‹ Œuvres de Pierre LerouxChapitre 42 sur 55 · ET OU L ON EXPLIQUE LE SENS, LA SUITE, ET L ENCHAINEMENT · texte numérisé non relu

ET OU L ON EXPLIQUE LE SENS, LA SUITE, ET L ENCHAINEMENT

DES DIVKftS PHILOSOPHES DEPUIS DES€ARTES.

Ternariiis assenât aaimam tribus suis partibos •bsolotam : qaaram prima est [raiio, qaara Xcr/iarixàv appellant; seconda amimofitat, qoam dv^xôv vocani; terlia eupidiiaty qu»

inBviiTtzixov nancapatar.

Mac ROBE, Sêmn. iieipion. lib. 1, cap. ti.

La Préface placée en tète de cet outrage indi(|iie qifil ptnit pour la première fois dans VEneyclojfédie Nouvelle en 1888, el TAppendice qui le termine en 1833. Nous n'avons pas voulu héparer ce que celte Préface unit, c'estF-à-dire les Mémoires sur la Ooclrinc de la Perfectibilité et la Réfutation de PÉcleclisme. Cest le rooiif qui nous onj^agi! à renvoyer nu troisième volume les Essais de Pstchologib et d'autres traités qui, daus Tordre chronologique, auraient dA prendre place ici.

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DE L'KDITION DE 4839,

Ce volume est la réimpression pure et simple de Farticle Éclectisme qui o paru Tannëe dernière dans YEncyclopédie Nouvelle. Seulement ici nous avons joint à cet écrit, en forme d'Appendice, deux articles sur le même sujet publiéi^ en 1 833 dans la Revue Encycloftédiqve. Ces morceaux nous ont paru se compléter, et former, réunis, un examen critique très sufGsant de ce que Ton a nommé rÉclectisme.

Peut-être même trouvera-t-on que cet examen est plus que suffisant, c'està-dire que nous avons attaché trop d'importance à rÉclectisme , et employé trop de temps à le réfuter. Un volume, dira-t-on, pour répondre à des erreurs î Mais qu'on veuille bien considérer que ces erreurs sont toute la philosophie quo l'on enseigne depuis quinze ans à nos enfants , et que non -seulement nos enfants, mais le public lui-même, sont depuis quinze ans victimes de cette fausst^ philosophie. Si peu d'hommes ont le loisir ou prennent la peine d'examinei* les problèmes philosophiques, qu'on s'en remet facilement sur ce sujet, le plus important néanmoins pour l'État et pour les particuliers, à ceux qui sont officiellement chargés de professer sur ces matières. Or si ces philosophes accrédités et investis d'une certaine autorité dans l'État n'ont pour toute philosophie, sous les grands mots dont ils s'abritent, qu'un déplorable Pyrrhonisme. voyez quel dommage en résulte ! Bacon disait du scepticisme : Le sceptique ôtc à notre âme toutes ses forces^ et le vrai philosophe lui en rend Vusage, Voilà lo tort que, suivant nous, l'Éclectisme fait à la France : il enchaîne les esprits , il dte à l'intelligence ses forces, comme dit Bacon; il empêche tout sentiment religieux, social, patriotique, de germer et de croître ; il jette dans la société et dans le gouvernement de la société non • pas seulement de la léthargie et une lâche torpeur, mais le principe de la démoralisation et de la corruption. En sorte que nous dirions volontiers de l'Éclectisme ce que Bacon disait encore du scepticisme : La Patrie et l'Humanité réclament contre cette philosophie oiseuse.

Au surplus nous nous sommes déjà expliqué sur les raisons qui nous onf fait entreprendre cette réfutation de l'Éclectisme. Qu'on nous permette de n* -

péter ici le préambule dont nous avions fait précéder l'article de VEncyeiopédie :

« Du moment où nous abordions ce sujet, nous devions nous expliquer

» franchement et complètement. Nous Tavons fait, mais nous avons hésité » longtemps. 11 nous a fallu considérer comme un devoir rigoureux Tobligay> tion de combattre, aussi énergiquement qu'il était en nous, et TÉclectisme D et rinventeur de TËclectisme.

i> Notre Encyclopédie n'est pas, de sa nature, consacrée à la polémique. Nous )) cherchons à établir plutôt qu'à renverser, persuadés qu'une vérité solidement y> établie suffit pour faire crouler à la longue une multitude d'erreurs. A plus Y> forte raison évitons-nous en général la polémique contre les hommes. Occu- » pés de la recherche de la vérité, les questions de personnes ne nous intéresr» sent guère. Nous nous disions donc : A quoi bon, dans un livre de la nature )) de celui-ci, intsiduire une telle discussion, qui semblera à bien des gens di- )> rigée principalement contre un homme et cQntre l'opinion d'un homme? » Mais nous nous sommes dit aussi : Il est trop vrai que, par un certain con- » cours de circonstances , l'absence et la négation de toute philosophie a pris » aujourd'hui la place de la philosophie sous le nom d'Éclectisme, et que l'af- » faiblissement ou plutôt la destruction de toute conviction sincère et gêné- » reuse est la suite de celte usurpation. Et nous avons écrit.

» Gomme ces plantes parasites qui ne jettent pas dans la terre de racines, Y> mais qui s'élèvent en grimpant après l'arbre dont elles vivent, et en s'y » cramponnant depuis le tronc jusqu'aux derniers branchages, le sophisme y» que nous combattons s'est cramponné à l'arbre entier de la Philosophie ]» depuis la base jusqu'au sommet. De là l'étendue obligée de notre réfu- » talion.

» Après tout, nous croyons que cette polémique ne sera pas sans fruit. Ren- D verser l'erreur, c'est, jusqu'à un certain point, établir la vérité. Car eu vertu » de quoi renverse-t-on l'erreur, sinon en vertu d'une intuition plus ou moins 9 claire de la vérité? Nous n'aurons pas combattu l'Eclectisme sans poser en )) même temps plusieurs vérités utiles.

D Qu'on veuille bien considérer d'ailleurs que l'histoire entière de la Philoso- V phie est pleine de polémiques. Il est impossible de travailler à l'édification p des doctrines que l'on croit vraies sans sentir le besoin d'anéantir celles que » l'on croit fausses. Il y a des opinions qui ont accompli leur œuvre, et avec y> lesquelles il est temps d'en finir. Les erreurs gênent les vérités, et les em- )> pèchent de se rapprocher, de se condenser, de triompher. Voilà pourquoi )) ceux qui sont le plus occupés d'élaborer leurs propres idées et de rassembler )> toutes leurs forces pour arriver à l'établissement systématique des vérités » qu'ils possèdent déjà ou qu'ils entrevoient, sont cependant forcés quelquefois » de se détourner de ce travail intérieur, pour critiquer les autres. Il en a tou- )) jours été ainsi dans la Religion et dans la 'Philosophie; et c'est bien à tort )) qu'on a quelquefois attribué à de misérables passions, ou regardé comme vai- )) nés, toutes les utiles et nobles polémiques dont tous les siècles nous ont l^ué )9 des exemples. Il serait bien plus vrai de reconnaître que si Dieu a livré le » monde aux controverses des hommes, comme dit l'Écriture Juive, c'est

» quMl a voulu faire avancer l*Humanité par le moyen même de ces contro- » verses. »

Ce sérail peut-être ici le lieu de montrer qu'en effet nous avons établi dans ce livre un certain nombre de vérités neuves et utiles. Mais si nous avons clairement exposé nos pensées, le lecteur saura bien de lui-même remarquer ce que nous pouvons avoir dit de bon, et recueillir ce qui méritera la peine d'être recueilli.

Toutefois, si Ton désirait avoir, dans un résumé concis et sans explication, le nœud des idées au moyen desquelles nous avons combattu TÉclectisme et Tavons poursuivi jusque dans ses derniers retranchements, nous commencerions par dire que c'est la Doctrine du Progrès et de la Perfectibilité, la Doctrine DE l'Idéal, qui nous a constamment inspiré, et que si, dans cette espèce de combat , nous avons l'avantage sur nos adversaires , c'est à cette Doctrine , qui n'est pas de nous, mais qui nous a été enseignée et transmise (1), et qui nous apparaît aujourd'hui comme sortant de l'Humanité tout entière, que nous rapportons l'honneur de cette victoire. Nous dirions ensuite que l'ensemble d'idées dogmatiques, formant une sorte d^anti' Éclectisme ou d'antidote à VÉclectismey répandues dans le cours de cette réfutation, peut se résumer sous trois chefs principaux, savoir :

t° La notion que nous dQnnons de la Philosophie,

2<» Le sens et le but final que nous attribuons aux diverses philosophies qui se sont succédé depuis Descartes ;

3» La formule psychologique où nous paraissent avoir abouti ces diverses philosophies.

C'est sur ces trois points que le lecteur aura à se décider entre nous et les Éclectiques.

Premièrement , sommes-nous dans le vrai ou sonunes-nous dans l'erreur en prétendant, comme nous l'avons soutenu dans cet écfit, que la Philosophie et la Religion sont au fond une seule et même chose? Sommes-nous dans le vrai ou sommes-nous dans l'erreur, en prétendant, comme nous l'avons également soutenu, que tout l'atelier de la science humaine, divisé en apparence en une multitude de sectes hostiles les unes aux autres, n'a travaillé avec cette désunion que pour préparer providentiellement la communion de l'avenir ; que tous ces grands esprits du passé, si nous savons les comprendre, au lieu de se nier et de se détruire, se prêtent un mutuel appui, et qu'une génération prochaine saura voir la lumière, l'harmonie et l'unité dans le chaos qui compose

(f ) Nous croyons avoir démontré solidement ailleurs que ie Dix-Huitième Siècie n^estpas venu aboutir à un pur crilicisme, à une pure négation, mais qu*il s*est résumé dans une doctrine po>itive et virtuellement organique, la Doctrine de la Per» fectibilité. Les bases de cette doctrine avaient été largement jetées en France dès le commencement du dix-huilième siècle. A la Un de ce siècle, Turgot et Ckindorcet en furent les principaux formulateurs. Dans ces derniers temps, Saint-Simon fit, au nom de cette doctrine, appel à l*avenir. En tint que nous appartenons à une école, nous sommes de cette école; car c^est par elle que nous avons été éclairé, et que nous sommes venu à la Philosophie.

aujourd'hui la tradition philosophique du Genre Humain? (Yoj. Réfutation de V Éclectisme, Première Partie, chap. I à VIH.)

Nous croyous fermement que nous ne sommes pas dans une fausse Yoie, lorsque nous essayons ainsi de sceller ralliance de la Religion et de la Philosophie. Quelle absurdité, en effet, d'estimer la Philosophie comme la science par excellence, la règle de nos pensées et par conséquent de notre moralité et de nos actions , et néanmoins d'exclure de la Philosophie tous les grands hommes religieux, de tenir, par exemple, Jésus, S. Paul, et tous les Pères du Christianisme, ces grands législateurs, pour indignes de figui^er au rang des philosophes.

Une plus étrange absurdité encore, s'il est possible, c'est de vénérer, et même, comme font les Catholique^, à^adorer ces mêmes hommes à titre de Messies ou de Saints, et pourtant, en n'osant pas discuter avec eux, de les exclure par là même du rang de penseurs, et d'avoir à part de leur Révélation, et comme en cachette , un ordre de pensées tout à fait distinct aujourd'hui sous le nom de Philosophie. L'avenir, selon nous, aura peine à croire à ce mélange d'idolâtrie et d'injustice à la fois envers les anciens maîtres de la religion , qui n'atteste que l'aveuglement dans tous les sens.

Combien prouve, au reste, en faveur de notre opinion, cette discordance si prononcée au sujet des mêmes hommes , que les uns font trop grands pour être des philosophes, et les autres trop petits! Quelle étrange fortune que celle de ces messies et de ces saints ! Leurs dévots les adorent, mais ne dirait-on pas qu'en même temps ils les méprisent, puisqu'ils vont chercher leur science ailleurs? Les philosophes ont pris le parti de mépriser tout à fait ce qu'ils ne savaient comment adorer et mépriser tout ensemble. Ainsi les uns ont fait des anciens maîtres de la religion des espèces de momies enveloppées de bandelettes, devant lesquelles ils se (trostcrnen'i sani; beaLtoup de ^uofit. Les autres ne \oient là que des cadavres, et en ont une sorte de dégoût et d'horreur, comme on a de cadavres. Idolâtrie d'un pôté, irréligion de l'autre, voilà la conséquence. La négation du progrès religieux par les uns a amené l'irréligion chez les autres. Élever la Religion dans une sphère fabuleuse au-dessus de l'homme et de la terre, revient à enlever la Religion de la terre. En séparant, comme n'ayant dans leur essence aucun rapport, la Religion et la Philosophie, en ne voulant reconnaître par conséquent qu'une philosophie corollaire pour ainsi dire de la religion une fois faite, c'est-à-dijo en défendant à la raison humaine et au sentiment humain de dépasser les bornes atteintes à un certain moment, le Catholicisme a forcé l'esprit humain de proclamer provisoirement le divorce absolu de la Religion et de la Philosophie. Ainsi les uns, en niant le progrès religieux, ont précipité fatalement les autres dans la même erreur, en leur faisant rejeter indistinctement tout le passé religieux comme au-dessous de la raison humaine. Voilà en effet où nous en sommes aujourd'hui ; les philosophes depuis deux siècles ont tendu, les uns ouvertement, les autres secrètement, à ce divorce dont nous parlons entre la Philosophie et la Religion, à celte sépai-ation en deux domaines essentiellement divers. C'est qu'ils voulaient être libres, sentant que Dieu lui-même demandait et attendait d'eux un progrès nouveau, et qu'ils ne l'eussent pas été, s'ils n'eussent pas d'abord répudié l'héritage de THumanité antérieure. Maisic moment est venu, nous le croyons, d'adopter

une autre maixhe, et de continuer le mouvement de nos prédécesseurs sans le copier servilement. La Philosophie aujourd'hui est assez forte pour ne pas redouter d'être écrasée dans son berceau. L'avenir, donc, nous l'affirmons, reviendra sur cette séparation qui mettait Dieu d'un côté, l'homme de l'autre comme si la vie n'était pas une union continuelle de Dieu et de l'homme , comme si nous pensions sans l'aide de l'Être Universel, et comme si, d'un autre côté , Dieu , à certains moments , intervenait dans l'Humanité sans l'homme. L'avenir unira de nouveau ce qui a été absurdement séparé , la Religion et la Philosophie. Au nom même de la Philosophie, il acceptera l'héritage de l'Humanité antérieure; et, scrutant et s'assimilant, pour les transformer, ces hommes et ces doctrines si servilement idolâtrés des uns, si dédaignés des autres, il prononcera en dernier ressort qu'hommes et doctrines ne méritaient

Ni cet excès d'honneur ni cette indignité.

Suivant nous, donc, la Religion et la Philosophie, loin d'être essentiellement diverses et de sortir de facultés différentes de notre nature, comme l'a imaginé dans ces derniers temps Hegel, à qui nos éclectiques ont emprunté cette distinction ; la Religion et la Philosopilie, dis-je, sont identiques. Seulement, en vertu de causes que j'ai expliquées, les philosophes, suivant les époques, font ou défont les religions ; mais ils ne les défont, quand cela arrive, que dans la vue, pressentie ou non par eux, mais toujours providentielle, d'une synthèse ou religion nouvelle qui se fera plus tai'd.

Secondement, une autre idée qui, au surplus, se rapporte à la première, au point de n'en être pour ainsi dire qu'une moindre suite et un développement, c'est que tout le travail philosophique depuis Descartes a paiement son unité, son ordre, son harmonie, sous le voile apparent du désordre, de la désbarmonie et de la confusion. Suivant nous, en effet, tout le travail philosophique depuis Descartes avait pour but final et providentiel d'établir solidement la grande vérité psychologique qui, en nous faisant conndtre et toucher ppur ainsi dire du doigt la Trinité de Vâme humaine^ nous rend sûrs de la réalité subjective de notre être, et nous assure par conséquent de notre immoiialité, en même temps qu'elle nous initie par là à la formule même de la vie, et nous ramène à Dieu. (Voy. RéftUatûm de l'ÉcUctismey Deuxième Partie, chap. XIII.)

Voilà donc trois points qui s'enchainent et qui forment un cercle dont on ne peut sortir. Premier point : la Philosophie et la Religion sont identiques dans leur essence. Donc la Philosophie, quand elle s'appelle philosophie indépendante et qu^elle se sépare de la religion, aspire à devenir religion. Donc {deuœiéme point) la philosophie moderne doit devenir religion. Elle le doit, ou l'Humanité serait destinée à périr ; car l'Humanité sans la religion, c'est la dissolution, c'est le néant, c'est la mort. Elle le peut (troisième point); car s'étant séparée de la vieille religion, et ayant délaissé d'abord toute autre recherche pour se concentrer uniquement dans le problème psychologique, k voilà pourtant arrivée à une solution psychologique qui la ramène à la religion, et la rend l'arbitre de la religion.

Voilà, je le répète, trois propositions liées indissolublement^ et si indissolu-

blement en effet, qu^une seule suffît à démontrer les deux autres. De Tune on arrive aux deux autres par un lien nécessaire; elles sont si directement juxtaposées, pour ainsi dire, qu'elles sont inséparables. La première, d'abord, implique les deux autres ; en effet :

1*^ Si la Philosophie et la Religion sont identiques dans leur essence, la philosophie moderne, qui a proclamé son indépendance de la Révélation, doit de toute nécessité devenir religion.

2® Si la Religion dans son essence est identique à la Philosophie, le fond métaphysique des anciennes religions, et du Christianisme en particulier, était donc philosophique et vrai. Donc la Trinité, qui était ce fond, la Trinité considérée comme formule de la vie est philosophiquement vraie.

Nous démontrerions de même la première et la seconde de ces propositions par la troisième. En effet :

i® Si la philosophie moderne arrive, au bout de cent cinquante ans de recherches indépendantes, à retrouver psychologiquement la Trinité du Christianisme, donc le Christianisme, dans son essence philosophique, est vrai. Donc la religion est une philosophie.

2* Si la philosophie arrive à prouver la vérité du grand principe de la théologie, et se pénètre ainsi de Tessence même de la religion, donc la philosophie moderne arrive à se faire religion.

Enfin nous démontrerions encore de même la première et la troisième de ces propositions par la seconde. En effet :

1* Si la philosophie moderne, qui a proclamé son indépendance, prétend suffire àTHumanité et remplacer la religion, c'est donc qu'elle a le sentiment que la Philosophie suffit aux hommes, et que par conséquent la Philosophie dans son essence est une religion.

2^ Si la philosophie moderne , ayant proclamé son indépendance, prétend suffire à l'Humanité et remplacer la religion, il faut de toute nécessité qu'elle çurive à donner une formule de la vie; car la religion étant la science de la vie, la philosophie, qui aspire à la remplacer et qui prétend pouvoir le faire, doit réellement tenir sa place sur ce point le plus important, et sans lequel la philosophie doit rendre les armes à la Révélation et se déclarer sujette. Donc, ou la prétention de la philosophie moderne est absurde et doit être radicalement abandonnée, ou la philosophie moderne doit s'expliquer sur le fond même de la théologie, ou du moins commencer à s'expliquer sur ce fond; sans quoi il ne faudrait regarder tous ses travaux depuis cent cinquante ans que comme une sorte d'émeute et dUnsurrection vaine de l'esprit humain contre le joug de la Révélation. Or, en fait, c'est ce que nous prétendons que la philosophie a fait ou commencé de faire.

Ainsi de quelque point, pour ainsi dire, qu'on aborde ce cercle de raisonnement, on est obligé d'en parcourir toute la circonférence, et on arrive logiquement au dernier point, qui ramène au premi^. Une de ces trois propositions est non seulement conséquentielle aux deux autres, nuûs identique au fond avec les deux autres; et, réunies, elles fondent un principe. Ce principe représente à la fois, à un certain point de vue, l'essence de la Philosophie et l'histoire même de la Philosophie. L'histoire de la Philosophie et la proposition, finale de la Philosophie s'y trouvent identifiées.

Je dis la proposition finale de la Philosophie, et pourtant je prie bien de remarquer que je n^entends pas que la seule formule de la Trinité psychologique constitue toute la Philosophie, ni qu^elle détermine même d^une façon absolue le point où en est aujourd'hui la Philosophie. La Philosophie n'est pas seulement une psychologie ou une métaphysique, elle est aussi une morale rt une politique. Elle a trois aspects simultanés, en vertu même de la formule dont nous parlons ; et véritablement Ton ne se fera une idée certaine de la valeur actuelle de la Philosophie et du point où elle est arrivée dès à présent, que lorsqu'on ne la comprendra pas seulement sous le rapport de la métaphysique, mais encore sous le rapport de la morale et de la politique. Ainsi, pour nous, bien que la formule dont nous venons de parler soit en quelque sorte le faite actuel de la Philosophie sous le rapport psychologique, si nous avions à traiter complètement de la Philosophie, nous ne commencerions peut-être pas par en traiter sous ce rapport, et surtout nous ne considérerions pas la psychologie, ou même la métaphysique, d«Ds toute son étendue, comme étant toute la philosophie. Mais, définissant la Philosophie la religion ou la science de la vie, nous chercherions ses bases, et nous les découvririons aussi bien dans certains sentiments ou principes moraux et politiques acquis aujourd'hui à l'Humanité que dans la vérité psychologique en question. En un mot, la Philosophie, au premier chef, serait pour nous la Doctrine du Progrès et de la Perfectibilité, à laquelle et à l'histoire de laquelle nous rattacherions tout le progrès purement métaphysique ou psychologique fait depuis deux siècles et entendu comme nous l'entendons. Mais néanmoins, la Doctrine même de la Perfectibilité a^ant besoin d'une vérité religieuse supérieure, et cette doctrine impliquant le progrès religieux comme tout autre progrès, ou plutôt encore cette doctrine devant être dans son essence même une vérité religieuse, par conséquent une vérité métaphysique au premier chef, une vérité formule de l'être et de la vie, il s'ensuit que l'on peut considérer le résultat des travaux psychologiques des derniers siècles, ou en d'autres termes la formule psychologique dont nous parlons, comme caractéristique de l'état actuel de la Philosophie et comme sa proposition finale quant à présent.

Véritablement la Philosophie a dès à présent trois noms correspondants aux trois termes de la formule psychologique de l'homme. La Trinité de l'esprit humain étant sensation-sentimentHionnaissance indivisiblement unis, il en résulte que la Philosophie ou la Religion est indivisiblement politise-morale^ métaphysique. Or, comme politique, la philosophie moderne est la Doctrine de l'Égalité ; comme morale, elle est la Doctbinb de l'Idéal, la doctrine du Progrès et de la Perfectibilité ; comme science enfin, ou comme métaphysique, elle est la Doctrine de la Trinité, puisque le résultat de tous les travaux philosophiques depuis deux siècles est , en psychologie, cette formule de l'être et de la vie. Quant à un nom collectif pour exprimer Vunité de la philosophie, s'il en fallait un autre que celui de Religion ou de Philosophie, nous appellerions volontiers l'ensemble que nous venons de définir Doctrine de la Perfec- TroiLiTÉ. Car il nous semble que YÉcole Française, qui a résumé dans cette formule le grand mouvement de destruction du Ghristianispie, en tant que forme, et de Tordre moral et politique qui correspondait à cette forme fausse, ayant pris la plus large part à cette éversion du passé et à la rénovation de

28i PRÉFACE.

Tesprit humain qui en sera et qui en est déjà la suite, et ayant d'ailleurs saisi sentimentalement le point capital de la question sous toutes ses faces, à savoir Fidéal en toutes choses, dont elle a fait le progrès, en le mettant dans Tavenir au lieu de Tenchainer au passé, a mérité par là de servir de tige à cet arbre de Tavenir qu'elle a pour ainsi dire planté de ses mains, et par conséquent doit obtenir de nos respects que nous conservions sa formule, et que de plus en plus nous portions haut sa bannière : In hoc signo vinces. Mais, quelque nom que Tavenir donne à cette unité de la science, du sentiment et de Tactivlté humaine, ce qui est certain, c'est que cette unité est constituée par ces trois termes : Trinité^ Idéal, et Égalité.

Égalité sous le nom de Fraternité, IdécU sous le nom de Verbe, Trinité avec Tanthropomorphisme d'une des personnes divines, constituaient également le Christianisme. La Philosophie n'est qu'un progrès sur le Christianisme. Mais c'est un progrès. Les grandes choses ont toujours fait suite aux grandes choses qui avaient précédé. Jésus diLJui-mème dans l'Évangile qu'il ne vient pas renverser Moïse et les prophètes, mais les confirmer, les expliciuer, et les développer.

Ainsi, au bout de tout ce désordre apparent de l'histoire des religions et des philosophies, une grande synthèse serait possible, et non seulement possible, mais déjà fort manifeste. Tous ces ëlémevts divers, que l'on divise d'abord absurderoent sous les titres de Religion d'un côté et de Philosophie de l'autre, comme deux camps séparés, et qu'ensuite, dans chaque camp, on divise en sectes irréductibles, ou existantes par elles-mêmes» et sans autre lin, tous cê^ éléments, dis-jc, auraient été les membres d'tin même corps pour ainsi dire; et le résultat de toute la philosophie moderne en particulier serait de nous faire mieux comprendre la formule de la vie., voilée sous des symboles par le Christianisme, bien que^toujours vivante au fond de la Théologie Chrétienne, même alors que le symbole prenait un développement anormal et faux au sein de cette théologie.

C'est sur cet ensemble d*idées, que nous ne pouvons mieux formuler ici (renvoyant d'ailleurs au livre lui-même et à VEncychpédie d'où ce livre est tiré), que nous appelons principalement l'attention du lecteur. Nous cx)nvenons franchement que le présent écrit, consacré à la polémique, ne présente qu'une ébauche fortimpai-faite du système général qui l'a inspiré. Mais nous espérons un jour mieux établir ces vérités en les traitant directement, si Dieu nous en donne la force. Toutefois, nous nous sommes cru le droit de mai*quer dans le titre même de cette ébauche le sens dogmatique qu'elle a à nos yeux.

Nous nous sommes plu aussi à inscrire pour épigraphe au titre de cet ouvrage la formule des Pythagoriciens sur la ïrinité de l'âme humaine, telle queMacrobc nous l'a conseivée; heureux, après avoir été conduit péniblement à cette même formule par nos propres méditations, de la retrouver aujourd'hui dans toutes les antiques pbilosophios.

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