‹ Œuvres de Pierre LerouxChapitre 21 sur 55 · CHAPITRE m · texte numérisé non relu

CHAPITRE m

De la Trinité, et des explieetions qu'on en donne.

Comment a-t-on pu s'imaginer que depuis bientôt deux mille ans les hommes, en croyant à la Trinité, s'étaient occupés d'une absurde chimère? Vraiment si ce dogme, fondement de tout le Christianisme, était une absurdité, et si l'Humanité avait été dupe pendant si longtemps, il faudrait désespérer de l'Humanité.

Il y a encore aujourd'hui des gens qui ne tarissent pas de rire en pensant que l'Humanité a pu pendant deux mille ans se mystifier ellemême jusqu'au point de croire que trois ne font qu'un (2). 11 y en a

(t) Ptemier Mémoire (page 18 de ce volume).

(9) Ce n*e8l pas seulement parmi les savauts, phyaiciens, naturalistes, ou géomètres, que cette idée de Tabsurdité de la Trinité est invétérée aujourd'hui ; beaucoup de U

penseurs d'un antre ordre la parUgent Je viens de lire les railleries amères que p

M. Heine a jetées en passant sur la Trinité dans ses articles De rAllemagne depuis Luther, insérés dans les dernières livraisons de la Rewe de$ Deux Mondes. Voilà donc un poêle, un philosophe , un des liommes de notre siècle qui ont au plus haut degré le double caractère de penseur et d'artiste , qui ne Urit pss de rire en songeant que momaniié a pu croire si longtemps que trois ne font qu*un. Ses moqueries nona montrent que, sur ce point encore, ce n'est pas d'Allemagne que nous viendra la lu- \;i 1

d'autres qui prennent la Trinité pour quelque chose de curieui sans doute et d'infiniment respectable, mais dont on peut fournir indifféremment cinquante explications.

L'intelligence de cette grande vérité qui a passé pendant tant de siècles pour la clef de voûte de l'esprit humain , pour le point culminant de toute science et de toute vie spiritueUe, en un mot pour le salut et la rédemption du Genre Humain, Vintelligence de cette grande vérité, dis-je, est aujourd'hui perdue, ou du moins tellement obscurcie pour tous les esprits, que c'est comme si elle était perdue. Consultez les prêtres ou les philosophes; ni les uns ni les autres ne sont en état de fournir sur ce sujet une idée nette et précise. Les uns, renfermés dans leurs symboles , ressemblent à ces prêtres de l'Egypte au second siècle qui, au rapport de Diodore et de Strabon, avaient conservé toute la vanité de leurs prédécesseurs, quoiqu'ils ne sussent plus donner que des explications puériles de leur culte. Les autres n'ont qu'une foule d'hypothèses futiles et sans profondeur. S'ils ne soutiennent pas

mière.CarM. Heine est assurémenibienin^lruildes travaux des philosophes de son pays: peu importe d^ailleurs le cas qu*il eu fait; il ne rirait pas ainsi du mystère chrétien, si en Allemagne on en avait donné une explication vraiment philosophique. Mais Je comprends bien quel doit être le courroux de H. Heine en regardant ce que la manie du retour au Caibolicisme produit aujourd'hui dans cette Allemagne qu'il aime, mais qu'il voudrait voir de plus en plus associée au mouvement de Pespril moderne. Lui, à beaucoup d'égards si Français pour le génie» c'estr-â-dire si amoureux de la clarté et si éloigné de la superstition, si imprégné d'ailleurs de l'esprit philosophique de notre Bix-Huitième Siècle, de quel œil peut-il voir Munich, par exemple, avec ses piétisles, ses nouveaux catholiques, et ses philosophes convertis au mysticisme ! Comment n'aurait-il pas une reprise du rire fou du Dix-Huitième Siècle sur les mystères du Ghri»tianisme, en voyant cette sage école de Munich prosternée devant des somnambifles, et recevant avec foi les merveilleux récits que des femmes en extase et à stigmates racontent sur la passion de Jésus-Christ, dont elles reproduisent les souArances et les plaies, comme autrefois nos eonvulsionnaires I Oui, si nous nous en rapportons à des récits qui nous ont été faits par des catholiques sincères autant qu'éclairés, voilà où en est cette école des Baader et des Gœrres, cette école qu'on croît en France beaucoup plus raisonnable, et qu'on vante quelquefois sans hi connaître. Les mystiques de Munich apprennent aujourd'hui avec une admiration dévote, au lit des somnambules, des foits qui ne sont pas dans l'Ëvangile, et qu'ils recueillent précieusement comme devant servir un jour de supplément à ceux qui s'y trouvent! (1835). — Qu'il me soit permis, après seize ans passés, de remarquer combien j'avais raison d'attacher quelque importance aux railleries de Henri Heine sur la Trinité. Aiyourd'biii chacun peut Ure dans l'ouvrage de M. Hermann Kwerbeck sur la nouvelle Fhilotophie Allemande: « La » conscience de la génération actuelle d'outre-Rhin se base sur deux colonnes fonda* » mentales : l'une s'appelle Hegel, l'autre s'appelle Henri Heine. {Qu'est-ce que la Ae- » ligUm? Préface, page vu.) » Et, en effet, la philosophie de Hegel a alHwU à ce que nous prenions, il y a seize ans, pour des plaisanteries Voluiriennes dans les écrits humoristiques de son disciple Uefne. On trouvera, dans un des volumes suivants de celle édition, une discussion que nous tftcherons de rendre sérieuse et décisive avec les Allemands sur cette souveraine question de la Divinité. Toyez le traité l>e Dieu, ou de la Vie considérée dans les êtres particuliers et dans l'Être Universel, (t85f .}

que cette Trinité, base de tout le Christianisme, de laquelle tout sort et à laquelle tout revient dans son histoire, n'est qu'une énorme et inconcevable sottise à laquelle la raison moderne n'a pas à voir, ils vous parleront vaguement d'une Trinité Égyptienne , du nombre trais àé Pythagore, du logos de Platon , de la triade de Plotin, à quoi ils pourront encore sgouter ce que l'érudition moderne a découvert au sujet de la Trinité Indienne et Chinoise ; et quand vous les questionnerez plus obstinément sur le fond même de ce fameux mystère, ils ne vous diront autre chose sinon que la Trinité s'explique par la puissance, l'amour, et Vinielligence, ou, comme Voltaire l'a dit en vers :

La puissance, Famour, avec rintelllgence (1).

C'est presque là le dernier mot des Philosophes et des Chrétiens modernes sur la Trinité. Depuis quelques années, il est vrai, il est infiniment question de ce grand sujet. Historiens, professeurs de philosophie, réformateurs religieux , tout le monde en parle. Pour ma part, vivement sollicité de comprendre ce qu'il y avait au fond de ce mystère, j'ai été pendant bien des années dans la plus profonde obscurité; rien de ce que j'entendais dire à ce sujet ne me satisfaisait.

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