgaires qu'on se fait du progrès, nous eûmes défini le progrès une création incessanie (I); lorsque cette idée du progrès fut pour nous une idée adéquate à celle de la vie même de l'Univers, nous fûmes sur la route qui devait nous conduire à constater la similitude dont nous parlons; et lorsque, nous interrogeant plus profondément sur la manière dont le. progrès s'etTectue, nous vtmes comment l'homme continue sur la terre l'œuvre de Dieu, nous fûmes très voisins de l'idée que le Christianisme recèle.
Nous allons nous efforcer de faire comprendre ce que nous avons compris. 11 faudra sans doute bien des travaux avant que cette similitude du Christianisme et de la doctrine du Progrès, qui, suivant nous, fait de la religion du passé la prophétie de la religion de Vofoenir, soit rendue complètement évidente. Aussi, avant de commencer l'ébauche que nous entreprenons aujourd'hui , sentons-nous le besoin de dire combien nous sommes accablés de la grandeur du sujet. L'explication que nous allons donner du principal mystère du Christianisme demanderait une immense vérification historique. Nous aurions pu nous 7 livrer, et amasser péniblement pendant plusieurs années toutes nos preuves, comme ferait un savant de l'Académie des Inscriptions, s'il n'y avait pas une voix du cœur et de la conscience qui nous crie de dire ce que nous savons. 11 est mal, comme dit l'Évangile, de cacher la lumière sous le boisseau. En tout cela, en eflet, il ne s'agit pas pour nous de curiosité ni d'érudition. Remuer la poussière des musées ou les décombres du passé, uniquement pour considérer le passé en luimême, nous intéresserait assez peu. 11 s'agit de vérité religieuse et sociale. Nous sommes profondément persuadé (et qui ne Test pas,
(1) Voyez le Deuxième Mémoire.
comme nous!) que ranarcbie des intelligences engendre nécessairement l'anarehie des sociétés. Dans Tordre politique, ce qui est difficile ou impossible aujourd'hui, l'harmonie et l'unité, deviendra facile lorsque la science aura fait disparaître toutes ces divergences sur le passé qui nous séparent aujourd'hui en Chrétiens et en Philosophes. Nous l'avons dit dans cet ouvrage même (i), « si nous voulons que le présent ne soit pas un chaos, mais un ordre de marche régulier vers l'avenir, sachons trouver et faire trouver aux générations qui nous suivront l'unité de la tradition ; car pour vivre unis en intelligence, en foi, et en activité, il faut être fils de la même tradition et venir pour ainsi dire à la lumière par le même tombeau. » Quoi qu'il en soit, et quelle que soit la faiblesse de ce que nous pourrons faire, nous sommes sûr du moins d'agir avec piété. Au Dix-Huitième Siècle, la Philosophie, et nous savons pourquoi , pouvait railler la Religion ; elle riait , non pas tant, comme on le lui a reproché, d'un rire diabolique, que d'un rire d'espérance par trop juvénile et de sérénité dédaigueuse sur ce passé qui l'obsédait et qu'elle ne comprenait pas. Aigourd'hui, au contraire , c'est pieusement que la Philosophie s'apprête à expliquer le Christianisme : ce n'est plus un fils ingrat ou justement révolté contre la tyrannie de son père; c'est un fils pieux qui consacre la mémoire de ses ancêtres, et s'efforce de les remplacer dans leurs vertus. ^