CHAPITRE XLVII
SttUe. — O qae le Cbriitiinisme entemliU ptr l'Bsprii SaUH.
Lt Père par le Verbe dans l'Esprit Saint fait toutes ehases, dit Athanase. Or, nous savons, par ce que nous avons établi précédemment, qu'il y a en eflet trois essences dans la nature diyine, et que, dans la création, cette Trinité se manifeste distinctement dans ses trois termes. Nous savons aussi qu'une décomposition a lieu dans les êtres finis, par suite de la triplicité active de l'Être Universel qui les soutient et les fait vivre. Le Père, |H)ur nous, répond à ce que nous appelons dans rUnivers la Réautéj; le Fils, à ce que nous avons nommé Idéal; enfin le Saint-Esprit, procédant du Père par le Fils, à ce que nous avons désigné sous le nom de Progrès. Mais notre intelligence de la Trinité s'accorde-t-elle bien avec celle d' Athanase? Ce que nous avons découvert dans rËtre, ce qui nous a paru constituer la création continue, c'est-à-dire cette succession de la Réalité, de l'Idéal et de l'Effet consécutif, ou du Progrès, correspondent-ils bien en effet aux trois termes Père, Fils, Esprit-Saint, dont se sert Athanase ?
Certes, après ce que nous avons dit précédemment, il n'; a pas lieu, suivant nous, d'en douter pour les deux premiers rapports, le rapport entre le Père en Dieu et la Réalité dans f Univers, et le rapport entre le Verbe en Dieu et ïldée ou YJdéal dans ^Univers. Mais il est nécessaire que nous expliquions en peu de mots ce que S. Athanase et les Chrétiens des premiers siècles en général entendaient par V Esprit Saint.
Pour cela, il nous suffira de recourir à notre théorie de la Création s'opérant parce qu'au sein de l'Être surgit l'Idée. En effet, cette apparition de ridée dans l'Être crée bien l'Être; mais en même temps qu'elle le crée, elle le décompose : car elle lui présente un but qui n*est pas lui; elle le crée au passé, pour ainsi dire. Donc ou la vie cesserait dans l'Être , ou nécessairement il faut que l'Être reçoive quelque chose qui réunisse ce que l'Idée a séparé. Il faut que l'Être paasé qui, par l'Idée, est devenu le non-Être, redevienne l'Être; et il ne peut redevenir l'Être sans un secours et une nouvelle intervention de l'Être Universel. Or cette intervention, c'est le nvsOjuia, le Spiritus Sanctus^ le Saint-Esprit des Chrétiens.
Suivant cette explication ontologique , la mort serait l'absence du Saint-Esprit dans l'Être. Mais laissons les aperçus que cette conception pourrait nous suggérer; et voyons si effectivement les monuments du Christianisme la confirment.
Autant il est question du Logos et du Père dans les Chrétiens des
DE LA DOCTRINF: DE LA PERFECTIBILITÉ. m
trois premiers siècles, autant ils sont abondants et même prolixes sur ces deux personnes de la Trinité, et surtout sur le Logos, autant ils smit timides, réservés, et silencieux sur la troisième. Il semble qu'il ait fallu au Christianisme attendre que la divinité de la seconde Personne, et de Jésus assimilé à cette seconde Personne, fût proclamée? pour en venir à reconnaître dans FUnité divine une troisième Essence. Et pourtant il est également certain que tous les monuments primitifs, FÉvangile comme la Bible, et même les écrits des Pères, portent témoignage en faveur de cette troisième Personne de la Trinité. On peut même dire avec certitude que nul n'a connu ou in diqué les deux autres sans indiquer la troisième , ou sans montrer très manifestement, par les formes mêmes du langage, qu'il la présupposait.
Et comment, en effet, les Pères du Christianisme auraient-ils omis le Saint-Esprit, alors qu'ils s'appuyaient sans cesse, pour démontrer l'Incarnation du Verbe, sur la divinité des Prophéties qui l'annonçaient? En effet, qui avait parlé par la bouche des Prophètes? Ce n'était pas le Logos qui avait parlé sur lui-même et rendu témoignage de lui-même. D y avait donc un certain état de notre nature où, indépendamment de la participation au Logos, elle participait à la Divinité. Or cet état n'était qu'un cas particulier de l'état général des créatures en présence du Créateur dans l'acte étemel de la Création. Donc, dans Tacte de la Création, il n'y avait pas seulemeut la créature devant Dieu et participant au Logos, il y avait encore influx d'une certaine vertu de la Divinité, l'Esprit, troisième essence qui, lorsqu'elle s'informait abondamment et soufQait, pour ainsi dire, violemment dans l'homme, donnait naissance aux Prophètes.
S. Irénée, dans ce que l'on appelle son Symbole, revendique énergiquement cette troisième Personne ou Essence divine : « L'Église ré- » pandue sur toute la terre a reçu des Apôtres et de leurs disciples la » croyance en un seul Dieu, Père tout-puissant, Créateur du ciel et de la D terre et de la mer, et de tout ce qui s'y trouve ; et en un Jésus-Christ, » Fils de Dieu, qui s'est fait chair pour notre salut; et au SaifUSsprii, » qui, par la voix des Prophètes, a annoncé l'ordre du salut, l'arrivée et D la naissance au sein d'une vierge de notre bien-aimé Seigneur Jésus- » Christ, sa passion, sa résurrection d'entre les morts, son ascension » avec son corps, et sa descente du ciel dans la gloire de son Père, afin B qu'il ramène tout a son origine et réveille toute chair de l'humain nité entière, etc. (I). »
S. Justin nomme aussi le Saint-Esprit à côté du Père et du Fils, comme devant être adoré avec eux : a Nous adorons, dit-il, le Créateur
(t) Adv. Hœres., lîv. I, c. x.
»* du monde, à la seconde place le Fils, et i la troisième l'Esprit PM- » pbéliqiie (i). » Ailleurs il décrit l'opéraKoiidu Saint-Esprit dans les réunions des fldèles, et son apparition dans le banquet eirêfaarîâtiqoe, où, dit-il, des actiof» de grâces sont reifdues à Dieu par Jésus-Christ » éUmt le Saintes 9f^. m
J'ai déjà dit précédemment qu'oo a pu avec plaiMibiliié soutenir qu^avani Attianase et le Concile de Nicée, rien de précis ne se monlve chez les anciens Pères sur Tunité des Personnes divines. On s'en apeveefra aux citations que je riens de faire. Les^ trois Personnes sont nonmoées, mais leur unité comme leurs rapports ne sont aucunement indiquéa n y a plus, Tordre dans lequel on les nomme, et la place qu'on leur assigne, semblent donner au Verbe et à l'Esprit une complète infériorité et subordination par rapport au Père, qui seul wi appelé Dieu. Ces passages sont donc, ainsi que l'ont soutenu les Sociniens, au moins aussi favorables à l' Arianisme qu'à l'Orlbodoxie. Quant à ce qui nous ocaipe particulièrement en ce moment, ta nature Ar Saint-Esprit, tout ce que Tillemont a pu conclure de sa profonde connaissance des Pères des premiers siècles, c'est que Topéraftion do Saintr^Esprit dans l'Églse était une sorte de putêtimce éclairaniê H rédùmfimte.
Or je dirais volontiers que Tillemont aurait dû se borner à lépithèle de rèckawffanie; car véritablement le Saint-Esprit, dans l'antique doc* Irine qui faisait le fend du Cbristianisme, est la chaliur qui accompagne ia lumière, mais qui n'est pas la lumière. Cest le* Yerbe, c'est le Logos qui est la lumière, )a puissance éelairante, comme Tillemont le dit i tort &a Saint-Esprit ; mais le Saint-Esprit, qui vient à la suite du Terbe, qui continue son œuvre et lui fait produire des fruits, est la thalemt, une puissance réehamffénte, comme Tillemont le dit si bien cette fbis du Saint-Esprit kii-méme, d'après tous les passages qu'U a recueillis des Pères des premiers siècles.
Expliquons-ûous sur cette détermination : le Verbe est Ai lumière; le Sai»ft-Esprit, la chaleur.
On conçoit bien, en effet, que si le Cbristianime n'était pour nous qu'un système emprunté à la physique, une sorte d'adoration d« Soleil, comme Ta soutenu par exemple Dupuis, eu même un pwr symbolisme puisé dans le spectacle de la nature, nous expliquerions facfle» ment comment Dieu étant le Soleil, te Verbe serait la Lumière, et FEsprit Saint la Chaleur. Nous recevons du soleil noD«seidemeat la lumière, mais la chaleur ; et c'est à Faction de la chaleur que nous rapportons la végétation et même en généiat la vitalité de tous les êtres.
(I; Pfemièt^ Apologie, n. 13.
Mais, suivant nous, ceux qui n'ont vu^ dans le Christianisme et dans les antiques religions, qu'une Révélation objective, se sont trompés. La Révélation a toujours été à la fois subjective et objective. Elle nous vient de Dieu en nous et de Dieu par le monde hors de nous. Nous sentons en nous, pour ainsi parler, Soleil, Lumière^ Chaleur, conrnie nous voyons hors de nous dans le monde physique soleil, lumière, chaleur.
Ce que nous voyons hors de nous devient ainsi le symbole dé ce que nous sentons en nous. Dieu et la nature divine sont le centre commun âe ce que nous comprenons subjectivement et de ce que nous comprenons objectivement.
De là le rapport qui a trompé Dupuis et tant d'antres.
Sans doute, Dieu était pour le Christianisme, comme pour tontes les grandes religions antérieures, le soleil, mais le Soleil Invisible, créa* teur du soleil visible comme de toutes choses. Et de même le Logos ou le Verbe était la lumière, mais la Lumière Idée, la lumière inteliectueBe qui éclairait dans té soleil visible comme dans toutes choses. Et enfin, semblablement , le Saint-Esprit était la chaleur, mais la Chaleur Force, qui agiissait dans la chaleur physique comme dans toutes choses.
Le côté objectif de la Révélation étant facile à saisir, par rapport au Saint-Esprit , c'est donc le côté subjectif qu'il' nous faut expliquer, et c'est ce que nous allons feire.
Dans la donnée du Christianisme, qui est celle de toute l'antique Philosophie, le Logos, ou l'Idée, ou mieux encore l'être Idée, c'est-à-dire l'Idée considérée, non pas comme un attribut, mais comme un être, était répandu dans toute la Nature :
Mens agitât niolèmy totoque se in eorpore miscet^
dît Virgile, vulgarisant dans ce vers l'antique doctrine de toutes les grandes Religions et de toutes les grandes Pfailosophies. La Mens de Virgile, c'est le Logos de Platon, et c^est aussi le Logos ou le Verbe des Chrétiens ; c'est le m^cç, np&voç yfyirojp, d'Orphée; c'est la Minerve ou ITdée sortant dé la tète de Jupiter, etmgewlrée sans mire, comme dit Ovide : Protem fine matre erea^ûm.
Ce Logos donc, pour ne pas répéter tous les noms qu'on lui a donnés depuis rinde et la Chine jusqu'en Egypte, en Grèce et en Italie, était rinteHigence de Dieu versée au sein de tons les éf^es, et se particularisant en eux. Pour les Panthéistes, c'était ce qm Sptnosa , dans une de se» lettres a OMenbourg, compare à VOcéan minm bouteilles. Hais pour ceux qui, tout en reconnaissant l'influx du Verbe universel dans toutes
les créatures, ne confondaient pas néanmoins l'Être Universel avec les êtres particuliers, le Verbe^ tout en se versant au sein de tous les êtres, n'en restait pas moins distinct de tous ces êtres. A chacune de ses manifestations, il y avait Tétre particulier éclairé par le Verbe universel, et le Verbe universel qui restait ce qu'il était, le Verbe universel. Pour ceux-là donc, le Logo$ se versait sans se diminuer, et les créatures en recevaient Tinflux sans l'absorber, sans le comprendre : mystère de l'infini et du fini en présence J'un de l'autre.
Véritablement, quand on y réfléchit, Spinosa, dans sa comparaison de Y Océan mis en bouteilles, n'a oublié qu'une chose : c'est qu'il s'agit non pas de notre Océan, mais d'un Océan infini. Voilà une source infinie de lumière, un rayon tombe dans mon œil, je vois : l'Océan infini de lumière est^il jdiminué ? Et puis, ai-je absorbé, ai-je anéanti ce que j'ai reçu, ce qui m'a fait voir ? Il serait plus vrai de dire que la lumière qui m'a fait voir m'a traversé, et qu'elle est toujours dans l'Océan. Ainsi il y a l'Océan, et il y a des bouteilles dans l'Océan ; mais il n'y a pas que l'Océan et des bouteilles. C'est cette pénétration de Tlntelligence universelle dans tous les êtres particuliers, leur donnant la lumière et la vie à chaque instant de la durée, les créant à chaque phénomène, et restant néanmoins, à part d'eux et en dehors d'eux, ce qu'elle est en essence, l'Intelligence infinie ; c'est cette pénétration, dis-je, que les Panthéistes, soit ceux qui ne voient que l'Être Uuiversel et qui absorbent en lui les êtres particuliers, soit ceux qui ne voient que des êtres particuliers dont l'assemblage, pour eux, compose l'Être Universel, me semblent n'avoir pas comprise. Mais continuons.
Dans la donnée empruntée par le Christianisme à toutes les grandes religions antérieures, le Logos éclairait donc, à chaque phénomène, chaque être particulier : or que résultait -il de cet influx du Logos?
Ici revient ce que nous exposions tout-à-l'heure. Au sein de l'Être snrgit ridée, et voilà l'Être à la fois créé et anéanti; créé puisqu'il a vu ridée, et que sans l'Idée il est comme s'il n'existait pas; mais anéanti, puisque l'Idée ne peut le créer sans créer en lui le passé et l'avenir. Éclairé par l'Idée, il est le passé ; donc, s'il ne devient pas l'avenir, le voilà mort. L'Idée , en surgissant en lui , lui a montré un but qui n'est pas lui, qui est lui transformé , et par conséquent il se détermine vers ce but pour échapper à l'anéantissement.
Voilà donc ce qui nous fait sortir de nou^-mêmes, nous autres créatures, tous tant que nous sommes, depuis l'insecte imperceptible jusqu'à l'homme. Voilà pourquoi nous aimons , et pourquoi nous haïssons!