CHAPITRE IV
Mi^uiii de «nrUwités lor la Trinité raMemblées par M. de Ghateanbriand.
Deux bonunes, dans notre siècle, ont tenté de restaurer le Christianisme, qui avaient reçu pour cela, à un degré supérieur, l'un l'imagination, l'autre le sentiment et la logique. L'un a voulu chanter, l'autre a voulu prouver; tous deux souvent sublimes, tous deux bien supérieurs à leurs disciples, et finalement tou3 deux hérétiques aux yeux de l'immobile Papauté qui se meurt dans la poudre du passé, et qui ne veut pas qu'on la réveille à son dernier soupir. Rien ne les gé-
.1) Henriade, chant X :
« La puissance, Tarnoor, avec rintelligence, « Unis et divisés, composent son essence. »
11 est curieux de voir Voltaire , qui s*est tant amusé de It Trinité , si bien Instruit de Texplication qu*en donnaient les théologiens de son temps. Il a remarqué lui-même, dans la pré&ce de ia Henriade, Torthodoxie de ses vers. « L'auteur se flatte, dit*>il, de » s'être expliqué sur la Trinité avec une précision rigoureuse, qui ne peut donner au- » cune prise à la censure. » Il faut, comme nous le démontrerons tout à Theure, que cette explication des théologiens modernes soit bien insignifiante, puisque Voltaire a pu la connaître , la comprendre , ia rendre exactement dans ces deux vers , et pourtant se moquer toute sa vie de cette Trinité dont il connaissait si bien l*lnterpré« tatlon.
naît pour comprendre et pour oser dire ce qu'ils avaient compris : tous deux étaient parfaitement affranchis, par l'allure hardie de leur esprit, par la force de leur conscience, et en même temps par l'indiffiérence 'même du siècle. Quelle intelligence le Christianisme leur art^il donnée de lui-même et de son mystère?
Il est évident que le dogme de la Trinité, qui condense pour ainsi dire en lui tout le Christianisme, a beaucoup occupé M. db Chateaubriand pendant toute sa vie : non seulement il débute par là dans son Génie du Chri$tiani$me, mais dans un ouvrage de son âge mûr, dans ses Études Historiques, il est revenu, il y a quatre ans, sur ce sujet, apparemment pour dire son dernier mot. Or à quel résultat est-il arrivé? Uniquement à voir et à démontrer que la Trinité n'est pas un dogme purement Chrétien. Frappé de Tuniversalité de ce dogme, il a rassemblé pour la prouver une foule de passages tirés de tous les pays et de toutes les traditions. Plutôt que de se résoudre à ne pas retrouver partout ce dogme universel, il ira en chercher des traces jusque chez les sauvages d'Otaïti.
Quand on parcourt cette espèce de magasin de curiosités que H. de Chateaubriand a réunies sur la Trinité, on se demande ce qu'il faut en conclure, et on se rappelle Voltaire intitulant une de ses facéties : De la Triade de Platon, de la Trinité des Chrétiens, et de quelques autres bagatelles.
Si la Trinité est tout ce que dit M. de Chateaubriand, et n'est pas autre chose, la Trinité n'est en effet qu'une bagatelle curieuse, susceptible de cinquante explications aussi plausibles les unes que les autres. Comment donc concevoir que l'Humanité ait bâti sur ce sable mobile un si grand, si solide et si durable édifice que le Christianisme !
«La Trinité, dit M. de Chateaubriand, fut peut-être connue des » Égyptiens; » et il en cite pour preuve l'inscription grecque du grand obélisque du Cirque majeur à Rome, où il est question de trois dieux, le Père, le Fils, et TEsprit (1). « Les Mages, continue-t-il, avaient une » espèce de Trinité dans leur Mithra, Oromaze et Ahrimane. Platon p semble parler de ce dogme dans plusieurs endroits de ses ouvrage^... » Il avait emprunté cette doctrine de Timée de Locres, qui la tenait B lui-même de l'école italique. Harsile Ficin, dans une de ses remar- »ques sur Platon, montre, d'après Jamblique, Porphyre, Platon, et » Maxime de Tyr, que les Pythagoriciens connaissaient aussi l'excel- Dlence du ternaire... Aux Indes, la Trinité est connue... LesThibé* » tains se servent d'une espèce de chapelet, sur lequel ils prononcent
(t) Ou plutôt iiUéralement : « Le Grand Dieu, V Engendré de Dieu eX le Tout'- Brillant. »
DE LA DOCTRINE DE LA PERFECTIBILITÉ. ili
» ces paroles am, ha, hum. Lorsqu'on leur en demande Texplication, » ils répondent que om signifie intelligence, ou bras, c'est-à-dire puis- » sance; que ha est la parole ; que hum est le cœur ou l'amour; et que D ces trois mots signifient Dieu. Les missionnaires Anglais à Otaïti ont B trouvé quelques traces de la Trinité parmi les dogmes religieux des habitants de cette Ile. Nous croyons d'ailleui*s ^itrevoir, dans la na- D ture même, une sorte de preuve physique de la Trinité. Elle est Tar- » chétype de TUnivers, ou, si Ton veut, sa divine charpente. Ne seraitnl » pas possible que la forme extérieure .et matérielle participât de l'ar- » che intérieure et spirituelle qui la soutient, de même que Platon re- » présentait les choses corporelles comme l'ombre des pensées de Dieu? » Le nombre de trois semble être dans la nature le terme par excelr » lence. Le trais n'est point engendré, et engendre toutes les autres j» fractions, ce qui le faisait appeler le nombre sans mère par Pytha- » gore. On peut découvrir quelque tradition obscure de la Trinité jus- » que dans les fables du Polythéisme : les Grâces l'avaient prise pour D leur terme ; elle existait au Tartare, pour la vie et la mort de l'homme, D et pour la vengeance céleste. Enfin trois dieux frères composaient, D en se réunissant, la puissance entière de l'Univers. Les philosophes i> divisaient l'homme moral en trois parts, et les Pères de l'Église » ont cru retrouver l'image de la Trinité spirituelle dans l'âme de
j» l'homme » Et après avoir encore accumulé quelques autres
exemples, où reviennent le nombre trois, et les mots de Père, de Fils, de Verbe de Dieu, M. de Chateaubriand termine en montrant ce qu'il entrevoit de poésie dans ce nébuleux mystère : a Quant aux images, » dit-il, qui soumettent à la faiblesse de nos sens le plus grand des » mystères, nous avons peine à concevoir ce que le redoutable triangle » de feu, imprimé dans la nue, peut avoir de ridicule en poésie. Le » Père, sous la figure d'un vieillard, ancêtre msyestueux des temps, » Qu représenté comme une effusion de lumière, serait-il donc une » peinture inférieure à celles de la mythologie? N'est-ce pas une chose » merveilleuse de voir l'Esprit Saint, l'esprit sublime de Jéhovah, ji porté par l'emblème de la douceur, de Famour, et de l'innocence? j> Dieu se sent-il travaillé du besoin de semer sa parole ; l'Esprit n'est oplus cette Colombe qui couvrait les hommes de ses ailes de paix; » c'est un Verbe visible, c'est une langue de feu, qui parle tous les i> dialectes de la terre, et dont l'éloquence élève ou renverse des em- »,pires. Pour peindre le Fils divin, il nous suffira d'empnmter les pa- » rôles de celui qui le contempla dans sa gloire. Il était assis sur un » trône, dit l'Apôtre; son visage brillait comme le soleil dans sa force, » et ses pieds comme de l'airain fondu dans la fournaise; ses yeux B étaient deux flammes. Un glaive à deux tranchants sortait de sa » bouche; dans la main droite il tenait sept étoiles, dans la gauche
ilî DE LA DOCTRINE DE LA PERFECTIBILITÉ.
B un livre scellé de sept sceaux; un fleuve de lumière était devant ses p lèvres; les sept esprits de Dieu brillaient devant lui comme sept » lampes; et de son marchepied sortaiœt des voix, des foudres et des » éclairs (i). »
Certes nous n'avons pas l'intention de blesser un génie que nous respectons ; mais vraiment n*est-il pas triste que le Christianisme n'ait pu fournir à H. de Chateaubriand aucune clarté véritable sur ce qui fait son essence; et que le mystère chrétien soit en effet devenu si mystérieux, que M. de Chateaubriand n'y voie qu'une espèce d'hiéroglyphe dont le sens est perdu et auquel on peut sans façon essayer toutes les clésl Je me représente un jeune homme qui vient de lire le Génie du Christianiime : comme il doit avoir la tète embrouillée du redoutable triangle de feu, des vertus du nombre trois, du om, ha, hum des Thibétains, des trois Grâces et des trois Parques, de la division de l'homme moral en trois parts, de la preuve physique de la Trinité qui se trouve être, je ne sais comment, la divine charpente de l'Univers, des traditions des sauvages d'Otaîti, de plusieurs autres choses encore aussi explicatives, et enfin des tableaux apocalyptiques qui terminent l'explication.
Au surplus, ce vague ténébreux, que M. de Chateaubriand s'est pour ainsi dire appUqué à condenser avec art dans ce passage, est d'accord avec l'idée qu'il s'était faite de la nature du mystère dans les religions. Avoir l'imagination frappée comme dans un rêve, le sentiment tumultueusement exalté, sans une seule idée nette et précise, être plongé dans d'épaisses ténèbres d'intelligence, où seulement vient parfois pénétrer je ne sais quelle lumière fantastique, voilà, suivant lui, Fétat religieux; et le mystère, fondé sur la crédulité et la superstition, est le moyen employé par la Divinité pour nous tenir dans cet état. C'est la théorie qu'il a exposée dans le premier chapitre de son livre, et dont son livre tout entier n'est pour ainsi dire que l'application. <k Tout est » caché, ditril, tout est inconnu dans l'Univers. A partir des choses les » plus simples dans la vie, il serait aisé de prouver que nous ignorons » tout; et nous voulons pénétrer dans les ruses de la Sagesse 1 d Ainsi la Sagesse a des ruses, et la Trinité est une ruse de la Sagesse. Dieu ressemble au Sphinx, qui jetait des énigmes aux passants. U a pris la peine de faire une énigme décevante et inexplicable , pour laquelle l'Humanité s'est divisée et déchirée pendant des siècles !
Il est évident que M. de Chateaubriand n'a pas compris ce qu'étaient les mystères dans les religions. Non, ni dans le Paganisme, ni dans le Christianisme, les mystères n'ont été des énigmes jetées aux honunes pour écraser leur intelligence. Les mystères étaient au contraire une
(1) Génie du Christianisme, 1. 1, ch. 9.
- DE LA DOCTRINE DE LA PERFECTIBILITÉ, di3
initiation, qui répandait la lumière dans l'intelligence qui la recevait. Être initié aux mystères, ou recevoir une clarté supérieure sur les choses religieuses, étaient synonymes.
Une chose, pour être mystérieuse, n'est pas inintelligible. Un mystère n'est pas une incompréhensibilité.
Les physiciens affirment que les corps s'attirent suivant une certaine loi; ils appellent attraction la cause de ce phénomène : voilà un mystère; et c'est autour de ce mystère que toute l'astronomie et toute la physique se forment. Ce mystère (car rien n'est plus inconnu et plus mystérieux que la cause de l'attraction), ce mystère devient l'explication lumineuse de tous les phénomènes, et notre esprit comprend la nature précisément parce qu'il a découvert et admis un grand mystère.
Eh bien, c'est dans ce sens, et uniquement dans ce sens, que la Trinité fut un mystère pour l'antiquité chrétienne.
Si la Trinité avait été inintelligible, comment ce dogme aurait-il pu servir non seulement à fonder tous les autres, mais encore à convertir tant d'hommes sages au Christianisme? N'est-ce pas précisément parce qu'ils trouvèrent la Trinité dans le Christianisme que tant de philosophes se firent chrétiens? Quand on y réfléchit, l'histoire et les monu^ ments à la main, on voit que les mystères, loin d'avoir été dans le Christianisme des espèces de nébulosités pratiquées à dessein , des pierres d'achoppement pour l'intelligence, de simples épreuves pour la foi transformée en crédulité et en bêtise, étaient au contraire la partie lumineuse du Christianisme, la région élevée où l'on voyait clair, comme ils furent à d'autres égards le centre d'attraction de tous les éléments de ce système religieux, et la cause efficiente de tout le reste.
Nous nous attendions à rencontrer des idées plus solides dans les Études Historiques de M. de Chateaubriand ; mais nous n'y avons trouvé que la répétition de ce que nous venions de lire dans le Génie du Christianisme. M. de Chateaubriand rappelle soigneusement dans ce nouvel ouvrage tout ce qu'il avait dit dans le premier. Seulement , à toutes les traditions qu'il avait rassemblées , il ajoute les incarnations du Dieu Indien Wichnou , qu'il avait oubliées alors. Enfin , il cite avec éloge et reconnaissance une note qui lui a été conununiquée par M. Charles Lenormand sur le sens de la Triade Égyptienne (i).
Nous dirons à M. de Chateaubriand : Laissons là toutes ces inductions fondées uniquement sur le nombre trois. Allons à l'idée : il n'est pas raisonnable de s'attacher, comme des enfants, à de simples rapports de nombre, sans aucune signification. Dans la prétendue Trinité Persane de Mithra, Orbmaze et Ahriraane, que vous citez, Ahrimane est le mal, Oromaze le bien, et Mithra est apparemment ce qui les com-
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(1) Études Historiques, tom. II, pag^ 90 et suiv.
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iU DE LA DOCTRINE DE LA PERFECTIBILITÉ.
prend et les eoDcilie : la Trinité Ctirétienne est-elle l'harnaonie du bien et du mal dans une troisième essence qui comprend les deux autres? Les trois Parques, que vous citez encore, sont le passé, le présent, Tayenir : la| Trinité Chrétienne signifierait-elle le passé, le présent, Ta- Tenir? Le nombre trois est un nombre premier, ou, comme vous remarquez que disait Pythagore, un nombre sans mire : la Trinité signifiaitrelle les vertus des nombres premiers? Voici enfin M. Lenormand qui vous aimonce que dans la Triade Égyptienne les deux principes fondamentaux, Ammon-Ra et Houth, représentent, l'un l'esprit, et l'autre la matière; que Tun est le mari de l'autre, et que de leur union {NTovient Chons, la plus haute manifestation de l'esprit, la troisiœie personne de la Triade Thébaine (i) : la Trinité Chrétienne étai^elle Tesprit, la matière, et le résultat de leur mariage? Décidez-vous; prenez Tune ou l'autre de ces idées, car apparemment vous ne pouvez pas les prendre toutes à la fois, et dire que la Trinité Chrétienne est tout cela : ce serait dire en effet qu'elle est un mensonge et une absurdité ridicule. Je vois bien que vous êtes érudit , et que vous vous êtes enquis avec soin de tout ce qui tend à démontrer que la Trinité est plus antique que le Christianisme* Mais laissons une indéci^on qui touche à tout sans se fixer à rien; venons au fond : que signifie ce mystère? Platon Ta connu, dites-vous : nous le savons; mais Platon a-t-il eu tort ou raison de l'enseigner? Si les prêtres d'Egypte, si après eux Pythagore et Platon, si les Chrétiens ensuite ont eu raison de l'enseigner, et si vraiment c'est là le fondement de la religion , comment se fait*il que le monde puisse aujourd'hui se passer d'une vérité si utile et si fondamentale? et sur quelle vérité vit-il donc, le monde, et se soutient-il, qui équivale à celle-là et puisse la remplacer?
CHAPITEB V.
Syitèiiia de M. de Ltmennais.
M. DE Lamennais assurément n'entend point le Christianisme comme
M. de Chateaubriand. Mais, malgré toutes les différences qui séparent
leurs manières de sentir et de voir, il y a entre eux un point de ressem-
' blance remarquable. C'est que pour l'un comme pour l'autre le Christia-
(1) M. Cbampollion, que M. Lenormaat accompagnait alois en Egypte , se oonteoce de dire (onzième Lettre) : « Le point de départ de la Mythologie Égyptienne est une » THade formée des trois parties dlAmoH'Ba, savoir : Amon (le mAle et le père), Mcuth » (la femelle et la mère), et Khons (le fils en&nt). Cette Triade, s'étant manifestée sur 9 la terre, se résout en Osiris, Isis et Bonis, » Il n*est point question chez M. Champollion du mariage de l'Esprit et de la Matière; il n'est pas même question d'Esprit et de Matièie.
DE LA DOCTRINE DE LA PERFECTIBILITÉ. Ii5
nisme ne commence pas avec la treizième année du règne de Tibère. Tous deux ont compris ce que ne comprenaient pas en général les Pères des trois premiers siècles, qui, encore trop voisins du Paganisme, se posaient; par une réaction naturelle et nécessaire, hostiles ou dédaigneux sans miséricorde pour la philosophie et la cîTilisation païennes, ce que comprenait beaucoup mieux S. Augustin au cinquième siècle (1), ce qu'on a mieux compris encore à mesure que Véloignement est devenu plus grand , ce qu'entendirent enfin admirablement plusieurs théologiens du Moyen-Age, Abeilard par exemple, ce grand scholastique, qui fit un traité exprès pour prouver que Platon, Socrate et Pythagore avaient été divinement inspirés, ni plus ni moins que les prophètes et les autres écrivains sacrés. Évidemment en effet le Christianisme a des origines bien plus profondes que les Chrétiens ne lui en attribuent ordinairement. Plus on lit, plus on médite, plus on voit que cette révélation, comme on la nomme, était vraiment bien connue avant d'être révélée, déjà vieille avant l'époque où on la fait naître, et pour ainsi dire préexistante à elle-même. De là ce nouveau Catholicisme des écrivains chrétiens de notre âge, qui font remonter le Christianisme à des sources lointaines, où les Chrétiens Jusqu'ici auraient craint de s'abreuver. Ce n'est plus uniquement dans l'antiquité Juive qu'ils cherchent leurs origines : l'Orient tout entier, la philosophie Grecque, l'antiquité la plus profonde, rentrent dans le domaine de leur Christianisme; ils ont reculé au loin dans le temps et dans l'espace leurs bornes d'Hercule. Ce ne sont plus seulement les patriarches et les saints de l'Ancien-Testament qu'ils admettent au bénéfice de la Nouvelle- Alliance; ils ouvrent volontiers aux Païens les portes de leur paradis; et Teur démonstration la plus forte de la vérité du Christianisme consiste précisément à montrer que le Christianisme n'est pas si original qu'on se l'imagine, et qu'il fut connu de tout temps. On vient de voir la peine que M. de Chateaubriand s'est donnée pour prouver, conformément à cette manière de penser, que le dogme de la Trinité est un dogme universel et antérieur au Christianisme. Mais ce qui chez M. de Chateaubriand n'était qu'à l'état d'un pressentiment confus, est devenu une doctrine pour M. de Lamennais. L'universalité, l'antériorité pour ainsi dire du Christianisme, sa pré-
(1) Il ii^est pas rare de trouver dans S. Augustin des passages tels que celui-ci : « Le » Christ est le Fils de Dieu, coélernel au Père, Timmuable Sagesse, par le moyen de » laquelle toute la Nature a été créée, et dont la participation rend heureuse toute ftme » raisonnable. C'est pour cela que, dès le commencement du Genre Humain, tous ceux » qui out cru en lui, de quelque manière qu'ils Vaient compris, et qui ont agi avec » piété et justice selon ses préceptes, en quelque temps et en quelque lieu qu'ils aient B Yécu, ont été indubitablement sauvés par lui. » {EpUt. en, sectio S.) C'est tout le Christianisme antérieur au Christianisme de M. de Lamennais.
existence, voilà la base et la racine de son système. M. de Lamennais, c'est la logique qui cherche à édifier là où il avait suffi pour Timagination de M. de Chateaubriand de poser un instant son vol.
S'il était permis de plaisanter en pareille matière, nous dirions à M. de Lamennais que nous lui concédons volontiers son Christianisme aniérieur au Christianisme, où il accapare, au profit du Christianisme, et Platon, et Socrate, et Pythagore, et jusqu'à Confucius, sll veut à son tour tous accorder un Christianisme postérieur au Christianisme, où le Protestantisme et la Philosophie prendront place. Puisque les Néo-Catholiques amnistient Platon, Socrate et Pythagore, pourquoi n'étendraient-ils pas l'amnistie à Wiclef , à Jean Hus, à Luther, à Hélanchthon, à Bayle, à Diderot, à Jean-Jacques, et même à ce Voltaire qui, pour avoir été ennemi de Jésus-Christ, n'en fut pas moins un grand apôtre de liberté et de fraternité universelles, ou plutôt encore à tout le monde moderne pris en masse, à la société actuelle tout entière, qui a besoin, elle aussi, d'amnistie, puisqu'elle a suivi dans leur incrédulité les Protestants et les Philosophes?
M. de Lamennais ne peut se refuser à universaliser ainsi complètement son Christianisme, déjà si universel, si compréhensif, et si tolérant pour l'antiquité, qu'en alléguaut qu'il y a une doctrine Catholique, une certaine croyance essentielle, que les hommes que nous venons de nommer n'ont pas connue, tandis qu'il a été donné à quelques hommes de la connaître, même antérieurement à la venue de Jésus-Christ sur la terre ; que par conséquent les représentants du' Protestantisme et de la Philosophie moderne sont ou des hérétiques ou des hommes simplement irréligieux, tandis que Platon, Pythagore, et même Confucius, peuvent très bien être comptés parmi les saints du Christianisme. Le tout est de savoir qui, dans la série des temps, avant ou depuis Jésus-Christ , pendant les siècles de ferveur du Christianisme ou depuis sa décadence, a véritablement compris la vraie doctrine Catholique.
Quelle est donc cette vraie doctrine Catholique? quelle est cette croyance essentielle qui fait qu'un homme a pu être Chrétien , en vivant mille ans avant Jésus-Christ?
Cette croyance qui sert de pierre de touche pour distinguer le Christianisme de tout ce qui n'est pas lui , c'est l'intelligence du Mystère Chrétien, c'est-à-dire la foi au Dieu en trois personnes , la foi à la Trinité. Quiconque a compris la Trinité est Chrétien. Quiconque a entrevu, au milieu des ténèbres qui entourent ce mystère, le Dieu en trois personnes, est Catholique, eût-il vécu mandarin en Chine, ou brame sur les bords du Gange, ou philosophe dans les écoles |de la Grèce.
Voilà une immense différence avec M. de Chateaubriand; car, tandis
que, suivant celui-ci , ce mystère est tout simplement un secret inintelligible, pour M. de Lamennais c'est la lumière même.
M. de Lamennais entend le mystère dans les religions comme nous croyons qu'il faut l'entendre. Aussi quelle différence entre lui et H. de Chateaubriand dans la manière d'en parler ! Tandis que M. de Chateaubriand parle de la Trinité en érudit et en amateur, M. de Lamennais en parle en prêtre,
H. de Chateaubriand n'aurait jamais osé commencer un livre comme M. de Lamennais commence ses Paroles â^un Croyant, par ces mots : a Au nom du Père, et du Fils, et du Saint-Esprit. » Il n'aurait jamais conçu un ouvrage où l'idée de la Trinite se trouverait, non pas seulement au commencement et à la fin, en épisode et pour servir de bordure, mais entremêlée dans le tissu même du livre, et indissolublement unie au fond comme à la forme.
Évidemment pour M. de Lamennais la Trinite est tout le Christianisme, ou au moins l'essence du Christianisme. Et, cela étant, son argument sur l'antiquité historique du Christianisme est très clair et très solide : car le Christianisme Catholique se trouvant défini par ce mystère, s'il y a eu des hommes qui aient eu l'entente ou le pressentiment de ce mystere, long-temps même avant l'ère Chrétienne, indubitablement ces hommes ont été Chrétiens-Catholiques. Et réciproquement tous ceux qui depuis l'ère Chrétienne ne se sont pas attachés avec foi à ce mystère, ne l'ont pas compris, ou l'ont combattu, sont hérétiques.
Le monde s'étonne en voyant M. de Lamennais, ce prêtre parti de l'obéissance absolue au Saint-Siège, arriver aujourd'hui à l'indépendance absolue de toute autorite spirituelle. Le monde s'étonne en voyant l'adversaire fougueux de la Philosophie, celui qui débuta par de si éloquentes déclamations contre la raison des derniers siècles, aujourd'hui tellement pénétré de tout ce que les philosophes ont proclamé, qu'on est embarrassé de dire ce qui le sépare de ceux qu'il a si aveuglément combattus. Nous nous expliquons cependant ces étranges contradictions. A mesure que M. de Lamennais a avancé en âge, il a dû se demander de plus en plus en quoi consistait réellement le Christianisme. Prosterné au pied de la croix, ou livré à la méditation solitaire, ou s'épanchant librement avec ses disciples, il a dû creuser son cœur et tourmenter sa tete pour arriver à la lumière. Sa polémique contre les philosophes, sa recherche logique d'un principe de certitude, ne pouvaient satisfaire son ardente pensée. Homme religieux, il cherchait la vie dans le Christianisme; et quand il eut trouvé ce qu'il cherchait, c'est-à-dire quand il eut conçu à sa manière le Mystere Chrétien, est-il étonnant que cette conception, étant pour lui la vie même, ait décidé et entraîné tout le reste de sa croyance! L'explica-
ii8 DE LA DOCTRINE DE LA PERFECTIBILITÉ.
tion qu'il s'est faite de la Trinité est donc deyenue son unique boussole. De là sa théorie historique du Christianisme, où il a tout ramené à la Trinité comme au seul point solide et immuable; de là aussi toute sa conduite religieuse, et cette position singulière d'un homme qui se dit Catholique, et que le Catholicisme rejette ; qui se dit Catholique quand il a lui-même, et ayec plus de force que personne, soutenu l'autorité visible de cette Église qui le condamne. Devant cette lumière intérieure que H. de Lamennais aperçut dans le mystère du Christianisai^e, tout le reste a dû disparaître. Rome et la Papauté sont peu de chose pour qui, ramenant tout à un seul point, considère toutes les évolutions religieuses comme de purs phénomènes. C'est pour ainsi dire autour du Mystère Chi'étien que H. de Lamennais a donné rendezvous aux Catholiques de tous les siècles : pourquoi ne s'appliqueraitil pas à lui-même ce critérium qu'il applique dans le passé, et qui lui sert à distinguer le Christianisme dans tous les âges? Qu'importe que Rome le censure et que le clei*gé l'abandonne 1 Tant qu'il conserve dms son cœur le sens religieux du Mystère Chrétien, il est Catholique. Et d'un autre côté, ira-t-il faire amende honorable à la Philosophie; se rapprochera-tril du Protestantisme? Non; les Protestants et les Philosophes n'en sont pas moins toujours pour lui des hérétiques, puisqu'ils n'ont pas compris le Mystère Chrétien. M. de Lamennais reste donc seul : isolé entre deux mondes qui l'acceptent et le repoussent tour à tour ; revêtu de deux caractères également tranchés, et en apparence toutrà-fait inconciliables; profondément Catliolîque par sa croyance à la Trinité, profondément Philosophe par l'indépendance que lui donne son principe même, que dans la croyance à la Trinité est toute l'essence du Christianisme. C'est là, nous en sommes sûr, l'explipation qu'il donnera un jour lui-même de ces révolutions de son esprit dont s'étonne le monde.
GHAPITRB VI.
ExplieaUoD doimée de la Trinité par K. de Ijmcimat».
La Trinité a donc pour M. de Lamennais celte souveraine importance, que sans elle tout son système historique sur le Christianisme s'écroule, que par conséquent sa certitude du Christianisme, fondée sur une tradition ininterrompue, s'écroule également. Hais ce n*est pas tout ; son Cbri^anisme même, son Christianisme théorique, sa foi au Christianisme, ssl religion en un mot, est fondée sur ce dogme, et sur ce dogme considéré non pas comme un dogme obscur, inintelligible, simplement antique et respectable, mais considéré au contraire comme la plus grande des lumières, la plus élevée des vérités qu'il
DE LA DOCTRINE DE LA PERFECTIBILITÉ. il9
soit donné à Tesprit de Thomme d*aoqnériry le plus grand éclaircissement qu'il puisse avoir sur la terre.
On Yoit) je le répète, de quelle importance est Texplioation de la Trinité dans la manière de coneevoirie Christianisme propre à^lL det Lamennais. La foi à ce mystère, et non pas la foi aveogle et ign^rante^. mais l'intelligence de ce mystère, est en même temps pour lui .la ligne de démarcation entre les Chrétiens de tous les temps et le reste des hommes, et la preuve personnelle et rassutante qu'il a de son propre Christianisme. On ne concevrait donc guère qu'il n'eût pas • tenté Texplication publique de ce mystère : car, encore uAC' feiS) m religion est là tout entière ; toute la fortune de^son système est. là; là est le nœud logique de toutes ses contradictions apparentes ; là> est toute sa vie.
Il l'a tentée en eflét* Nous savons qu'il s'est efforcé, dans» un * litre de philosophie, de donner de la Trinité cette interprétation si fonèa^ mentale pour sa doctrine. Cet ouvrage est encore inédit (1), maie r«H plication qu'il renferme est déjà connoe. Car en même tempe que Yaxh* teur écrivait ce que ses amis appellent la Philos&phi$ dw Ckriéiim^ frisméy il écrivait les Parohê d'un Crtn/mni. L'idée qu'il venait d'-éla*^ borer dans l'un de ces ouvrages, sous un aspect panement doctrinal, ^ passait à l'instant même dans l'autre, so«s une forme plus vivante. Il sufDt donc d'ouvrir le livre des Parokê d^un Cpoyêni pour avoir la croyance de M. de Lamennais sur ce mystère. J'ouvre le livre presque au hasard ; voici le chapitre XI (2) :
a Et j'avais vu les maux qui arrivent sur la terre, le faible opprimé, le juste mendiant son pain, le méchant élevé aux honneurs et re- , B gorgeant de richesses, l'innocent condamné par dee juges iniques, D et ses enfants errants sous le soleil.
» Et mon âme était triste , et l'espérance en sortait de toutes parte comme d'un vase brisé.
d Et Dieu m'envoya un profond sommeil.
» Et dans mon sommeil je vis comme une forme lumineuse, de* bout près de moi, un Esprit dont le regard doux et perçant péné- » trait jusqu'au fond de mes pensées les plus secrètes.
» Et je tressaill», non de crainte ni de joie, mais comme d'un sen- » timent qui serait un mélange inexprimable de l'une et de Tautre. ,^
» Et l'Esprit me dit : Pourquoi es-tu triste?
» Et je répondis en pleurant : Oh I voyez les maux qui sont sur la » terre!
(1) Il s*agit de V Esquisse d'une Philosophie^ qui ne parut qae cioq ans pla»ttfftf, ^ en 1840. (1S51.) (1) Page 41 de la Mmrlèaie léditlon, i»4t. , ^
iîO DE LA DOCTRINE DE LA PERFECTIBILITÉ.
» Et la forme céleste se prit à sourire d'uD sourire ineflàble, et » cette parole vint à mon oreille :
» Ton œil ne Yoit rieo qu'à travers ce milieu trompeur que les créa- » tures nomment le temps. Le temps n'est que pour toi : il n'y a point » de temps pour Dieu.
» Et je me taisais, car je ne comprenais pas.
» Tout à coup l'Esprit : Regarde ! dit-il.
» Et, sans qu'il y eût désormais pour moi ni avant, ni après, en un » même instant je vis à la fois ce que, dans leur langue infirme et dé- » faillante, les hommes appellent passé, présent, aYenir.
» Et tout cela n'était qu'un, et cependant, pour dire ce que je vis, » il faut que je redescende au sein du temps; il faut que je parle la » langue infirme et défaillante des hommes.
» Et toute la race humaine me paraissait comme un seul homme.
» Et cet homme avait fait beaucoup de mal, peu de bien, avait senti » beaucoup de douleurs, peu de joies.
» Et il était là, gisant dans sa misère, sur une terre tantôt glacée, » tantôt brûlante, maigre, affitmé, souffrant, affaissé d'une langueur » entremêlée de convulsions, accablé de chaînes forgées dans la de-
> meure des démons.
» Sa main droite en avait chargé sa main gauche, et la gauche en » avait chargé la droite ; et, au milieu de ses rêves mauvais, il s'était » tellement roulé dans ses fers, que tout son corps en était tout cou- » vert et serré.
» Car, dès qu'ils le touchaient seulement, ils se collaient à sa peau » comme du plomb bouillant, ils entraient dans la chair et n'en sor- » talent plus.
» Et c'était là Thomme, et je le reconnus.
» Et voilà, un rayon de lumiire partait de l'Orient, et un rayon » et amour du Midi, et un rayon de force du Septentrion,
9 Et ces iroiê rayons s'unirent sur le cœur de cet homme.
» Et quand partit le rayon de lumière, une voix dit : Fils de Dieu,
> frère du Christ, sache ce que tu dois savoir.
p Et quand partit le rayon d'amour, une voix dit : Fils de Dieu,
> frère du Christ, aime qui tu dois aimer.
p Et quand partit le rayon de force, une voix dit : Fils de Dieu, frère t du Christ, fais ce qui doit être fait.
» Et quand les trois rayons se furent unis, les trois voix s'unirent m aussi, et il s'en forma une seule voix qui dit :
» Fils de Dieu, firère du Christ, sers Dieu» et ne sers que lut 3 seul.
Et alors ce qui jusque-là ne m'avait semblé qu'un homme, m'ap- 3 parut comme une multitude de peuples et de nations.
» Et mon premier regard ne m'avait pas trompé, et le second ne me » trompait pas non plus.
» Et ces peuples et ces nations, se réveillant sur leur lit d'angoisse, » commencèrent à se dire :
» D'où viennent nos souffrances et notre langueur, et la faim et la » soif qui nous tourmentent, et les chaînes qui nous courbent vers la » terre et entrent dans notre chair?
B Et leur itUelligence s'ouvrit, et ils comprirent que les Qls de Dieu, » les frères du Christ, n'avaient pas été condamnés par leur père à p l'esclavage, et que cet esclavage était la source de tous leurs maux.
» Chacun donc essaya de rompre ses fers, mais nul n'y parvint.
» Et ils se regardèrent les uns les autres avec une grande pitié, et, » Vamour agissant en eux, ils se dirent : Nous avons iou^ la même D pensée, pourqucH n'aurions-nous pas tous le même cœur? Ne » sommes-nous pas tous les fils du même Dieu, les frères du même » Christ? Sauvons-nous, ou mourons ensemble.
9 Et ayant dit cela, ils sentirent en eux une farce divine, et j'entendis » leurs chaînes craquer, et ils combattirent six jours contre ceux qui » les avaient enchaînés , et le sixième jour ils furent vainqueurs, et le » septième fut un jour de repos.
» Et la terre, qui était sèche, reverdit, et tous purent manger de ses » fruits, et aller et venir sans que personne leur dit : Où allez-vous ? » on ne passe point ici.
» Et les petits enfants cueillaient des fleurs, et les apportaient à leur > mère, qui doucement leur souriait.
» Et il n'y avait ni pauvres ni riches, mais tous avaient en abondance » les choses nécessaires à leurs besoins, parce que tous s'aimaient et » s'aidaient en frères.
» Et une voix , comme la voix d'un ange, retentit dans les cieux : 9 Gloire à Dieu qui a donné l'uitblugiiici, l'amour, la force, à ses 9 enfants ! Gloire au Christ, qui a rendu à ses frères la liberté ! »
Je laisse de côté toute la poésie de ce passage, qui m'émeut et va i mon cœur, ce sentiment sympathique pour l'Humanité souffrante, ces idées absolues de justice et d'égalité, ce démocratisme ardent qui fait de Jésus-Christ le frère des hommes, Thomme typique qui rend à ses frères la liberté , et ce paradis lointain, je pourrais dire ce paradis sur la terre , qui me rappelle l'Anabaptisme et le Saint-Simonisme. Je ne considère, pour le siyet qui m'occupe, qui l'idée purement religieuse.
Ainsi donc, il n'est pas possible d'en douter, voilà la Trinité de M. de
i» DE LA DOCTRINE DE LA PERFECTIBILITÉ.
Lamennais. La Trinité, c'est F intelligence, Femmur, et fa fin^ee; ce qui ressemble assez, au premier aspect, à
La puissance, Tamour, avec Tintelligence.
Ces trois rayons dont parle H. de Lamennais , ces trois rayons qui s'unissent en un seul rayon, ces trois Toix qui s'unissent en une seule voix , et cette voix qui proclame Dieu , indiquent que Tessence divine est amour, intelligence et force ; c'est ce que Fange répète d'ailleurs textuellement à la fin de la vision. Dans le cours de la vision, nous voyons d'alx>rd Thomme gisant dans la misère et l'esclavage ; mais un rajfon f intelligence , parti du sein de Dieu, le pénètre; puis, un ragonfa' mowy également parti du sein de Dieu , l'enflamme ; et alors il sent se produire en lui une farce divine , qui est pour ainsi dire la conséquence de la combinaison des deux premiers rayons, et qui se dévdoppe au moment même où le troisième rayon, le rayon de farce, émané de Dieu comme les deux autres, vient le frapper; et alors l'homme est sauvé. Ainsi, dans la conception tbéologique de M. de Lamennais, telle du moins que ce passage nous la révèle, les trois personnes di* vines , dans l'ordre de leur génération , ou , pour employer le terme technique, dans l'ordre de leurs bypostases (1) seraient I* TintelKgence ; ^* l'amour, d'où procéderait 3"* la force. L'intelligence serait le Père, l'amour serait le Fils, la force serait le Saint-Esprit, ou, comme dit M. de Lamennais, ce qui fait agir (2).
n est évident que ce passage n'a pas de sens, ou qu'il a ce sens. Ou bien cette intervention poétique de la Trinité est là une figure de style sans autre valeur ; ou bien c'est le sceau religieux de la pensée de H. de Lamennais, c'est la preuve théologique de l'ave* nir qu'il entrevoit pour l'Humanité, et qu'il fait dériver directement de la nature même de Dieu. Cette dernière supposition est seule ad« missible. Cela étant donc, si les rayons se succèdent dans un certain
(1) La foi Catholique est qu'il y a en Dieu uae Mole nature, nne seule essence, et trois hypostases, ou trois personnes. Ce terme, emprunté à la philosophie, fut une grande cause de disputes parmi les Grecs, et ensuite entre les Grecs et les Latins. Comme*il signifie proprement êubstanee, les uns rentendaient dans le sens d'essence, et ne voulaient reconnaître qu*uoe hypostase, même en distinguant trois personnes; c'est ainsi que Tentendent quelques-uns des Pères. Grecs même Catholiques ; les autres définirent la nature divine lUot, oO^/a, rptïç ûirdorao'cic, une seule substance, trois hffpostases, c'est-à-dire trois êtrea subsistants, afin de se disttnguer profondément da Sabelflanîsme, qui ne voyait dans les trois personnes divines que trois noms diflérenis ou trois manières d'envisager la nature divine, rpU Kféawta^ en latin très persanes, mais à la lettre trois faces ou visages de la même chose.
(i) « fit quand partit le rayon de force, une voix dit : Fils de Dieu, Frère du Christ, a fais ce qui doit être fait, a
DE LA DOCTRINE DE LA PERFECTIBILITÉ. iS3
ordre, si le rayon dlatelligence brille le premier» le rayon d'amour le secotidy le rayon de force le troisième, c'est que dans Vétre, infini ou fini, en Dieu ou en Thomme, la même succession, ou, pour mieux dire (car il ne s'agit ni d'avant ni d'après), la même génération existe. M. de Lamennais a voulu montrer ontologiquement comment la vie se manifeste. II a voulu» pour ainsi dire, décomposer la vie et la recomposer. Le prisme dans nos mains décompose la lumière, et nous en montre les rayons : la Trinité est le prisme qui décompose la vie, et nous en montre également les rayons. Encore une fois c'est bien comprendre la nature du Mystère Chrétien que de comprendre ainsi la nature de la Trinité. Reste à savoir si l'explication ^e M. de Lamennais est solide. Mais constatons d'abord le sens de ce premier passage ; constatons cette première hypothèse où la Trinité se trouve interprétée par l'intelligence, l'amour, et la force, dans cet ordre de génération. Voici en effet un autre passage où une hypothèse bien différente vient remplacer la première. C'est dans le dernier chapitre de l'ouvrage, là où l'esprit du poète, après avoir parcouru la terre, remonte vers la vérité absolue, vers Dieu, vers le ciel de l'intelligencei vers ce qu'il appelle la patrie :
a Et la patrie me fut montrée.
9 Je fus ravi au-dessus de la région des ombres, et je voyais le temps les emporter d'une vitesse indicible à travers le vide, comme on voit » le soufQo du Midi emporter les vapeurs légères qui glissent dans le lointain sur la plaine. •
n Et je montais, et je montais encore ; et les réalités, invisibles à » l'œil de chair, m'apparurent, et j'entendis des sons qui n'ont point » d'écho dans ce monde de fantômes.
j> Et ce que j'entendais, ce que je voyais était si vivant, mon âme le saisissait avec une telle puissance, qu'il me semblait qu'auparavant » tout ce que j'avais cru voir et entendre n'était qu'un songe vague de la nuit.
» Que dirai-je donc aux enfants de la nuit, et que peuvent-ils com- » prendre ? Et des hauteurs du jour éternel, ne suis-je pas aussi re- » tombé avec eux au sein de la nuit, dans la région du temps et des 9 ombres?
» Je voyais comme un océan immobile, immense, infini ; et dans • cet océan, trois océans : un océan de force, un océan de lumière, un » océan de vie ; et ces trois océans se pénétrant l'un l'autre sans se confondre, ne formaient qu'un même océan, qu'une même unité indi* » visible, absolue, éternelle.
B Et cette unité était Celui qui est; et, au fond de son étre^ un nœud » ineffable liait entre elles trois personnes, qui me furent nommées, et
» leurs noms étaient le Père, le Fils, FEsprit; et il y avait là une ^énés ration mystérieuse, un soufjfle mystérieux, vivant, fécond ; et le Père, » le Fils, l'Esprit, étaient Celui qui est.
B Et le Père m'apparaissait comme une puissance qui, au dedans de » l'Être infini, un avec elle, n'a qu'un seul acte permanent, complet, illimité, qui est l'Être infini lui-même.
x> Et le Fils m'apparaissait comme une parole permanente, complète, D illimitée, qui dit ce qu'opère la puissance du Père, ce qu'il est, ce » qu'est l'Être infini.
» Et l'Esprit m'apparaissait comme Yamour, l'effusion, l'aspiration mutuelle du Père et du Fils, les animant d'une vie commune, animant » d'une vie permanente, complète, illimitée, l'Être infini.
» Et ces trois étaient un, et ces trois étaient Dieu, et ils s'embrassaient » et s'unissaient dans l'impénétrable sanctuaire de la substance une; et 1^ cette union, cet embrassement, étaient, au sein de l'immensité, l'éternelle joie, la volupté éternelle de Celui qui est.
B Et dans les profondeurs de cet infini océan titre, nageait et flottait » et se dilatait la création, telle qu'une île qui incessamment dilaterait » ses rivages au milieu d'une mer sans limites.
» Elle s'épanouissait comme une fleur qui jette ses racines dans les » eaux, et qui étend ses longs filets et ses corolles à la surface.
» Et je voyais les êtres s'enchaîner aux êtres, et se produire et se dé- D velopper dans leurs variétés innombrables, s'abreuvant, se nourris- » sant d'une sève qui jamais ne s'épuise, de la forccy de la lumière et » de la vie de Celui qui est.
» Et tout ce qui m'avait été caché jusqu'alors se dévoilait à mes re- » gards, que n'arrêtait plus la matérielle enveloppe des essences.
» Dégagé des entraves terrestres, je m'en allais de monde en monde, » comme ici-bas l'esprit va d'une pensée à une pensée ; et après m'être » plongé, perdu dans ces merveilles de la puissance, de la sagesse, et » de l'amour, je me plongeais, je me perdais dans la source même de D l'amour, de la sagesse et de la puissance.
» Et je sentais ce que c'est que la patrie ; et je m'enivrais de lumière ; » et mon âme, emportée par des flots d'harmonie, s'endormait sur les » ondes célestes, dans une extase inénarrable.
» Et puis je voyais le Christ à la droite de son père, rayonnant d'une 9 gloire immortelle.
» Et je le voyais aussi comme un agneau mystique immolé sur un B autel y des myriades d'anges et les hommes rachetés de son sang l'en- » vironnaient, et, chantant ses louanges, ils lui rendaient grâce dans le » langage des cieux.
Et une goutte du sang de l'Agneau tombait sur la nature languissanté et malade, et je la vis se transfigurer ; et toutes les créatures
qu'elle renferme palpitèrent d'une vie nouvelle, et toutes élevèrent la voix, et cette voii disait :
» Saint, Saint, Saint est Celui qui a détruit le mal et vaincu la mort.
h Et le Fils se pencha sur le sein du Père, et FEsprit les couvrit de » son ombre, et il y eut entre eux un mystère divin ; et les cieux en six> lence tressaillirent. x>
Laissons, comme nous avons fait pour le premier passage, laissons la poésie de côté. Laissons aussi toute cette espèce de franc-maçonnerie chrétienne qui obscurcit de sa forme fantastique le fond des idées ^ laissons TAgneau mystique et le Fils qui se penche sur le sein du Père, et l'Esprit qui les couvre de son ombre : s'il se passe alors entre eux un mystère divin, c'est apparemment pour nous faire approcher de ce mystère que H. de Lamennais nous raconte ce qu'il a vu lorsqu'il fut ravi au-dessus des ombres, et transporté comme S. Paul ou Swédemborg dans les hauteurs du jour éternel.
Ici donc la Trinité est un océan composé de trois océans : un océan de force, un océan de lumière, un océan de vie.
Les trois personnes de cette unité, le Père, le Fils, et l'Esprit, sont donc, dans Tordre de leur génération, la force, la lumière, et la vie.
Et en effet, M. de Lamennais définit le Père une Puissance ;
n définit le Fils une Parole qui dit ce qu'opère la puissance du Père. Quelques versets plus loin, il appelle ce même Fils Sagesse. Ces trois termes lumière, parole, sagesse, indiquent assez que le Fils est I'InteL-
LIGENCE.
Quant à l'Esprit, il le définit positivement I'Amour.
La formule de M. de Lamennais dans ce passage est donc bien certainement, et sans qu'il y ait lieu à aucune espèce de doute : Première personne. Puissance, ou force ; Deuxième personne, Intelligence, ou lumière, ou parole, ou sagesse ; Troisième personne. Amour ou vie. Le Père est la puissance, le Fils est l'intelligence, le Saint-Esprit est l'amour.
Mais quelle étrange contradiction ! Dans le premier passage que nous avons cité, l'intelligence était le Père, l'amour était le Fils, la force était le Saint-Esprit. Alors c'était l'intelligence et l'amour qui donnaient naissance à la force, c'est-à-dire à l'activité, à la puissance. Le mystère de Yêtre était que l'intelligence sans l'amour restait inefficace, stérile, impuissante 3 mais que l'une produisait l'autre, et qu'à l'instant même la vie se manifestait sous une troisième forme, la fot*ce ou la puissance.
Ici tout est changé : la première personne n'est plus l'intelligencei c'est la puissance; ce qui tout à l'heure était le résultat, la conséquence, ce qui procédait de deui personnes antérieures, est devenu la première
manifestation de l'être infini. Et de ntéme pour le reste : ce Fils, cette seconde personne, qui tout à Theure était Tamour, n'est plus maintenant qu'une parole qui dit ce qu'opère la puissance du père. Comment cette parole, c'est-à-dire l'intelligence, résulte-t-elle de la puissance? c'est ce que M. de Lamennais n'essaye pas d'expliquer; a II y avait là, » dit-il, une génération mystérieuse. » Enfin la troisième personne, si bien définie tout à l'heure, si caractérisée, cette force, comme H. de Lamennais la nommait alors, cette force qui fait agir quand Finlelligence a éclairé, quand l'amour a soufQé, n'est plus maintenant au contraire qu'un souffh mystérieux, wvani, fécond.
Et M. de Lamennais ajoute ici, après avoir défini les trois personnes : ff Et le Père, le Fils, l'Esprit étaient Celui qui est. d Oui, peut-on lui répondre, mais tout à l'heure le Père était pour vous-même un autre Père, le Fils un autre Fils, et l'Esprit un autre Esprit; e sempre bene.
CHAPITEI VII.
Discussion de cette expUcttlon.
Me voilà, je l'avoue, bien embarrassé pour discuter l'opinion de M. de Lamennais : car comment poursuivre à la fois deux hypothèses différentes et contradictoires? La difiTicuIté devient bien plu;^ grande . encore, quand on songe que ces deux hypothèses ont été, comme je le démontrerai plus loin, émises toutes deux séparément et indépendamment Tune de l'autre avant M» de Lamennais; qu'elles ont chacune leurs partisans; que ce sont, en un mot, deux systèmes très divers, que, par une malheureuse association d'idées, M. de Lamennais se trouve avoir accouplés et réunis dans son ouvrage.
Supposerai-je donc que M. de Lamennais ait dit seulement, en termes généraux^ qu'il y a en Dieu puissance , intelligencCi et amour, ou, par une sorte de synonymie, intelligence, amour, et force, mais qu'il n'ait rien précisé sur l'ordre dans lequel ces termes doivent être rangés, c'est-à-dire sur la nature des personnes divines? Mais ce serait établir que M. de Lamennais n'a rien dit : car qu'est-ce qu'une explication de la Trinité qui laisse dans un vague absolu la détermination de^ personnes de la Trinité? Si l'on peut à volonté transposer les termes, et faire du Père le Fils ou le Saint-Esprit, quelle lumière véritable peut-il résulter d'une pareille connaissance, et comment l'Humanité a-t-elle pu sérieusement s'en occuper?
Il nous faut donc de toute nécessité supposer à M. de Lamennais une des deux hypothèses qui se rencontrent dans son ouvrage. Raisonnons d'abord dans la supposition que ce soit la dernière qu'il adopte.
La Trinité se trouve donc être pour lui, comme pour Bossuet (1), i"* la puissance, 2<» rintelligence, et 3« Tamour.
Sérieusement, est*il possible que ce fameux mystère ne renferme pas autre chose? Qu'il y ait en Dieu puissance, intelligence, amour, qui en doute? Biais une telle révélation entraînait-elle à sa suite, pour l'Humanité, tant de calamités et de disputes? Quoi! est-ce pour cela que ,les Ariens se sont séparés des Catholiques, TÉglise Grecque de l'Église Romaine ? Quoi ! tant de conciles , de schismes, de controverses ; tant de diplomatie, tant de guerres, tant de massacres, tant de sang répandu sur la terre, tant d'anathèmes prononcés en itivoquant le ciel !
Mais vraiment de quelle importance est une pareille vérité? A quoi est-elle bonne, à quoi fut-elle jamais bonne ? Vous venez de là révéler de nouveau à notre siècle : hé bien, l'Humanité va-t-elle être changée par elle, en est-elle plus avancée , va-t-eile se servir de nouveau de celte vérité importante, qu'elle avait oubliée ou méconnue? Nos lois, nos mdsurs, nos arts, en recevront-ils quelque modification? Vous feriez crier dans toutes nos rues et sur toutes nos places par un crieur public qu'il y a en Dieu Puissance, Amour, et Intelligence, que personne n'en serait ému. Nous osons le dirci la Trinité ainsi expliquée n'a pas plus d'importance qu'un acrostiche.
Est-il possible de concevoir comment le Christianisme s'est fondé là-dessus? Il y a en Dieu Puissance, Amour, et Intelligence : quelle révélation suit de là? quelle conclusion nécessaire l'esprit humain a^ t-il pu en tirer?
Dieu étant éternel et infini, il y a toujours eu en Dieu Puissance, Intelligence, Amour. Je ne vois pas sortir de là la doctrine du salut qui est le Christianisme.
Si la Puissance, rintelligence, et l'Amour, sont les trois personnes de la Trinité, Dieu, l'ancien Dieu des Juifs, Jéhovah, le Seigneur, le Maître, le Créateur enfin, se trouve être la Puissance, Jésus est l'Intelligence, et le Saint-Esprit est l'Amour.
Mais pourquoi le Saint-Esprit ne serait-il pas l'Esprit, l'Intelligence?
Pourquoi Jésus, qui fut toute charité et tout amour, ne serait-il pas l'Amour? N'a-t-il pas abaissé l'orgueil de l'intelligence? N'a-t-il pas dit : a Bienheureux les pauvres d'esprit? » N'a-t-il pas préconisé la charité, la philanthropie ?
Supposez un catéchumène élevé d'initiation en initiation, et admis à recevoir la connaissauce des mystères dans une de ces cérémonies sécrètes en usage chez les premiers Chrétiens, et dont parlent les Pères, Tertullien entre autres, qui les compare aux mystères de Samothrace et d'Eleusis (S). Après l'avoir bien préparé, on finissait donc par lui
(1) Voyez le passage de Bossuet que nous citons plus loin. (9) Apoioget,p chap. yii.
annoncer qu'il y avait en Dieu Puissance, Intelligence, Amour. Voyez un peu le beau mystère, la belle découverte I Mais on ajoutait que ces trois attributs de Dieu étaient trois personnes réelles, et que Jésus- Christ, dans son incarnation humaine, avait été Tune de ces personnes. Tune et non point les deux autres. Ne pouvait-il point répondre qu'il ne lui répugnait nullement de croire que Jésus avait été en effet TlnteUigence divine, mais qu'il ne voyait aucune raison pour ne pas croire que Jésus avait été aussi la Puissance divine et l'Amour divin ? Car évidemment Jésus s'était montré tout-puissant, puisqu'il avait fait de nombreux miracles, où il renversait à volonté toutes les lois naturelles; évidemment encore il s'était montré, dans ses paroles comme dans ses actions, tout amour, toute bonté, toute charité : il avait donc aussi bien représenté Tune des personnes divines que l'autre. Cela conduisait tout droit au Sabellianisme, à ce système qui eut en effet des partisans, et où l'on niait la distinction des personnes, en établissant tout simplement que Jésus avait été Dieu en toutes ses qualités et avec tous ses attributs.
La même série d'objections se reproduit dans un ordre inverse, si l'on prend l'autre hypothèse admise par M. de Lamennais, celle où les trois personnes divines seraient i* l'Intelligence, S^" l'Amour, 3* la Force ; hypothèse qui a été émise, avant H. de Lamennais, par une portion de l'École Saint-Simonienne, et qu'il convient de rapporter principalement à M. Enfantin, qui dans ces dernières années en a déduit tout son système.
Dans cette deuxième explication, comme dans la première, il est d'abord impossible de concevoir comment les Chrétiens auraient attribué la seconde personne à Jésus-Christ, à l'exclusion des deux autres. Tout à l'heure dans l'hypothèse de Bossuet, admise par H. de Lamennais, Jésus-Christ jouait le personnage de l'Intelligence; ici dans l'explication Saint-Simonienne, également admise par M. de Lamennais, il joue le rôle de l'Amour. Sans contredit ce rôle pouvait lui convenir, par toutes les raisons que nous en donnions tout-à-l'heure. Hais comme il venait pour éclairer l'Humanité, qu'on disait plongée dans d'épaisses ténèbres, comme il était annoncé et prédit sous le nom de Verbe et de Sagesse, comme continuellement les Pères l'appellent le Verbe, Flntelligence, et la Sagesse, il est évident que cette dernière détermination lui convient au moius aussi bien que l'autre. D'un autre côté, ses miracles et le changement qu'il venait apporter dans le monde, sa victoire sur le mal et son triomphe sur l'enfer, faisaient qu'on ne pouvait se refuser non plus à voir en lui tous les caractères de la Puissance et de la Force.
Je dis donc qu'avec l'une ou l'autre de ces hypothèses, il y avait im possibilité absolue de donner à Jésus-Christ une détermination précise
et nette. Je dis qu'avec une psychologie si déliée et si yague à la fois, on était invinciblement conduit à Tune ou Tautre de ces conséquences : ou de considérer simplement Jésus-Christ comme un homme, ou de considérer simplement Jésus-Christ comme Dieu en tous ses attributs et avec toutes ses qualités; c'est-à-dire qu'on était conduit au [0ir Déisme, ou au Sabellianisme.
II ne fallait pas un quart d'heure de raisonnement, si la Trinité eût été la puérilité qu'on nous dit, pour arriver à l'une ou à l'autre de ces conséquences. Comment donc croire que FHumanité a raisonné làdessus pendant des siècles, et n'est arrivée ni à l'une ni à l'autre de ces conclusions, qu'elle a au contraire toutes deux condamnées?