‹ Œuvres de Pierre LerouxChapitre 27 sur 55 · HAP1T1E XIX · texte numérisé non relu

HAP1T1E XIX

Le SpiritiiUiiiie auii hu que le MatéiteUne. — É<ruife syslèiie de M. Joaftoy.

Mais pendant que nous répondons au Matérialisme, voilà le Spiritualisme, tel qu'on l'entend aujourd'hui, qui, d'accord avec nous sur l'existence des idées, produit sur le mode de cette existence, le plus étrange système qui, suivant nous, se puisse imaginer, un système où les idéei existent |Nir ettes-^némeê !

Je ne badine pas, je veux parler d'un des Essais de M. Jouffiroy, essai sur lequel j'ai déjà eu occasion ailleurs de m'eiprimer (4).

M. Jouffroy croit à la Perfectibilité, et il l'explique, en apparence, comme tout le monde; car il l'explique par les idées. Et pourtant il a sur ce point un sentiment très particulier et très paradoxal.

La distinction que Pascal avait faite entre la nature des minéraux, des plantes, des animaux, et la nature de l'homme, sous le rapport du changement, M. Jouffroy la fait, dans l'homme même, entre ce qu'il appelle la nature humaine et les idées. La nature humaine, suivant lui, ne change pas, elle est toujours la même; ce sont les idées qui changent; en sorte que la Perfectibilité n'est autre chose que l'évolution successive des idées. Écoutons-le :

a La grande différence qui sépare l'homme du reste des animaux, » c'est que la condition de ceux-ci ne change pas avec les siècles, tan- » dis que celle de l'homme est dans un mouvement perpétuel de transit formation.

» La condition des castors et des abeilles est aujourd'hui ce qu'elle » était le lendemain^de la création ; la condition de l'homme en société » change tous les siècles, se^modifle toutes les années, s'altère en quelle que point tous les jours.

» L'histoire recueille ces changements; c'est là sa mission. Elle en- » registre ce qui passe, afln que le souvenir en demeure. La philoso- » phie de l'histoire néglige les changements eux-mêmes, et ne voit » que k fait général de la mobiliié humaine dont ils sont la manifesta- » tion. Elle cherche la cause et la loi de cette mobilité.

(1) En rendant compte, en 1833, des Mélanges Philosophiques, dans la Revue Bncychfédique. Voyez, dans le présent i^olnme, la Héfutatùm de l'Éclectisme, Appendice.

D En eflèt, à ce mouTement qui fait de rhomme une chose on- » doyante, il y a nécessairement un principe; et comme TefiBet est spé- » cial à l'homme, un principe qui n'agit que sur lui : ce principe, quel » est-il? où fatit'il le ehereher?

» Ce n'est point dans le théâtre sur lequel l'homme est appelé à se 9 développer. Ce théâtre, qui est la Nature, lui est commun avec les » bêtes, qui ne changent point; ce théâtre d'ailleurs est aujourd'hui ce » qu'il était hier, ce qu'il sera toujours. La mobilité humaine ne peut eenir de là.

» Si elle ne vient pas du théâtre, elle vient donc de l'auteur. Il y a » donc dans l'homme un principe de changement qui n'existe point dans » la béte.

D Deux mobiles influent sur la conduite de l'homme et la déter- D minent: les tendances de sa nature, et les idées de son intelligence sur » les différents buts auxquels aspirent ces tendances.

Quand il obéit à la première de ces influences, qui est instinctive B et aveugle, il agit passionnément ; quand il obéit à la seconde, qui » est éclairée et réfléchie, il agit raisonnablement. La première do- » mine dans l'enfance, la seconde dans l'âge mûr et dans la vieillesse.

» Les tendances de la nature humaine sont invariables comme elle; » elles sont les mêmes à toutes les époques et dans tous les lieux. Les idées de l'intelligence humaine varient d'un temps à un autre temps, B d'un pays à un autre pays; elles varient comme la connaissance n humaine, et la connaissance humaine croît et décroît.

f> Si la condition des bétes ne change point, c'est que leur conduite B est exclusivement déterminée par les tendances de leur nature, qui B sont invariables. Si la condition de l'homme varie d'un pays à un B autre pays, d'une époque à une autre époque, c*est que la conduite B de l'homme n'est pas seulement déterminée par les tendances de sa B nature, qui sont invariables, mais encore et principalement par les B idées de son intelligence, qui sont essentiellement changeantes et B mobiles.

B Le principe de la mobilité des choses humaines est donc la mobuité

B DBS IDÉES DB L*mTBLLI6ENGB HDMAINB.

B Tous les changements qui s'opèrent dans la condition de l'homme, B toutes les transformations qu'elle a subies, dérivent donc de Vintellir B gmce et en sont Veffet; Thistoire de ces changements n'est donc, en B dernière analyse, que f histoire des idées qui se sont succédé dans i'tn- B telligence humaine, ou, si l'on aime mieux, l'histoire du développe" B ment intellectuel de l'Humanité, b

J'ai protesté ailleurs contre ce chef-d'œuvre de fausse analyse, qui, décomposant l'Univers, commence par séparer d'une mamière absolue

i56 DE LA DOCTRINE DE LA PERFECTIBILITÉ.

rHumanité de la Nature, et ose déclarer la Naftare extérieure i l'Humanité iminobile et immuable ; qui, décontpoaant ensuite la oaiure humaine, ose déclarer les besoins, les instincts, les passions, les sentiments de rhomme, immobiles et ImmuaMes, et réduit aiosî la Perfeciibilitc à n'être que la mobilité des idées de nl^tre intelKgemce.

Je ne répéterai pas ici cette protestation. L'erreur a son utilité, et les erreurs de M. Jouffro; peuTent nous mettre sur la voie de la Tériké. C'est un libmme de notre temps et qui s'inspire de ce temps où il vit, plus môme que des piiilosophes antérieurs, qu'il n*a pas lue, o« qu'il afRscte de no pas connaître. Pour avoir produit cette théorie, il fout donc que notre époque l'y ait provoqué.

Or que dit cette théorie? Ce que dit, en effet, notre époque : que les idées sont une puissQncey une force, une cause, la centse de ioui.

M. Jouffroy ne connaît, ne veut connaître dans l'homme, dans l'Humanité, d'autre développement qu'un développement intellecfméL

Pas de développement mm-eU ni phffsique, suivant lui; mais décdappemeni i$Uellectuel; développement, il est vrai, qui n'en est pas un, qui n'en est un que quemt è ridée, mais qui n'en est pas un quant à l'homme, puisque l'idée n'a aucune iorce plastique sur l'homme, dont la nature, suivant M. Jouffroy, est invariable.

Ainsi M. Jouffroy vient doublement confirmer ce que nous ayons avancé, que les hommes de notre temps ont une tendance très prononoée à attribuer tout aux idées. Pour son compte, l'Humanité n'est qu'une substance inerte qui assiste i l'engendremeni successif de l'Idée.

CHAriTlB XX.

Let Mées, pour M. Joafroy, n'ont point de ênlittratnin.

Non seulement chez M. Jouffroy, les idées ne s*incame9U pas dans l'Humanité, et ne deviennent pas chair avec nous, mais elles ne viennent pas de nous.

D'où viennent-elles? en qui résident-elles comme substance? Quel est leur substreUum?

Les idées chez M. Jouffroy n'ont aucun substratum.

En premier lieu, en effet, dans le système de M. Jouffroy, les i^ées n'ont point leur substratum en Dieu ; car écoutez le résumé que, sous ce rapport, M. Jouffroy donne lui même de sa recherche :

« Ce que Bossiïet a appelé Providence, d'autres Destinée, d'autres » Force des choses, c'est la Fatalité du dèvbloppbmbrt intbubctuxl. » Le mot de Bossuet était boa, mais mm dans lesenséFune inUrventùm » atOmeUe de Dieu. Dieu n'intervient pas plus immédiatement dans le

DE Ik IM)GTRINE DE LA PERFECTIBILITÉ. 197

» développement de l'Humanité que dans la marche du système soft kire« Et cependant il en est Fauteur. En donnant des lois à rinlelli*- » gtnc« humaine, comme il en a donné aux astres, il a déterminé à » TaTiaDce la marche de l'Bumaniié, comme il a fixé celle des planètes. Vwlà sa Prcmdmee; et cette Proyibbncb est fatale peur i^ Humanité, 9 eomme elle l'est pour les corps célestes, b

Ainsi Dieu n'intervient en rien ni dans la marche dn système solaire, ni dans le développement de THumanité. Ce qu'on a appelé Pro* vidence est Fatalité. La Providence est fatale, dit M. Jouffroy : on n'avait jamais, jusqu'ici, réuni ces deux idées. L'athéisme disait : II n'y a pas de Dieu : Fatalité. M. Jouffroy admet Dieu : il le fait même auteur de tout; mais c'est pour l'exclure à l'instant môme de tout. Dieu a, dit-il, tout déterméné à l'avance : Pbovidbrce; mais ayant ainsi tout déterminé, il n'intervient pas plus immédiatement dans le développement de t Humanité que dans la marche du système solaire. Donc, puisque Dieu a tout déterminé à l'avance et qu'il ne se mêle plus de rien, Fatalité. C'est ainsi que M. Jouffroy arrive à réunir ces deux mots étonnés de se trouver ensemble : la Providence de Dieu est fatale. On pourrait donc appeler son système un Déisme athée; ce serait du moins la traduction exacte de la Providence fatale qui, suivant lui, entretient et Qondu i t l'Univers.

Au surplus, j'ai peut-être tort de dire que cette conception de M. Jouffroy est absolument nouvelle. On sait ce qu'était le Dieu d'Épicure. Le Dieu de M. Jouffroy pourrait bien être encore le bon Dieu de Déranger, si, conrnie celui-ci, il mettait par moments le nex à la f^ nêtre. Seulement je trouve les francs athées bien plus conséquents que ces déistes athées. Si Dieu n'est pas actuellement présent dans tout lUnivers, s'il n'est pas immanent dans tous les phénomènes, il n'a ja* mais été nécessaire ni bon à rien, et il ne faut plus y penser; il but supprimer jusqu'à son nom; car il est ridicule de nous parler d'une Providence qui se trouve être une fatalité, de même qu'il est absurde d^ supposer une création faite une fois pour toutes, et qui non seulement s'entretient, mais se développe sans l'intervention de son autemr.

Mais passons. Ce qui est certain, c'est que les idées, pour IL Joufltoy, n'ont point leur substratum en Dieu.

En second lieu, dans le système de M. Jouffroy, les idées n'ont point leur substraium dans les créatures.

D'abord, il est évident, à entendre comme M. Jouffroy parle du théâtre où> suivantlui, l'homme seul est acteur, que les idées ne sauraient ni provenir des diverses créatures autres que l'homme, ni se fixer en elles et y avoir leur siège. Nous avons vu, en effet, comment il caractérise ce théâtre, quand il dit qu'il ne faut point y chercher le principe de la mobilité humaine. Ce philosophe a un mépris superbe

pour la Nature, c'est-à-dire pour toutes les créatures sans exception, pour le soleil qui nous éclaire, comme pour Tinsecte qui bourdonne dans rherbe. Tout cela ne pense pas, dit-il, et tout cela ne change pas. Ce théâtre est aujourd'hui ce qu'il était hier^ ce qu'il sera toujours. Donc ce théâtre, soumis à des lois immuables, est en dehors des idées.

Après avoir mis les idées en dehors de Dieu, M. Jouffroy met donc toutes les créatures (l'homme excepté pour le moment) en dehors des idées, ce qui revient exactement à mettre les idées en dehors de toutes les créatures (l'homme toujours excepté).

Hais l'homme lui-même, dans le système de M. Jouffroy, est-il le siège des idées, j'entends leur siège réel, leur suAflro^um certain, efficace, actif on passif? Non. Les idées nous traversent, mais nous ne les produisons pas ^ elles ne font point partie de notre nature : leur développement est feUal. Ce n'est pas nous qui sommes perfectibles, ce sont les idées qui sont mobiles.

L'Univers tout à l'heure se conduisait, éternellement le même, par des lais immuables qui n'étaient pas des idées ; l'homme seul était excepté de cette condition , en ce sens qu'il avait pour loi des idées. Mais voici que ces idées sont aussi des lois fatales, aussi fatales que celles qui conduisaient l'Univers : a Le jour où l'on aura reconnu que i'intel- » ligence humaine est soumise dans son développement à des lois oonp stantes, la succession des idées ne sera plus elle-même qu'une cause » seconde, et la philoso|)hie de l'histoire ne s'appliquera légitimement t qu'à l'explication de la succession des idées par les lois nécessaires du » développement intellectuel, p Que devient l'homme dans tout cela? Il n'y a plus d'homme, il n'y a que des idées, ou plutôt une certaine lot à découvrir de la succession des idées,

•L'homme n'est donc ni le producteur ni le produit des idées auxquelles il obéit fatalement. Ces idées ne sont pas sa nature, elles ne sont pas de sa nature, elles ne sont pas dans sa nature. Elles sont hors de lui. Vous demandez quel rapport ij y a entre sa nature et ses idées : M. Jouffroy ne le dit pas. Seulement il établit ou cherche à établir que la nature de l'homme est invariable, tandis que les idées de Vintelligence humaine sont mobiles.

Qui ne voit qu il reste une dernière question à faire à M. Jouffroy, ou plutôt une dernière conclusion à tirer de sa théorie? Cette conclusion, la voici :

Donc les idées existent en soi.

Car si elles n'ont leur siège et la source de leur existence, ni en Dieu, ni dans les créatures qui ne sont pas l'homme, ni dans l'homme, et qu'elles existent, il faut bien qu'elles existent en soi.

Voilà un premier point que nous voulions faire ressortir des travaux de M. Jouffroy.

Le^sentiment que notre époque a de la puissance des Idées, de la virtualité des Idées, est tel, que cette époque a produit un penseur qui enseigne que les Idées soni cause de tout, et qui enseigne en même temps que les Idées n'ont leur siège nulle part.

Page 1