CHAPITRE Vlll
Si les Chrétiens des premiers siècles n'avaient va dtns la Trinité qoe ee qoe M. de Lamennais
y voit, ils n'auraient pas déifié Jésns-Cbrist.
Il nous est déjà arrivé (i) de dire, en nous en félicitant, que M. de Lamennais était arien et philosophe. Nous avons ^i cela avec une grande sincérité de cœur, avec une joie qui nous paraissait légitime; car nous ne désirons rien tant que l'union de la Religion et de la Philosophie, et H. de Lamennais étant à nos yeux le plus grand représentant vivant du Christianisme, nous ne désirons rien tant que de voir M. de Lamennais prêter son appui à la Philosophie. Devant la vérité, que nous importent d'ailleurs les cris impuissants des superstitieux qui pourront s'élever contre lui? Cependant des amis de M. de Lamennais nous ont reproché cette qualification, a II n'est pas Arien, nous ont-ils dit, puis- » qu'il croit à la Trinité. » Ce reproche montre seulement que ceux qui nous l'ont fait partagent le préjugé général répandu sur l'Arianisme. Ils prennent l'Arianisme pour un pur déisme, ce qui n'est pas vrai.
Si M. de Lamennais ne s'est pas expliqqé nettement sur la divinité de Jésus-Christ, nous respecterons dorénavant son silence. Mais ce que nous affirmons, c'est que sa croyance à la Trinité n'emporte pas nécessairement la croyance à la divinité de Jésus-Christ. Les Ariens, encore une fois, croyaient à la Trinité, et ne croyaient pas à la divinité de Jésus-Christ.
Oui, M. de Lamennais croit à la Trinité ^ mais nous venons de voir comment il comprend ce mystère. Or il %st évident que fii Tune ni l'autre des explications ontologiques qu'il admet n'est suffisante pour le forcer à croire à Jésus-Christ personne divine. Qu'il voie en Dieu
(1) Dans le Deuxième Mémoi»e.
16* LIVR. TOM. u. w* 9.
Puissance^ Intelligence et Amour, ou Intelligencei Amour et Force; qu'il ait par conséquent une conception ( nécessairement yague par l'indécision où il est resté, mais enfin religieuse et vivifiante) du Mystère Clirétien, nous ne le nions pas : mais nous nions que cette interprétation le conduise logiquement à la divinité de Jésu&-Ghrist. De ce qu'il y a en Dieu Puissance, Intelligence et Amour, ou Intelligence, Amour et Force, il n'y a aucune nécessité de conclure que Jésus-Cbrist ait été réellement Dieu lui-même. Ni l'une ni' l'autre de ces explications ontologiques ne conduit là directement. On peut donc très bien croire à la Trinité conmie M. de Lamennais, et séparer de cette croyance ce qui n'y est pas lié indissolublement; on peut très bien croire à la Trinité ainsi comprise, et ne voir pourtant dans Jésus- Christ qu'un homme. Arius et ses partisans, je le répète encore, croyaient à la Trinité aussi fermement qu'Athanase; mais Texplicatiou qu'ils en donnaient les conduisait à ne voir dans Jésus qu'une création typique de l'Intelligence divine. L'explication de H. de Lamennais ne va pas même aussi loin que celle d' Arius; elle n'emporte même pas cette conséquence.
Si M. de Lamennais concevait la Trinité dans un sens tel que la divinité de Jésu&^hrist en fût une conséquence néce^aire, soir langage porterait partout et involontairement le cachet de cette conception. Appellerait-il donc Jésus-Christ, comme il l'a fait partout dans son livre du Crùyani, le frère des homme$? Aurait-il, en vingt endroits, dit au prolétaire, au malheureux : yen» votre frire? Évidemment dans toute théologie où l'on admet que Jésus est une personne divine, Jésus n'est pas le frère des hommes. Les Pères ont appelé Jésus Homme-Dieu QU Dieu-Homme; jamais que nous sachions, ils ne l'ont appelé le frère des hommes.
Et voilà justement pourquoi nous disons que l'explication à laquelle M. de Lamennais est arrivé sur la Trinité est impuissante à expliquer le Christianisme. Si les Chrétiens des premiers siècles n'avaient vu dans la Trinité que ce que M. de Lamennais y voit, c'est-à-dire la Puissance de Dieu, son Intelligence, et son Amour, ils n'auraient pas déifié Jésus-Christ
Nous désirons sincèrement, pour l'honneur de l'esprit humain, que M. de Lamennais ne croie pas cette impiété, que Jésus-Christ fut un Dieu (i). Autant en effet nous concevons que l'Humanité autrefois put
(1) Ceci était écrit, ]orsqu*a paru dans la Bévue des Deitx-'Mondes un fragment de la préface de M. de Lamennais pour le recueil de ses articles de VAvenir, Parlant de ce que Ton aurait dû faire pour renouveler le Cliristianisme, M. de Lamennais s*exprime ainsi :
« On pouvait, s*élevant au-dessus des intérêts terrestres, embrasser la croix nue, la » croix du charpentier né pauvre et mort pauvre, la croix de celui qui, ne vivant que
DE LA DOCTRINE DE LA FERFEÇT^II^ITÉ, i^i.
aveô piété et religion se porter vers cette croyance, autant il nous semble qu'aujourd'hui la piété et la religion consistent à s'en éloigne^ Mais, après tout, M. de Lamennais croirait Jésus-Christ Dieu, qu'il ne s'agirait plus en cel^ de la conviction religieuse de M. de Lamennais,, mais pour ainsi dire d'un caprice et d'une fantaisie de son génie : car, encore une fois, sa conception de la Trinité n'entraîne nullement cette conséquence ; si donc il croit Jésus-Christ Dieu, il le croit parce qu'il veut le croire, mais il n'a aucune raison de le croire. Or, ce qui nous
» de SOD amour pour ses frères, leur apprit à se dévouer les uns pour les autres; la » croix de Jésus, fils de Dieu et fiU de.rhomme, et la planter à rentrée des voies où » le Genre Humain s'avance. On le pouvait, nous le crûmes du moins. On pouvait » aussi, etc. »
Qu*esl-ce, nous le demandons, que la croix nue, la croix do charpentier né pauvre «t mon pauvre, la croix de celui qui, ne vivant que de son attiour pour ses frères, leur apprit à se dévouer les uns pour les autres? Les Arien» avaient ôté Jésus de dessus la croi.\, pour ne point adorer uu homme; ils avaient mis dabs leurs églises la croix nue; et ce fut là pendant deux cents ans, dans le monde entier, le signe de l'Arianisme. Cest là ce que les Atbanasiens appelaient le crime arien par excellence. li semble que parler de la croix nue, ou se déclarer pour le sentiment arien, c'eal la même chose. On peut dire ensuite que Jésus est flis de Dieu; ce n'est pas dire quil est Fils en Dieu : les Ariens ne faisaient aucune difficulté de dire que Jésus était fils de Dieu; il était même d'autant plus pour eux le fils de Dieu, que leur idée était précisément qu'il avait été engendré dans le temps. Anus rappelle même Dieu {Thaiie, citée par Athanase), mais Dieu par participation, œuvre typique da Verbe de Dieu, découlant tellement de la natnre divine, qu^elle en participait direetament, et méritait d'être mise à part des attires créatures.
Cependant nous croyons qu'il vaudrait mieux rejeter tout-à-fait des voiles qui obscurcissent la vérité.
Nota. Au moment d'imprimer, un scrupule nous prend sur le sens que nous avons attribué dans cette note aux paroles de M. de Lamennais. Peut-être, par la croist nuCi n'a-t-il entendu que la croix pauvre, la croix dépouillée de richesses. En ce cas, notre excuse est que, nous adressant à uu théologien, il était assez naturel dç prendre cette expression dans le sens bien connu où les théologiens l'emploient.
Au surplus, cela prouve combien il est à désirer que M. de Lamennais expose nettenient sa pensée. Toutefois, attendons respectueusement, et comme il convient quand il s*agit d'un bomme qui a déjà rendu tant de services à Tesprit humain , le moment où il lui plaira de parler. .
Dans cette même préface citée par la Revue des Deux-Mondes, M. de Lamennais se déclare républicain, et cette profession de foi, qui a soulevé et qui soulèvera contre lui tant de haine$, est une admirable preuve de sa sincérité et de la marche toujours progressive de son esprit ; mais celte profession de foi nous en fait espérer une autr^p^ L'idée de la République, représentation de l'idée d'Humanité, n'est-elle pas inconciliable avec le dogme de Jésus-Christ Dieu, dogme qui entraine pour conséquence immédiate une Église et un clergé, partant l'intervention du prêtre, partant upe théocratie, partant la papauté, et partant pas de république? Il y a longtemps que cette conclusion est connue. L^empereur Constantin fut un moment partisan de la foi 4^ Nicée; mais quand il vit la conséquence nécessaire du dogme Catholique, il com^ril^ parfaitement que là où Jésus-Dieu était au gouvernement, il n'avait plus, lui evjfi^ reur, rien à foire; il entrevit la Papauté» et se fit Arien, i^rès lui, en effet, Il n'y eut'
importe, ce n'est pas que rhomme éloquent qui s'est fait le défenseur du Catholicisme abandonne complètement le yieux symbole où il se renferma il y a vingt ans, pour contribuer à sa manière à la rénovation de l'esprit humain, mais c'est que la conclusion où il est arrivé, et où s'attache • vraiment sa foi religieuse, n'emporte pas la nécessité d'une telle croyance.
CHAPITRI iX.
De 1« féritabla fileor des tranu de M. de Lamemuls.
Nous permettra-t-on de nous arrêter ici un instant, pour dire quelle est, suivant nous, la véritable valeur des travaux de M. de Lamennais? Notre profonde conviction philosophique suffisait seule pour nous tenir assuré que tous les travaux sincères de cet homme de cœur et de génie peuvent bien profiter à la rénovation religieuse qui s'opère en ce moment, nutis ne pouvaient en aucune façon servir à la reconstruction de la religion du Moyen-Age. Vainement donc, pendant vingt ans d'œuvres éclatantes, il aura cm servir le Christianisme et le Catholicisme : il n'aura fait qu'achever de les renverser. Mais combien cette conviction devient plus forte, par le jugement clair et évident que nous pouvons maintenant porter sur tous ces travaux, depuis VEssaè »ur V Indifférence jusqu^aux Paroles dun Croyant!
Nous avons suffisamment prouvé ailleurs (1) comment toute sa grande controverse sur la Certitude et en faveur de l'Autorité n'a de
plus d'empereur; il y eut des évèques el ud pape; il y eut Tinteryention continuelle du prêtre sur les laïques; Il y eut la caste prêtre, avec ses mérites ^ qu'elle distribuait comme elle Tentendait sur les autres hommes; il y eut eniin tout ce monde thé«icr»tique Visible ou invisible, ces saints toujours vivants quoique morts, céleste phalange' manifestée par TÉglise vivante, ces papes, ces cardinaui, ces pontifes, ces prêtres de tout rang, ces moines plus ou moins béats, pesant lous ensemble sur le reste des hommes; cour privilégiée, cortège nécessaire et indispensable de Jésus-Cbrist personne de Dieu. Que serait un roi sans ministres et sans gouvernement? Qu'est-ce que Jésus-Christ, personne de Dieu, Verbe éternel, s'occupant sans cesse de THumanité, sans Église, sans prêtres, sans ministres, sans autorité, et partant sans action? Qui veut la lin vent tes moyens. L'Église, telle que Grégoire VU la conçut, fut la suite nécessaire de la déification de Jésus. Il foUut plus tard renverser tout ce monde de la théocratie, sorti du symbole de Nicée et de la pensée d'Athanase; car, en grandissant de siècle en siècle, il avait fini par peser sur THumanllé comme une pyramide élevée de terre an ciel, dont la base était le Clergé et le sommet Jésus-Christ. Qu'on en soit sftr, le Dix-Huitième Siècle, après le ProtesUntisme, n'a pas erré en marchant aveo une égale ardeur au renversement du dogme catholique et à la république. Fôur tout esprit logique, Tidée de la république et le dogme catholique sont iacompatiMes.
(1) Voyez les E$$ais de Pty€hologie, dans le troisième volume de cette édition.
DE LA DOCTRINE DE LA PERFECTIBILITÉ. i33
sens et de vérité que quand, par consentement d'où résulte Fautorité et la certitude, on entend le consentement de l'Humanité vivante, la vie de désir actuelle de THumanité, puisée dans la tradition immédiate de la France et de l'Europe ; et ainsi nous avons fait voir que tous ses efforts de ce côté se trouvent revenir au domaine de l'esprit philosophique moderne, au domaine de la philosophie religieuse.
Et maintenant voilà sa pierre fondamentale, cette pierre sur laquelle il avait imaginé de construire son Catholicisme universel; c'est-à-dire voilà son sentiment du Dieu en trois personnes, son intelligence du Mystère Chrétien, son explication de la Trinité; la voilà, dis-je, cette pierre qui, jetée au creuset et analysée avec attention, ne donne rien de précieux, rien de solide, rien qui réponde à l'emploi qu'en a voulu faire M. de Lamennais. Cest une idée nuageuse et vague; c'est quelque chose d'incertain et de mal défini. Historiquement, on peut dire avec certitude qu'il est impossible que c'ait été là l'idée qui fonda le Christianisme; et quant à l'efficacité actuelle d'une telle croyance, elle est nulle, radicalement nulle. Que devient donc la certitude du Christianisme universel fondé sur cette explication? que devient tout le système historique de M. de Lamennais?
Il en sera du système historique de M. de Lamennais comme de son principe de certitude : ses efforts à ce sujet ne seront pas vains, parce qu'ils reviendront au domaine de l'esprit philosophique moderne, au domaine de la philosophie religieuse.
CHAPITRI X.
Conclasion inr la double explication de l^Trlniié donnée par M. de LoMnniis.
J'ai omis à dessein tout ce que j'aurais eu à dire sur le défaut d'enchaînement qui se montre, chez M. de Lamennais, dans chacune de s^ explications prise en elle-même, et indépendamment du contraste qu'elles font quand on les met en présence. On verra, quand je rapporterai ces deux explications à leurs véritables auteurs, comment chacune d'elles se construit ontologiquement. Mais chez M. de Lamennais la logique de cette construction disparaît presque entièrement. Dans le premier passage cité, en vertu de quoi metril l'Intelligence avant l'Amour et la Force? Comment prouverait-il que l'IntelUgence préexiste à l'Amour et à la Force, ou, pour parler plus exactement, est la première personne, le Père ? Dans le second, comment la Puissance engendre-t-elle l'Intelligence , et comment l'Amour procède-t-il des deux premières ? Encore une fois le lien ontologique propre à chacune de ces deux explications a échappé à M. de Lamennais. Et puis pourquoi toute cette synonymie vague et incertaine dont M. de Lamennais
134 DE LA DOttRiNB 6È LA PERFECTIBILITÉ.
fait usage, non point seufemenf en passant d^nne explication à l'autre , maiâ dans le cours même de chacune d'elles? Qu'est-ce, par exemple, que ce terme de vie, que, dans le second passage, M. de Lamennais substitue au terme Amour? Ce terme de vie conviendrait beaucoup mieux à la Trinibé prise dans son unité, qu'à Tune des personnes. Tout cela est aussi vague' que le sont, par exemple, ces vers de ■. de Lamartine, parlant de Dieu dans ses ffarmonies :
Ces! lui, c^egt le jour, Cest lai, c^est la vie, Ces! lui, c*e«t Tamour.
Dans cette Trinité versifiée, jour veut apparemment dire Intelligence ; de sorte que la Trinité de H. de Lamartine est Intelligence, Vie^ et Amour ; c'est-à-dire que vie et amour sont là deux personnes différentes, et que vie pour M. de Lamartine équivaut à force ou puissance; tandis qu'au rebours M. de Lamennais croit pouvoir arbitrairement substituer le mot de vie au moi amour, comme termes identiques. On dira que le poète a composé sa Trinité pour la rime; je le veux bien, mais j'aimerais que le théologien n'abusât pas dans la sienne de la faculté des synonymes.
Concluons donc^ en ce qui concerne M. de Lamennais, que les deux explications admises par lui successivement se repoussent et sont inconciliables;
Que chacune de ces explications, prise en elle-même, n'offre, telles qu'il les a exposées , aucune évidence ; que le lien logique ne s'y fait pas sentir; qu'elles n'emportent aussi par elles-mêmes aucune démonstration, et que Tordre des termes qui composent ces deux formules parait tellement arbitraire, que l'auteur lui-même les transpose à volonté, ou les remplace par des synonymes qui jettent encore sur sa pensée plus d'obscurité.
Hais surtout, ce qui est bien plus important, concluons que cette explication prise d'une manière générale, acceptée pour ainsi dire nuageusement et sans lui demander plus de précision et de netteté , n'est nullement adéquate au Christianisme et à l'histoire ; c'est-à-dire qu'il "eât impossible, quand on la considère, de concevoir par elle ni l'efficacité ni l'importance de la Trinité, ni comment ce dogme a été la source de tant d'hérésies, ni enfin (pour ramener tout à un seul point, qui est le point fondamental, le véritable nœud gordien), comment de cette conception ontologique de Dieu on a pu conclure que Jésus^hrist était h seconde personne divine.
Edire TetpHcation de la Mnité admise par M. de Lamennais, et ce
DE LA DOCTRINE DE LA PEftVECTIBILITÉ. i3B
peint fondamental dit Ghrietianiame et de IliisiDire, il y a, non pas un lien quelconque, mais un abtme.
CHAPITEE XI.
Bx^ticttioB de la Trinité dooiée par Bassuat
L'idée que M. de Lamennais se fait de la Trinité nous ramène, comme nous l'avons dit, à l'opinion des théologiens des derniers siècles, ou plutôt à l'opinion de Bossubt.
Dans tous ses ouvrages dogmatiques , Bossuet s'est montré très préoccupé de comprendre le mystère fondamental du Christianisme. On retrouve sa pensée là-dessus , et dans son Discours sur l'histoire universelle, et dans son livre des Élévations, et dans sa Connaissance de Dieu et de soi-même. Nous citerons d'abord un passage du premier de ces ouvrages; c'est l'endroit où Bossuet commente ce mot de Dieu dans la Genèse : Faisons Vhomme. La création de l'homme à l'image de Dieu le conduit à considérer ce qui constitue l'être flni ou infini; voici ses paroles :
a Si nous imposons silence à nos sens, et que nous nous renfermions » pour un peu de temps au fond de notre âme, c'est-à-dire dans cette » partie où la vérité se fait entendre, nous y verrons quelque image de » la Trinité que nous adorons. La Pensée , que nous^ sentons naître » comme le germe de notre Esprit, comme le flls de notre Intelligence, nous donne quelque idée du Fils de Dieu, conçu éternellement dans » rintelligence du Père céleste. C'est pourquoi ce Fils de Dieu prend le 9 nom de Verbe , afin que nous entendions qu'il naît dans le sein du Père , non comme naissent les corps , mais comme naît dans notre » âme cette parole intérieure que nous y sentons, quand nouscontem- » pions la vérité.
» Mais la fécondité de notre esprit ne se termine pas à celte parole » intérieure, à cette pensée intellectuelle, à cette image de la vérité qui 9 se forme en nous. Nous aimons et cette parole intérieure, et l'esprit 9 où elle naît; et en l'aimant, nous sentons en nous quelque chose qui » ne nous est pas moins précieux que notre esprit et notre pensée , qui » est le fruit de l'un et de l'autre, qui les unit, qui s'unit à eux, et ne » fait avec eux qu'une même vie.
9 Ainsi , ^ autant qu'il se peut trouver de rapport entre Dieu et » l'homme; ainsi, dis-je, se produit en Dieu l'Amour éternel qui sort » du Père qui pense, et du Fils qui est sa pensée, pour faire, avec lui et » sa pensée, une même nature également heureuse et parfaite (i). »
(I) lyUcours sur rUiHoire universelle, seconde parlie.
Nous verroDs tout à l'heure ce que nous deTons penser de cette psychologie. Mais constatoos d'abord que voilà la source d'où sont arrivées à M. de Lamennais les lueurs incertaines qu'il a de la Trinité. C'est bien la oiême formule que nous venons de trouver chez lui. Bossuet dit intelligence , pemée, amour; mais il explique que par intelligence il entend la puissance que nous avons d'engendrer des pensées , la substance virtuelle de toutes nos pensées, eu d'autres termes l'être en lui-même; et par la pensée, a ce germe de notre esprit, ce fils de notre intelligence, » comme il l'appelle, il entend au contraire les modifications de notre entendement qu'on appelle ordinairement l'intelligence : de sorte que sa formule est réellement : la Puissancb, I'Intelugbngb , et TAmour ; en d'autres termes , être, comprendre , et aimer ou vouloir. Voici au reste deux passages des Élévations, qui achèvent d'expliquer l'idée de Bossuet, et qui ne laissent plus aucun doute :
« Nous sommes , nous entendons , nous voulons. D'abord, enten- » dre et vouloir. Si c'est quelque chose , ce n'est pas absolument la » même chose. Si ce n*était pas quelque chose , ce ne serait rien , et il » n'y aurait ni entendre ni vouloir. Mais si c'était absolument la même 9 chose, on ne les distinguerait pas. Mais on les distingue : car on en- » tend ce qu'on ne veut pas, ce qu'on n*aime pas, encore qu'on ne » puisse aimer ni vouloir ce qu'on n'entend point. Dieu même entend » et connaît ce qu'il n'aime pas, comme le péché.... Nous sompies donc » quelque chose d'intelligent, quelque chose qui s'entendet s'aime soi- D même, qui n'aime que ce qu'il entend, maib qui peut connaître eten- » tendre ce qu'il n'aime pas; toutefois en ne l'aimant pas, il sait et » entend qu'il ne l'aime pas.... Ainsientendre et aimer sont deux choses B distinctes, mais inséparables.... Ainsi ces trois choses, être, connattre, 9 et vouloir, font une seule âme.... Ainsi, à notre manière imparfaite et x> défectueuse, nous représentons un mystère incompréhensible. Une D Trinité créée, que Dieu fait dans nos âmes, nous représente la Tri- D nité incréée que lui seul pouvait nous révéler; et, pour nous la faire » mieux représenter, il a mêlé dans nos âmes qui la représentent quel- D que chose d'incompréhensible. Nous avons vu qu'entendre et vouloir, connaître et aimer, sont actes très distingués. Mais le sont-ils teli> lement, que ce soient choses entièrement et substantiellement difTé- » rentes? Cela ne peut être. La connaissance n'est autre chose que la » substance de l'âme affectée d'une certaine façon; et l'amour n'est x> autre chose que la substance de l'âme affectée d'une autre.... AflTec- » tée, diversifiée , modifiée de différentes manières, ma substance est » dans son fond toujours la même.... Et pendant que ma connaissance » et ma volonté se portent successivement à tant de divers objets, ma » substance est toujours la même dans son fond, quoiqu'elle entre tout
D entière dans toutes ces manières d'être si différentes.... L'image de » la Trinité reluit magnifiquement dans la créature raisonnable: sem- B blable au Përe^ elle a r^^re ; semblable au Fils, elle a YintelUgence; » semblable au Saint-Esprit, elle a VamaurJ^i). d
L'être ou la puissance, Y intelligence, et Ycanour, voilà bien la Trinité que nous ayons déjà démêlée dans les Paroles de H. de Lameni\ais : nul doute qu'ici est la source de l'explication que ce dernier a adoptée (2). Hais quelle différence entre ces passages de Bossuet et l'idée vague que nous avons trouvée chez H. de Lamennais! Ici tout est clair et profondément enchaîné ; voilàde l'ontologie bien construite; rien n'est laissé incertain et indéterminé. Bossuet, ayant son idée et la possédant parfaitement, n'aurait jamais interverti les termes de sa formule , et pris presque indifféremment l'un de ces termes pour Tautrç. Pour lui, le Père eût toujours été le même Père, c'est-à-dire l'être en lui-même, la puissance; le Fils, toujours le même Fils, c'est-à-dire l'intelligence ou la pensée du Père; l'Esprit toujours le même Esprit, c'est-à-dire l'amour qui s'unit à l'être et à la pensée de l'être, et qui sert de lien entre eux?
Hais, d'un autre côté, tout ce que nous avons dit pour montrer l'insignifiance de l'explication de M. de Lamennais, son inutilité pratique, et l'impuissance où l'on reste avecelle devantrbisloire et le Christianisme, se reproduit à propos de l'explication de Bossuet. Ce que dit Bossuet est sans doute admirablement dit et gravé en caractères ineffaçables ; mais en définitive c'est Loujours le même résultat, c'est toujours la même formule.
Considérons d'abord cette explication en elle-même, et sous le rapport de la psychologie qu'elle renferme. Cette psychologie est-elle bien certaine, et aussi claire au fond qu'elle est claire dans l'expression?
Voyez comme, pour ne pas sortir de l'unité de l'être, de l'unité de Dieu malgré trois personnes, unité que Bossuet avait surtout en vue d'expliquer, et qui lui paraissait le poilit le plus redoutable de la Trinité, voyez, di&-je, comme Bossuet est obligé de restreindre et de limiter et d'eufermer pour ainsi dire dans une prison sa troisième personne, l'Amour. Sans doute, une fois maître de sa formule, il fera de
(I) Élévations sur les Mystères, ÉléY. ti de la II« semaine, et Élév. vu de la xtv«.
(S) Nous disons Vexplication, bien que nous ayons vu tout à Theure que M. de Lamennais a réellement fait usage de deux explications très diverses; et cette confusion cbea lai est si certaine, que ses disciples la font journellement après lui. Noos pourrions citer eq preuve des articles de la Reoue Européerme, où des élôves de Jtf . de Lamennais- répètent sans broncher que la Trinité est rintelligence, Tamour et la force, prenant Tamour pour le lien des deux autres termes. Cependant il nous paraît certain que, forcé d*opter, c'est à la formule de Bossuet que M. de Lamennais se retrancherait uniquement, et qu'il rejetterait Tautre sur fo compte de la synonymie.
138 DE LA DOCTRINE DE LA PERFEGTlBILITl!;.
r Amour un emploi analogue à celui que le nom même indique; TAmour deviendra le lien entre nous et le monde extérieur à nous, le Téhicule de notre activité ; il jouera le rôle de la Grâce , du Saint- Esprit : mais, dans la conception même, son rôle se borne à aimer Fétre qui le produit et la pensée de cet être, c'est-à-dire encore cet être. 11 y a là une sorte d'égoîsme, si je puis ainsi parler, qui me paraît frappée d'immobilité et de mort. Si Tétre n*aime que lui-même, et sa pensée qui est lui, je ne conçois en lui aucun changement, aucun mouvement, aucune vie. Le changement en Dieu, la vie en Dieu, de même que le changement et le perfectionnement de Thomme, de même que le changement et le perfectionnement de l'Humanité, ne m'est pas expliqué.
Mais il y a plus ; celte psychologie, qui fait procéder le sentiment de rintelligence, est-elle vraie? Il y a un mot bien profond : Les grandes pensées viennent du cœur, S-ms doute il serait permis de renverser la phrase de Yauvenargues, et de dire : Les grands sentiments viennent des grandes pensées. Hais si la seconde pro|K)sition est vraie, la première Test aussi. Nous avons essayé de le démontrer ailleurs (i), le sentiment et l'intelligence, pour être distincts, n'en sont pas moins indécomposables. L'homme est un dans tous ses actes; il est toujours entre des sentiments et des idées d'un côté, et des sentiments et des idées de l'autre. Il n'y a donc aucune raison certaine de dire que le sentiment, l'amour, procède de la pensée. On pourrait tout aussi bien dire que la pensée procède en nous du sentiment.
Aussi remarquez comment Bossuet est obligé d'éviter les termes sacramentels sur ce point; et tandis qu'il dit hardiment que le Fils (ou le Verbe ) naît dans le sein du Père, il n'ose pas dire que le Saint-Esprit procède du Père et du Fils, parce qu'il ne voit en aucune façon comment de l'union du Père et du Fils natt le troisième terme. Il est réduit, au contraire, à présenter la génération de ce troisième terme conmie un fait pour ainsi dire indépendant des deux autres, un Mi simplement concomitant, parce qu'il n'ose pas affirmer que le sentiment procède de l'intelligence.
Ajoutons enfin qu'il n'y a aucune pirité entre les trois termes de cette unité que Bossuet compose de l'être, de la pensée, et de l'amour. Sans doute les Chrétiens ont toujours fait une grande différence entre la troisième personne de la Trinité et les deux autres. Cette troisième personne même était à peine connue des Pères des trois premiers siècles; et quand elle a été bien reconnue au quatrième, ce n'est qu'à titre de procession des deux autres qu'elle a été admise. Mais entre les deux premières personnes, il y a toujours eu pour les Chrétiens une égalité
(1) Voyw Ift BéfiaoHon de rÉdeetwne et les Kêêois de Pêyetmlogie,
qui ne se retrouve pad «dans rexplication de Bossuet. Si la première personne e^t r^/re contenant virtuellement en lui tontes ses qualités, la seconde personne, qui n'est qu'tine de ces qualités, n'est réellement qu'une conséquence et une dépendance de la première, puisqu'il est impossible que l'être se conçoive sans modification, sans pensée. On ne comprend donc en aucune façon l'importance énorme que le Christianisme, qui a été véritablement la religion du Fils, et qui a pour ainsi dire subalternisé l'idée du Dieu antique, l'idée de Jchovab à celle du Verbe, du Sanveur, de Jésus-Christ en un root; on ne comprend guère, dis-je, l'importance que le Christianisme a donnée à cette seconde personne, qui ne serait qu'une dépendance de la première, mais qui ne serait en aucune façon différente de la première. En vérité, si l'hypothèse de Bossuet avait quelque fondement, si c'était là la Trinité Ghrétienue, les Chrétiens auraient été bien absurdes d'attribuer tant d'importance à la distinction des hypoêtases en Dieu (1)
De toute manière donc, même en se bornant à considérer en ellemême cette psychologie, sans chercher à la mettre en accord ou en désaccord avec les monuments de Thistoire, on arrive directement à cette conclusion, qu'il est vraiment impossible de concevoir comment le Christianisme a été engendré par elle.
Nous sommes, au reste, d'autant plus fondés à rejeter toute cette psychologie de Bossuet conmie explication suffisante de ce que le Christianisme a entendu par la Trinité, que, si nous allons à la source de l'opinion de Bossuet, nous trouvons qu'il a profondément altéré,
(t) 11 ne Taut qu*ouvnr les Pères |)our voir que ceue «explication psydiologique de rètre, conprenant eo Ivi la |»ensée et Taïucur, bronche devant loas les fiits. La moindre anecdote du quatrième ou du cinquième siècle sufllrail à la renverser. Mais nons n'avons pas dû entrer dans cette critique par Thistoire : nous évoquerons plus tard l'histoire, quand nons aurons produit une explication suffisante pour en rendre compte. Je ne puis cependant m*empècber de rai)porter Ici un curieux passage de Grégoire de Nysse. qui me revient en mémoire ; c*esl dans son Oraison sur la diviofté du Fils et du Saint-Esprit {Opp,^ tome. III) ; il se moquu de Tardeur de controverse qui occupait alors tous les esprits : « On ne trouve dans la ville» dit-il, que gens qui » dogmatisent sur les matières les plus difficiles à comprendre. Promenez-vous dans » les rues et dans les marchés, allez chez votre tailleur, entrez dans un change de » monnaies, ou visitez votre foumissetir de table : si» ayant fait choix de quelque » €hO0e, vous demaadex combien? on vous répondra par le créé et Vincréé. Vous vouiez » savoir le prix du pain, et vous recevez : Le Père est plus grand que le Fils, et le Fils » est subordonné au Père, Se demande si mon bain est prêt : on me dit que le Fils a » été tiré du néant. »
Si le Blystère Chrétien eût été ee que nous dit Bossuet, et de la Taçon que Bossuet rentend, comment VEmpire se serait*il ainsi divisé en parUsans du Père et partisans du Fils? Cette rivalité du Fils contre le Père n'aurait Jamais pu se concevoir. Et ce n'est pas seulement du temps de Grégoire de Nyase que cette lutte occupa tous les eaprita. L'histoire, avec la formule de Bossuet, entendue comme il rentend, est une énigme inexplicable.
iM DE LA DOCTRINE DE LA PERFECTIBILITÉ.
pour faire sa formule^ la formule qui lui avait été traosmise par Fantiquité Chrétienne. Eu eflét, où Bossuet a*t*il puisé son explication ? Dans un passage de S. Augustin ; et voici ce passage :
« Si nous considérons dans l'esprit de Tbomme ces trois choses, la 1» Mémoire, TIntelligence, la Volonté, nous trouvons que de toutes » trois émane tout ce que nous faisons;... car nous ne faisons rien que » ces trois choses ne le fassent ensemble (4). o
De quel droit Bossuet a-t-il substitué à la mémoibi ïêirê oHiçu virtuellement ?
La formule psychologique de S. Augustin n'est , comme nous le verrons dans la suite, qu'une transformation de l'idée véritable des Pères du Christianisme. Toutefois cette formule est encore fidèle ; mais si elle l'est, c'est précisément à cause de ce terme de mémoire que Bossuet a rejeté. Quant à Bossuet, ne comprenant plus la Trinité, n'ayant plus nettement la couception de la vie que renferme ce Mystère, il a cherché dans la psychologie en elle-même, et dans une contemplation pour ainsi dire savante, mais d'une science que rien n'éclaire ni ne guide. N'ayant plus directement et pour ainsi dire d'une manière innée, comme cela eut lieu tant que le Christianisme fut vraiment vivant , le sens du Mystère Chrétien, il a voulu le comprendre d'une façon pour ainsi dire extérieure, par une métaphysique abandonnée à elle-même et sans inspiration plus élevée. Il a rencontré alors dans ses lectures l'explication de S. Augustin ; et, ne comprenant pas ce que faisait la mémoire dans cette explication, ne voyant aucune unité dans ces trois termes mémoire, ifUelligenee, et volonté, ne comprenant pas non plus la génération du second par le premier, il a, pour rester Catholique, et pour s'expliquer à lui-même l'unité dans la Trinité, substitué l'ÊTRB à la mémoire.
Mais, encore une fois, de quel droit Bossuet substitue-t-il, dans cette formule traditionnelle, ïêire en général» Yêtre à l'état de virtualité, Yétre avec toutes ses facultés latentes et sans aucune manifestation, à la mémoire , qui est une des modifications et des manifestations de l'être ? Il s*agit, certes, ici de la chose la plus fondamentale : si S. Augustin a raison, Bossuet a tort; si le Père du cinquième siècle est dans la tradition, celui qu'on a surnommé le dernier des Pères de l'Église n'y est plus; si l'un est Catholique, il faut presque dire que l'autre est Hérétique; ou plutôt, laissant ce mot d'Hérétique, qu'il convient désormais d'abandonner au passé, si l'un a le sens de la vie et de la religion, Tautre ne Ta pas; si l'un a l'inteUigêttce du Mystère Chrétien, l'autre l'a perdue.
(t) Contra Sermonem Ariaxiorùm, chap. ivi.
DE LA DOCTRINE DE LA PERFECTIBILITÉ. i4i
En résumé, done, cette explication du grand Bossuet n'est concluante et solide d'aucune manière.
Prise en elle-raêmey elle renferme une psychologie fort incertaine, et si sujette à controverse que nous inclinerions presque à la déclarer fausse.
Considérée par rapport à Tbistoire, elle ne rend compte en aucune façon de rétablissement du Christianisme.
Sous le rapport traditionnel, elle n'a aucun fondement. Bien au contraire, elle se présente comme une altération de la formule authentique et probablement catholique de S. Augustin.
Enfln, comme vérité utile et efflcace, elle est radicalement nulle et insignifiante. L'homme le plus irréligieux peut l'admettre sans être par elle ni moralisé, ni éclairé, ni incité à aucune perfection.
GHAPITRI XII.
Ëxplicatiou de la Trinité donnée par Fénelon.
En regard de Bossuet plaçons Fânelon. Voyons ce que pensait sur les mystères l'autre grand génie religieux du dix-septième siècle.
tt Monseigneur, disait Ramsay à Fénelon, pourquoi trouve-t-on dans » le Christianisme un contraste si choquant de vérités lumineuses et de D dogmes obscurs? Je voudrais bien séparer les idées sublimes de mo- » raie, dont vous venez de me parler, d'avec ce que les prêtres ap- » pellent mystères. »
Fénelon répondit ainsi : a Pourquoi rejeter tant de lumières qui » consolent le cœur, parce qu'elles sont mêlées d'ombres qui humilient D r esprit ? La vraie religion ne doit-elle pas élever et abattre l'homme, D lui montrer tout ensemble sa grandeur et sa faiblesse? Vous n'avez » pas encore une idée assez étendue du Christianisme. 11 n'est pas seu- » lement une loi sainte qui purifie le cœur, il est aussi une sagesse » mystérieuse qui dompte iesprit. C'est un sacrifice continuel de tout 9 soi-même en hommage à la souveraine raison. En pratiquant sa mo* » raie, on renonce aux plaisirs pour l'amour de la beauté suprême. En )> croyait ses mystères, onimmole ses idées pqr respect pour la vérité éter- » nelle. Sans ce double sacrifice des pensées et des passions, l'holocauste D est imparfait, notre victime est défectueuse. C'est par là que Vhomme 9 tout entier disparait et s'évanouit devant l'Être des êtres. Il ne s'agit D pas d'examiner s'il est nécessaire que Dieu nous révèle ainsi des my<- » tères pour humilier notre esprit. Il s'agit de savoir s'il en a révélé ou D non. S*il a parlé à sa créature, l'obéissance et l'amour sont insépa-
B rables. Lt Chriitianisme est un fait. Puisque vous ne doutes plus des B preuves de ce fait, il ne s*agit plus de choisir ce qu'on croira et ce » qu'on ne croira pas. Toutes les difficultés dont vous avez rassemblé » des exemples s'évanouissent dès qu'on a l'esprit guéri de la présomp- B tion. Alors on n'a nulle peine à croire qu'il y ait dans la nature din vine, et dans la conduite de sa providence, une profondeur iinpénc- » trahie à notre faihie raison. L'Être infini doit être incompréhensible D à la créature. D'un côté, on voit un législateur, dont la loi est tout- » à-fait divine, qui prouve sa mission par des faits miraculeux, doi|t on ]> ne saurait douter par des raisons aussi fortes que celles qu'on a de » les croire. D'un autre côté, on trouve plmiewr$ myêtères qui nota cko- » quent. Que faire entre ces deux extrémitéê embarrassanieê d'une révé- B lalion claire et d'un obscur incompréhensible? On ne trouve de res- » Source que dans le sacrifice de l'esprit, et ce sacrifice est une partie du B culte dû au souverain Être. Dieu n'a-t-il point des connaissances in- » finies que nous n'avons point! Quand il en découvre quelques-unes » par une voie surnaturelle, il ne s* agit plus d^ examiner le comment de D ces mystères, mais la certitude de leur révélation. Us nous paraissent » incompatibles sans l'être en effet; et cette incompatibilité apparente » vient de la petitesse de notre esprit, qui n'a pas de connaissances as- » sez étendues pour voir la liaison de nos idées naturelles avec ces » vérités surnaturelles (1). d
C'est Rajnsay lui-même qui nous a conservé cet entretien, dont sa conversion fut le fruit. Ainsi, on le voit, pour Fénelon, le Christianisme est le sacrifice de la raison. Les mystères nous choquent; ils sont <f un obscur incompréhensible : mais cela a été fait précisément afin que l'honnne tout entier disparaisse et s'évanouisse devant S Être des êtres. quiétisme, tu reviens dans ces entretiens sincères où Fénelon met à nu son fime et sa croyance devant son fils spirituel, devant celui qu'il va engendrer à la religion I
Au dix-septième siècle, donc, Fénelon regardait les mystères du Christianisme comme des obscurités incompréhensibles, et ne trouvait de ressources pour y croire et rester fidèle que le sacrifice de t esprit^ tandis que Bossuet ne trouvait pour les comprendre qu'une pauvre et stérile explication psychologique !
Etdemémeaujourd'hui, tandis que M. de Qjiiateauhriand dit,^comme Fénelon, que les mystères sont étun obscur incompréhensible, et que, de leur nature, ce sont des énigmes dont le sens est de nous humilier» M. de Lamennais -se réfugie, comme Bossuet, dans la même pauvre et stérile explication psychologique.
(1) Ramsay, Histoire de Fénelon.
Rapprochement remarquable» et qui suffit pour montrer combien aujourd'hui, et depuis quelques siècles, le Christianisme est incompré* hôisible pour les génies les plus élevés, mais qui, pour le comprendre, ne cherchent leur lumière que dans le Christianisme même.